En kiosques : décembre 2017
Abonnement Faire un don

Première visite

Vous êtes abonné(e) mais vous n’avez pas encore de compte en ligne ?

Vous n'êtes pas abonné(e) ?

Choisissez votre formule et créez votre compte pour accéder à tout le site.
Une question, un problème ? Consultez la notice.
Accéder au menu

Sauver Heidegger ?

par Alain Garrigou, 23 novembre 2017
JPEG - 226 ko
Abîme
« Dans l’âge de la Nuit du Monde, l’abîme du monde doit être enduré » — Heidegger, Chemins qui ne mènent nulle part — cc /\ \/\/ /\

Au fil du temps, les faits s’accumulent attestant le nazisme de Heidegger : pas seulement un engagement provisoire ou modéré mais jusqu’au-boutiste et intense, pas seulement un engagement militant mais bien interne à une œuvre dont Emmanuel Faye a montré qu’elle introduisait le nazisme en philosophie (1). Avec lucidité, la question de la passion française pour Heidegger a été posée. Ainsi Roger-Pol Droit l’exprimait naguère en des termes où rien n’est à changer : « La véritable énigme, c’est la fascination sans équivalent que cet auteur a exercée en France depuis soixante ans (2) ».

Lire aussi , « Misères (et grandeur) de la philosophie », Le Monde diplomatique, octobre 2004. Après de nouvelles évidences, accablantes s’il en était besoin, dont la publication des Cahiers noirs (3), Heidegger fait toujours se lever des défenseurs. Heidegger était nazi et antisémite, envisageant l’extermination dès 1934 et n’a jamais exprimé de regrets, mais il serait un grand philosophe malgré tout, telle est leur réponse la plus courante. Tout cela ne semble pas près de s’arrêter. Récemment, Jean-Luc Nancy publiait une tribune pour contre-attaquer : Heidegger aurait le tort d’être « incorrect », manière de dénoncer une police de la pensée exercée par des médiocres (les « bien-pensants du politiquement correct » ou encore les « bavards qui discutent » (4)). L’argument laisse perplexe car s’il suffit d’être incorrect pour être intéressant, combien d’œuvres sulfureuses, médiocres ou tout simplement criminelles pourraient être revalorisées ? Aucune démonstration ne vient soutenir l’affirmation. Autrement dit, ce n’est qu’une opinion. Une universitaire répliquait en éreintant un peu plus Heidegger par la révélation de sa participation à la commission chargée de la nazification du droit, mise en place et présidée par le juriste Hans Frank. Il côtoya donc de 1934 à 1942 au moins quelques-uns des principaux acteurs de la solution finale, sans qu’on connaisse encore le contenu des « travaux » de cette commission dont les procès-verbaux ont disparu. Hans Frank, le « boucher de la Pologne », Alfred Rosenberg, auteur du Mythe du XXe siècle et directeur de l’organe du parti nazi, le Völkischer Beobachter, ministre des territoires occupés à l’Est au début de la guerre contre l’URSS, Julius Streicher, directeur du journal antisémite Der Sturm et gauleiter (5) de Franconie furent condamnés à mort à Nuremberg et exécutés. Quant à Carl Schmitt, ayant évité le box des accusés, il écopa comme Martin Heidegger d’une interdiction d’enseigner jusqu’en 1951, avec salaire, que ni l’un ni l’autre ne respectèrent en ouvrant des séminaires privés. De l’utilité de faire figure de grand esprit…

Sidonie Kellerer se risquait à expliquer la récurrence de la polémique par les stratégies d’occultation que Heidegger avait appliquées à sa vie et à son œuvre, en confessant écrire à « mots couverts », ainsi que par sa posture philosophique d’un refus préalable de tout débat rationnel dont aurait hérité ses disciples (6). Cela annoncerait la continuation de la querelle puisque ses causes seraient intangibles. Celles-ci sont cependant placées du côté de la production de l’œuvre. Par définition, une polémique est aussi un problème de réception. Autrement dit, l’explication de la défense obstinée d’un nazi ne doit-elle pas être surtout cherchée non du côté de Heidegger et de son œuvre, ou du côté de ses accusateurs, mais de celui de ses défenseurs.

Les nouveaux faits, biographiques (le passé nazi de Heidegger) ou herméneutiques (les contenus nazis de ses écrits), n’affectent guère les arguments, comme dans ces situations où les croyants ne renoncent pas à leurs croyances devant les démonstrations les plus fortes, ainsi que Leon Festinger l’a démontré à propos de millénaristes. La fin du monde n’a pas eu lieu au moment annoncé ? c’est donc qu’on s’est trompé dans les calculs, mais elle aura bien lieu (7). Ce phénomène de « dissonance cognitive » est facilement imputé à des sectaires — au fanatisme ou à l’ignorance. Mais on hésite à l’appliquer à des esprits aussi distingués que des philosophes reconnus. Le mécanisme de déni des réalités est pourtant universel. Simplement les premiers s’entêtent quand les seconds dépensent une énergie infinie à assurer qu’ils ont malgré tout raison. Ainsi en va-t-il des heideggeriens qui redoublent volontiers d’assurance par une rhétorique du mépris : de Heidegger à Nancy en passant par Hannah Arendt, ils disqualifient les autres, qui ne sont pas des philosophes ou pas de bons philosophes, « bavards » et « bien-pensants » incapables d’accéder aux subtilités de l’Être.

En s’étirant dans le temps, ils ont les attributs d’une secte avec son maître vénéré dont Hannah Arendt, son étudiante et amante avant d’être son introductrice aux États-Unis, rappelait les débuts universitaires en usant du lexique de la révélation (8). Celui qu’elle appelait le « roi secret » ouvrait la route à la petite cohorte des élus. La résilience à la démolition du grand homme sous l’espèce du Penseur n’est aussi forte et obstinée que parce qu’elle est une défense de soi-même. Être dupé n’est agréable pour personne mais est inacceptable pour ceux qui font profession de foi d’intelligence et de lucidité, et ne sauraient avoir été victimes d’une imposture. L’enjeu dépasse manifestement les goûts, fussent-ils philosophiques. La persistance de la dénégation ou de la mauvaise foi trahissent un engagement intime particulièrement fort. Pierre Bourdieu a par exemple transgressé une règle de savoir-vivre en citant des philosophes que tout aurait dû éloigner de Heidegger et qui se livraient à son éloge appuyé, certes pour l’enrôler. Ainsi de Jean Beaufret, Henri Lefebvre, Kostas Axelos, François Châtelet soulignant la proximité entre Heidegger et... Marx (9).

Mais il en est tellement d’autres, de toutes confessions philosophiques, de Jean-Paul Sartre à Paul Ricœur ou Jacques Derrida, qui ont trouvé quelque séduction, ne serait-ce que passagère, à la prose de Heidegger. Theodor Adorno avait en son temps ironisé sur les conditions sociales du jargon de l’authenticité en accusant une idéologie de petits-bourgeois déclassés portés à se magnifier dans le chic philosophique (10). Le dramaturge Thomas Bernhard avait utilisé des mots plus drôles pour ridiculiser le petit personnage soumis à son épouse nazie qui lui tricotait des bas de laine (11). Ainsi que l’analysait Pierre Bourdieu, la réception de Heidegger serait portée par l’homologie des positions et l’affinité des habitus, expliquant comment une philosophie cultivant et sublimant le ressentiment par la critique de la modernité et de la technique, le culte de l’enracinement, allait au-devant des aspirations de professeurs de philosophie déclassés en leur offrant des profits de distinction. La philosophie anti-rationaliste, hermétique et prophétique de Heidegger satisfaisait ainsi l’image de soi de disciples coincés entre leur position élevée en dignité intellectuelle et leur position sociale de quasi pauvreté dans une Allemagne de Weimar marquée par le déclin des mandarins (12). Autrement dit, l’écho de Heidegger en France s’explique par des ressentiments proches, par ses conditions de reproduction spécifique et précisément par la situation de la philosophie dans l’enseignement français et spécialement dans l’enseignement secondaire.

La philosophie a une place exceptionnelle dans l’enseignement depuis la IIIe République, qui l’avait élevée au statut de propédeutique républicaine. Et quelles qu’aient été les réformes des programmes, il est un point demeuré aussi inchangé qu’un dogme, le magistère de la philosophie en classe de terminale, surtout en section littéraire, où avec huit heures par semaine, elle défie les normes élémentaires de la pédagogie, voire d’hygiène tout court. Des philosophes ont préservé leur discipline en accédant à la commission des programmes ou en devenant ministres de l’éducation nationale, voire en occupant successivement les places comme Luc Ferry. On devine aisément le tollé qu’entraînerait une réduction de la place de la philosophie. Même si, pour éviter tout problème d’emploi, le temps d’enseignement de la philosophie restait le même tout en étant ventilé sur la première et la terminale.

En attendant, la passion Heidegger a été proposée pendant des décennies aux élèves ensuite devenus professeurs, journalistes, etc. Si on se reporte au programme officiel de philosophie de la classe de terminale, l’arrêté de 2003 dresse une liste d’auteurs (ou aussi bien de héros philosophiques) — un procédé qui suggère une sorte de liste blanche comme il est des listes noires en d’autres domaines — dont fait partie Heidegger. En 2003, alors que Luc Ferry était ministre de l’éducation nationale, Heidegger était donc encore « sauvé » malgré les révélations sur son nazisme. Il est vrai que la partie du programme où il a été désigné comme référence concernait la conscience…

Selon notre explication par la dissonance cognitive, cela signifie que la polémique peut durer tant que de jeunes esprits ont été touchés. En devenant des dupeurs, des professeurs dupés avaient d’autant plus de raison de s’obstiner. Jusqu’à un certain point. Il semble que les professeurs de philosophie citent de moins en moins le philosophe de Fribourg. Parce que la coupe est pleine ou par souci d’éviter les ennuis ? Il est vrai aussi que tous ne sont pas « du même bord » et que certains sont très hostiles à un philosophe qui a annoncé « la fin de la philosophie », ce qui en toute bonne logique devrait entraîner sa disparition des programmes. Un examen des manuels de préparation rapide au baccalauréat atteste aussi la raréfaction des références à Heidegger. En somme, il ne resterait guère plus que les philosophes à la retraite pour prolonger l’imposture.

Alain Garrigou

(1) Emmanuel Faye, Heidegger ou l’introduction du nazisme en philosophie, Paris, Albin Michel, 2005.

(2) Roger-Pol Droit, « Une fascination française », Le Monde, 25 janvier 2007.

(3) Dont les quatre volumes ont été publiés en Allemagne aux éditions Vittorio Klostermann Verlag (Francfort-sur-le-Main, 2014) mais ne sont pas traduits en français, à la différence du livre de son éditeur, Peter Trawny, Heidegger et l’antisémitisme. Sur les “Cahiers noirs”, Paris, Seuil, 2014.

(4) Jean-Luc Nancy, « Heidegger incorrect », Libération, 12 octobre 2017.

(5) Responsable régional politique du parti nazi de Franconie.

(6) Sidonie Kellerer, « Heidegger n’a jamais cessé de soutenir le nazisme », Le Monde, 27 octobre 2017.

(7) Leon Festinger, Henry W. Riecken, Stanley Schachter, L’échec d’une prophétie : psychologie sociale d’un groupe de fidèles qui prédisaient la fin du monde, Paris, Presses universitaires de France, 1993.

(8) Hannah Arendt, Vies politiques, Paris, Gallimard, 1974.

(9) Par exemple, selon François Chatelet, « Heidegger, avec un style très différent, continue l’œuvre de Marx », in Pierre Bourdieu, L’ontologie politique de Martin Heidegger, Paris, Les Editions de Minuit, 1988, p. 108.

(10) Theodor Adorno, Le jargon de l’authenticité. De l’idéologie allemande, Paris, Payot, 1989.

(11) Thomas Bernardt, Maître anciens, Paris, Gallimard, 1988.

(12) Fritz K. Ringer, The decline of German Mandarins. The German Academic Community (1890-1933), Cambridge, Harvard University Press, 1969.

Partager cet article /

sur Zinc
© Le Monde diplomatique - 2017