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Peur des revenants au Sahel

« À chaque appel, je m’inquiète : que vais-je encore apprendre ? », se lamente le président malien, Ibrahim Boubakar Keita, qui paraît surtout dépassé par les évènements. La grande peur du moment, chez les chefs d’État ouest-africains, est que les « revenants » djihadistes défaits en Irak et en Syrie viennent trouver refuge au Sahel, via des « portes d’entrée » comme la Libye, la Somalie, le Soudan. La création du « G5 Sahel », qui pourrait prendre le relais un jour de l’opération militaire française « Barkhane », est une des réponses trouvées à cette menace. Reste à la financer…

par Philippe Leymarie, 13 décembre 2017
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L’instabilité au Sahel affecte le tourisme du désert en l’Algérie

L’Afrique a toujours du mal à mettre en œuvre des forces de paix « indigènes », dans un cadre régional, et encore plus à une échelle continentale, au point de se reposer encore largement sur les missions de l’ONU, ou sur les opérations militaires françaises quand il y a urgence. Il y a pourtant des progrès dans la responsabilisation de certains acteurs africains du maintien de la paix, comme le souligne Hugo Sada (1) dans une note publiée en novembre dernier, dans le cadre de la quatrième édition du Forum international de Dakar sur la paix et la sécurité en Afrique.

Ainsi, le sommet de l’Union africaine en juillet 2016 a ratifié l’objectif d’un financement par les États africains de 25 % du coût des opérations africaines de paix, notamment à travers la création d’un fonds africain pour la paix qui serait alimenté par une taxe de 0,2 % sur les importations — objectif qui est régulièrement rappelé depuis. L’avenir, selon Sada, est à des déploiements plus rapides, des mandats plus offensifs, et des coûts moindres que dans le système onusien (2).

Pleine capacité

Ce sera sans doute le profil de la force régionale du « G5 Sahel », lancée en 2017. Elle rassemble le Burkina Faso, le Mali, la Mauritanie, le Niger, le Tchad — cinq pays frappés par les attaques de groupes djihadistes : ces derniers font régner la terreur dans les confins désertiques de ces pays, mais aussi dans leurs capitales et grandes villes, par des attentats et autres exactions de type terroriste.

Imaginée sur la lancée des engagements militaires tchadiens au nord-est du Nigeria (contre Boko Haram) et au nord du Mali (aux côtés des Français), l’opération conjointe des cinq États sahéliens a pris forme cette année après plusieurs réunions de haut niveau, puis la création d’un état-major intégré installé à Sévaré, au Mali, et enfin le lancement fin octobre d’ une première opération baptisée « Hawbi », dans la zone fes « trois frontières » (nigéro-burkinabé-malienne). La force G5 Sahel devrait atteindre en principe sa pleine capacité opérationnelle à partir de mars prochain. A terme, elle pourrait comprendre jusqu’à 5000 hommes.

Lire aussi Delphine Lecoutre, « Le Tchad, puissance de circonstance », Le Monde diplomatique, juin 2016. Pour une fois, les obstacles politiques semblent levés — à l’exception peut-être de l’agacement du Sénégal, qui aurait voulu être associé plus étroitement à cette initiative régionale. Le G5 Sahel a en tout cas reçu la bénédiction de l’Union africaine, ainsi que le feu vert de principe de l’ONU, à travers la résolution 2359 (mais sans engagement financier à ce stade). Et, bien sûr, l’encouragement français. Le Tchad, bien qu’économiquement exsangue, s’en veut moteur sur le plan militaire, grâce à son armée particulièrement aguerrie, qui a fait ses preuves à nouveau ces dernières années sur les terrains malien ou nigérian, et en a payé le prix du sang.

Génération difficile

Mais, « s’agissant de pays qui font partie des plus pauvres de la planète, générer une force à partir de leurs propres armées, qui manquent déjà beaucoup de moyens, est d’autant plus difficile », reconnaît le général Bruno Guibert, commandant depuis juillet dernier de la force française « Barkhane », que le G5 Sahel pourrait remplacer dans un terme plus ou moins lointain. En attendant, il manque à ces armées sahéliennes — et donc à cette force régionale en cours de « génération » — des outils de combat majeurs, des moyens de renseignement, de mobilité tactique, et de soutien du combattant, pour être en mesure d’agir efficacement sur un territoire d’environ sept millions de km2 (douze fois la superficie de la France).

Sur les 250 millions d’euros envisagés nécessaires dans un premier temps pour démarrer cette force, 108 millions ont été promis dès la mi-novembre : 50 au titre des contributions des États-membres du G5 ; 50 de la part de l’Union européenne ; et 8 en dotations d‘équipement de l’armée française. S’y ajoutent 60 millions de dollars attribués par le gouvernement américain aux pays-membres du G5, sous forme bilatérale. Le reliquat devrait être trouvé en écho à la « réunion de soutien » au G5 organisée ce 13 décembre à la Celle Saint-Cloud, près de Paris (3). A cette occasion, le gouvernement saoudien, par la voix de son ministre des affaires étrangères, a confirmé vouloir appuyer le G5 Sahel à hauteur d’une centaine de millions de dollars.

Ayant fait valoir que la sécurité au Sahel conditionne en partie celle de l’Europe, la France milite pour une implication plus significative de ses partenaires européens, cantonnés jusqu’ici à une prise en charge de la formation des unités de l’armée malienne, ou à des soutiens opérationnels ponctuels — à l’exclusion de toute mise en oeuvre d’une capacité offensive. Paris préconise aussi une prise en charge plus active de la sécurité au Sahel par les forces armées nationales, alors que, de son côté, la force des Nations unies au Mali (Minusma), faute d’un mandat plus robuste, reste relativement impuissante, avec des pertes qui en font, selon Macky Sall, président du Sénégal, « la force de paix la plus meurtrie de l’histoire du continent ».

À flux tendus

Le G5 Sahel a d’ailleurs été créé en décalque africain de la force Barkhane, actuellement déployée à l’échelle de ces cinq pays. Le format actuel de l’opération française est de 4 500 hommes, sur un territoire grand comme l’Europe, avec 500 véhicules, une cinquantaine d’aéronefs de tous types, une douzaine d’implantations, et une logistique à flux tendu — le tout commandé depuis N’Djamena (Tchad). C’est tactiquement insuffisant, mais ne risque pas d’être revu à la hausse, ne serait-ce que pour des raisons budgétaires, mais aussi finalement politiques : il ne faudrait pas que « l’empreinte » des militaires français soit trop voyante…

Reste que, trois ans après sa création, Barkhane marque le pas : l’adversaire, bien que limité en nombre — moins d’un millier d’hommes —, s’est dilué en une myriade de groupes et commandos composés de quelques hommes, difficilement identifiables, qui s’attaquent aux points faibles (casernes de gendarmes, unités de la Minusma, bus civils, etc. (4)), si bien que l’insécurité a gagné des régions jusque-là épargnées, comme le centre du Mali. Alors qu’une élection présidentielle est prévue l’an prochain au Mali, et que les accords de paix signés à Alger et à Bamako en 2015 ne sont que très partiellement appliqués, le général Guibert relève que « tout le monde n’a pas forcément intérêt, au Mali principalement, de voir les accords d’Alger mis en œuvre : vous avez une collusion, manifeste bien souvent, une porosité entre les groupes armés signataires de l’accord et les groupes terroristes ».

Contrôle de zone

Pour ces raisons, et aussi parce que Paris ne souhaite pas donner l’impression que l’armée française est appelée à stationner éternellement dans ces parages, le mode d’intervention de Barkhane est appelé à évoluer : après les opérations antiterroristes « coups de poing » montées à partir de bases, contre des groupes ravitaillés depuis le sud de l’Algérie ou de Libye, on passerait à une « opération de contrôle de zone sur la durée », avec :

 plus de mobilité, mais dans des secteurs plus ciblés ;
 transfert accéléré aux autorités maliennes ;
 action mieux coordonnée des militaires avec l’ensemble des opérateurs (administration, développement, humanitaire), dans le cadre d’une approche « beaucoup plus interministérielle et globale », comme plaide le général Bruno Guibert ;
 recours, lorsqu’ils seront disponibles (2018-19), à des drones armés (5).

Après la mort de plusieurs de leurs soldats dans une embuscade à Tillabéri, au Niger, les Américains — qui disposent d’une importante base de drones d’observation mis en œuvre à partir de Niamey, au Niger, et à la fin de l’année prochaine à partir d’Agadez, au nord du pays — ont également décidé en octobre dernier de doter ces aéronefs de missiles (comme c’est déjà le cas pour les drones déployés dans leur base à Djibouti). Pour eux, la mise en œuvre des drones armés sera donc beaucoup plus rapide que pour les Français.

Lire aussi Akram Belkaïd & Dominique Vidal, « Le djihadisme sous la loupe des experts », Le Monde diplomatique, décembre 2017. Cette escalade militaire peut rassurer des gouvernements, puisqu’elle permet un traitement en temps réel de la probable ou supposée menace ; mais elle inquiète aussi certains observateurs qui s’interrogent sur la militarisation du Sahel depuis le déclenchement en 2013 de l’opération Serval, ses faibles résultats « techniques » et ses possibles retombées politiques : « Des drones armés français et américains dans le ciel ouest-africain, ca vous rassure ? », demande par exemple dans une tribune récente sur le site Wathi Gilles Yabi, ancien animateur du bureau Afrique de l’Ouest de l’International Crisis Group (ICG).

« Tout se passe, écrit-il, comme si les modalités de la guerre contre le terrorisme sous pilotage stratégique extérieur ne pouvaient pas s’avérer aussi dangereuses pour les perspectives de paix et de sécurité en Afrique de l’Ouest que le mal terroriste qu’elle est censée traiter. Est-ce une si bonne nouvelle pour les populations des pays sahéliens, qui vivent pour leur majorité dans des conditions économiques, sociales et environnementales spartiates, de savoir que leurs territoires seront survolés par des engins volants pilotés à distance capables d’éliminer à tout moment des ennemis choisis souverainement par Paris ou Washington DC ?

Lequel des États de la région est capable de fixer des lignes rouges à ne pas dépasser à ses partenaires américains et européens dans le déploiement de leurs actions offensives ? », poursuit Gilles Yabi, qui s’inquiète des « dommages collatéraux » créés au sein de la population par les tirs plus ou moins ajustés de ces robots-tueurs, qui deviendraient autant d’arguments en faveur de la propagande et du recrutement des groupes djihadistes du Sahel.

Philippe Leymarie

(1Ancien journaliste à RFI, Jeune Afrique, puis conseiller politique à l’Agence de la francophonie, aujourd’hui conseiller à la Compagnie européenne d’intelligence stratégique (CEIS).

(2Serge Michailof, chercheur associé à l’IRIS, dans une contribution au même Forum international de Dakar, compare les coûts respectifs : 15 millions de dollars pour équiper, former et financer pendant un an un bataillon sahélien (800 hommes) ; 650 millions d’euros par an pour l’opération française Barkhane (4 500 hommes) ; un milliard de dollars pour le coût annuel de la Minusma (10 000 hommes), la force des Nations unies au Mali. Le chercheur en tire la conclusion que le problème de la sécurité et de la reconstruction d’un appareil d’État au Sahel… n’est nullement financier pour la communauté internationale.

(3Réunion sous l’égide du président français Emmanuel Macron, avec une vingtaine de chefs d’Eat et de gouvernement africains ou européens, dont le président guinéen Alpha Condé, président en exercice de l’Union africaine, le président malien Ibrahim Boubakar Keita, le premier ministre belge Charles Michel, la chancelière allemande Angela Merkel, etc.

(4Nathalie Guibert, « Paris veut sortir “barkhane” du piège malien », Le Monde, 16 novembre 2017.

(5Annonce faite en septembre dernier par la ministre des armées, Mme Florence Parly. La demi-douzaine de Reaper français (d’origine américaine) opèrent depuis Niamey, au Niger.

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