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L’Intifada de 1987, trente ans de présent

Professeur d’histoire à l’Université américaine de Beyrouth (AUB), Alexis Wick a grandi à Ramallah, en Palestine, où il a vécu de plein fouet la « première » Intifada (1987-1993). Présent sur les bancs d’un important colloque consacré récemment au soulèvement palestinien, il revient sur les réflexions développées à cette occasion.

par Alexis Wick, 5 janvier 2018
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Image tirée du site du colloque. © Joss Dray
« Vous n’avez pas le droit de mépriser le présent. »(Baudelaire)

Le passé est vivant. Il vit en nous. Non pas parce que nous en sommes le résultat effectif, mais bien plutôt parce que nous l’interpellons pour vivre aujourd’hui, et croire en demain. Cela n’a peut-être jamais été aussi vrai que dans le cas de la révolte populaire palestinienne déclenchée le 9 décembre 1987 et dont le nom — Intifada (« soulèvement », en arabe) — est entré dans l’histoire comme dans les dictionnaires.

Jamais cette Intifada n’a été aussi vivante qu’aujourd’hui, au moment où l’on célèbre son trentième anniversaire. C’est le sentiment qui ressort, en tout cas, du colloque intitulé « L’Intifada de 1987, histoire et mémoire », organisé par l’Institut d’études palestiniennes du 24 au 30 novembre dernier, en collaboration avec le centre culturel et artistique Dar Al-Nimer. Se jouant des frontières, il s’est tenu dans trois villes, trois agoras, à la fois : Birzeit (Ramallah), Gaza et Beyrouth.

« Al tarikh mazal hayy  » (« le passé est toujours vivant »), pouvait-on entendre répéter, encore et encore, comme une incantation.

Parmi les questions principales abordées au cours du colloque et des discussions afférentes figuraient les problématiques essentielles du métier d’historien, plus précisément les paramètres temporaux et spatiaux qui permettent de dégager le sens de l’« événement » — ici, une rébellion née du refus d’une occupation militaire et de l’abduction d’un territoire. Mais d’autres acteurs entrent également en jeu : le militant politique, notamment, ou l’artiste engagé, à l’image des intervenants de la session « Intifada et culture », qui ont réfléchi aux thématiques telles que « L’Intifada comme événement artistique » ou « Le dilemme de la scène finale dans un film sur l’Intifada ».

Quand l’Intifada commença-t-elle exactement, et quand se termina-t-elle ? Était-ce une révolte spontanée ou une insurrection planifiée ? En quels lieux se déroula-t-elle ? Quels rôles jouèrent l’« intérieur » (les territoires occupés) et l’« extérieur » (l’Organisation de libération de la Palestine, basée à l’époque à Tunis) ? Et quid de l’« intérieur de l’intérieur » (« Dakhil Al-Dakhil », selon la formule de l’avocat Mohammed Miari), c’est-à-dire les Palestiniens d’Israël (dits « de l’intérieur ») ? Sans oublier l’« extérieur de l’extérieur » (les réfugiés et la diaspora), comme l’ont fait remarquer plusieurs intervenants du volet beyrouthin du colloque, rappelant que les communautés de Palestiniens en exil ne pouvaient se confondre avec les dirigeants politiques et leurs décisions…

Peut-on comprendre la stratégie populaire et non armée de l’Intifada de 1987 en faisant abstraction de la lutte armée et de la guérilla menée par les fedayins dans les années 1960 et 1970 ? Comment saisir cette insurrection dans sa spécificité, sans la séparer du vaste mouvement de résistance contre la colonisation qui dure depuis cent ans ?

Dès les premières discussions, la question du nom et de l’événement a été mise en avant : pourquoi parler de « première Intifada », alors qu’il y a eu par le passé de nombreux soulèvements de masse en Palestine, celui de 1987 s’inscrivant, à sa façon particulière, dans la continuité d’un mouvement irréductible de résistance au colonialisme ? Il vaudrait mieux, comme l’ont suggéré certains, parler de « grande Intifada populaire », en écho, notamment, à la « grande révolte » de 1936, ancrée dans la mémoire collective palestinienne (1). Et si ce n’était pas la première, ce ne sera certainement pas la dernière, ni même l’avant-dernière… Car, sans l’ombre d’un doute, bien que les questions abordées lors de ce colloque étaient souvent des questions d’historiens, elles parlaient d’abord du présent, et elles se conjuguaient surtout au futur. Questions d’historiens, donc, mais pas d’antiquaires.

Prendre l’année 1987 pour point de départ constituerait ainsi un déni des multiples luttes qui ont été conduites par les Palestiniens au cours des décennies précédentes, et cautionnerait le discours — désormais hégémonique — sur la logique des « négociations de paix ». Surestimer le poids de l’« intérieur » serait aussi une forme de dénégation du rôle, souvent primordial, qu’ont joué les réfugiés et la diaspora dans la geste palestinienne.

L’une des choses les plus frappantes au cours de ce symposium fut l’entente générale — malgré certaines dissensions, et parfois quelques accrochages — qui régnait entre les différents représentants ou sympathisants des partis politiques palestiniens. Islamistes, nationalistes, socialistes et indépendants se sont tous accordés sur les enjeux cruciaux auxquels doivent faire face les Palestiniens et sur le modèle que constitue l’Intifada de 1987, qui peut être vue comme une métonymie de la révolte. Le signe, sans doute, de la situation d’urgence dans laquelle se trouve le peuple palestinien, mais peut-être aussi le présage d’une nouvelle ère qui s’ouvre.

En détournant le mot célèbre de Nietzsche sur l’art et la réalité, nous pourrions dire qu’en Palestine (et ailleurs), « nous avons besoin de l’histoire pour ne pas périr du présent. »

Alexis Wick

Auteur de l’ouvrage The Red Sea : In Search of Lost Space, University of California Press, Berkeley (États-Unis), 2016.

(1) En 1936, la population arabe de Palestine se soulève pour protester contre la colonisation sioniste du territoire et la domination britannique. La « grande révolte palestinienne » durera trois ans et fera plus de cinq mille morts parmi les insurgés.

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