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Théâtre

Le travailleur de la nuit

par Christophe Goby, 27 janvier 2018
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© manifesterien-calypsolopez
C’était le roi des voleurs, un vrai gentleman, il s’emparait de vos valeurs

Arsène Lupin ? Non, Alexandre Marius Jacob, né à Marseille en 1879. Loin de sa légende, un illégaliste aux convictions profondes qui commettait larcins et cambriolages pour financer le mouvement anarchiste.

Jeremy Beschon, le metteur en scène d’Une Histoire universelle de Marseille, le ressuscite au Théâtre de l’Œuvre, dont la devise est Art et Charité, sous l’angle… marseillais. Roland Peyron, en marcel, explose en jouant dix personnages, dont le chien de Jacob — il aboie comme personne. Sur scène, bras croisés, un homme seul, qui en impose par son humour. Un homme souvent trahi, toujours prêt à recommencer, jamais défait. L’acteur prévient contre les « pièces de banquiers », alors que le Théâtre du Gymnase fait aussi le plein le même soir avec Tout ce que vous voulez de Bernard Murat. Il prend l’attitude de la mère de Jacob : « Ça fait longtemps que je suis pas allée au théâtre… et puis de l’autre côté, c’est pas pareil… À l’époque, c’est au Théâtre du Gymnase qu’on allait. À l’époque, c’était bien. Non je veux pas dire que maintenant c’est bidon ou quoi, mais bon… franchement, à l’époque on rigolait. En provençal, en marseillais, en chanson. Maintenant i’ font des pièces, on dirait des pièces de banquiers. » Elle tient le crachoir avec son accent marseillais ; elle évoque feu le quartier industriel du Rouet avec ses fonderies, ses marbreries, ses huileries dont la pollution incite Marius à déserter le monde du travail. Peyron joue alors dans un tourniquet de rôles la vie populaire de la cité phocéenne. Il s’y emploie avec la grâce d’un clown qui aurait lu Michel Bakounine. Il évoque le massacre de Fourmies, les attentats anarchistes, l’exécution de Ravachol, l’explosion mystérieuse rue d’Alger à Marseille ou contre l’hôtel du commandant général, rue d’Arménie et le premier coup d’Alexandre dont le « matos » a été fourni par la police.

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© manifesterien-calypsolopez

Notre héros fait six mois de prison après six ans sur les mers comme mousse, écumant malgré lui les chambres de comtesses et désertant deux fois. On assiste à un récit érotico-marin de Marius Jacob, subissant les assauts de passagères de paquebots alors qu’il n’a que treize ans. Une fois relâché, il devient imprimeur rue Sainte, et monte un coup en famille, deux compères et son propre père qui va le dénoncer plus tard : le Mont de piété. Grimés en policiers, ils raflent une mise énorme. Roland Peyron s’emporte, à la façon du César de Pagnol et la fuite en Espagne devient farce. Jacob fait quelques coups vers Béziers, cambriole et laisse des messages signés Attila. À Allauch et Cuers ils dévalisent les églises, à Monte Carlo, il joue l’épileptique au casino pendant que Fossati son complice s’empare des valeurs des bourgeois. Après avoir rencontré à Sète Ernest Saurel, il monte une bande, où officiera notamment un acrobate de Medrano : les Travailleurs de la Nuit, qui donneront 10 % des fruits de leur travail à la cause libertaire et sa presse. « Malfaiteur mais du travail bien fait. » À Paris, on rencontre Libertad, adepte de l’amour libre et orateur polémique campé sur ses deux béquilles. « L’industrie nous volait, nous volions de manière industrielle », répond Jacob au procès à Amiens en 1905 de son entreprise de démolition de la société capitaliste. Il revendique devant ses juges 150 cambriolages, pince monseigneur en main. La suite au bagne des îles du Salut sera moins aventureuse mais il continuera à s’y battre opiniâtrement contre l’État. Jéremy Beschon nous laisse ravis devant ce Marius Jacob redevenu marseillais et joué avec sagacité par Roland Peyron au cœur de Belsunce, à deux pas de l’hôtel où mourut Louise Michel. Elle, pillait les boulangeries avec les crève la faim. Lui reprenait au capital ce qu’il volait chaque jour à l’ouvrier. Naïf, disait sa mère, oui, comme un naturel qui revient au galop.

Travailleur de la Nuit, Collectif Manifeste Rien, Théâtre de l’Œuvre, Marseille. Les 12 et 13 janvier, et le 8 février 2018 à la maison centrale d’Arles, avec des ateliers sur le contexte historique.

Texte : Jeremy Beschon à partir d’un monologue de Vincent Siano et des recherches de Jean Marc Delpech, auteur de Voleur et anarchiste- Alexandre Marius Jacob, Editions Nada, 2015.

Christophe Goby

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