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Sanford Biggers : le regard d’un artiste afro-américain sur l’Afrique du Sud et les États-Unis

par Sabine Cessou, 20 février 2018
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« Quilt n°19, Rockstar ».
© Sanford Biggers

Sanford Biggers, Africain-Américain de 47 ans, fait partie de ces artistes qui contribuent à repenser les relations de race et l’histoire.

Il s’est fait connaître avec son travail de peinture sur quilts, des couvre-lits traditionnels des États-Unis qui font partie de l’héritage afro-américain, de manière controversée : certains affirment qu’ils étaient des moyens de communication au XIXe siècle pour les esclaves fuyant les États du sud vers le Canada et les États abolitionnistes du nord, via le réseau clandestin Underground Railroad. Ce que des historiens réfutent. Sous la plume du critique culturel Vinson Cunnigham, le New Yorker l’a récemment décrit comme « un artiste sous-estimé », parce qu’il ne verse pas dans la provocation ou le sensationnalisme. Il ne se limite pas non plus à un seul support mais les embrasse tous — photo, sculpture, collages.

Né à Los Angeles, Sanford Biggers a grandi à Atlanta (Géorgie). Il se souvient encore de la visite de Nelson Mandela dans sa ville alors qu’il était lycéen, en 1991. Il l’évoque dans son atelier de Harlem, à New York, où nous lui avons rendu visite, après l’avoir écouté parler de son premier voyage en Afrique du Sud, lors de la seconde édition de la conférence internationale sur l’art africain, africain-américain et noir, Black Portraitures, organisée par l’Université de New York (NYU) et Harvard.

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« You (again) », acier, 2015.
© Sanford Biggers

« Avec mes amis, nous pensions alors que nos combats étaient liés, contre ce que nous considérions comme l’apartheid aux États-Unis et en Afrique du Sud. Quand je suis allé à Johannesburg pour la première fois en 2014, j’avais l’impression d’avoir un certain bagage, même si le contexte est bien plus complexe que l’idée que l’on peut s’en faire aux États-Unis. J’ai été choqué de voir à quel point “Jo’burg” est progressiste, avec cette génération de jeunes Noirs bien éduqués, possédant leurs appartements et conduisant leurs voitures, presque bourgeois et allant vers le haut. Mes amis sud-africains tenaient à me montrer cet aspect de leur vie, que l’on ne voit jamais. J’ai senti une force créative, des gens affamés et la possibilité de faire bouger les lignes. »

Déni général de l’histoire raciale aux États-Unis

Ses séjours en Afrique du Sud l’ont marqué, en partie parce qu’ils lui ont signifié à quel point l’histoire de ce pays est différente de celle des États-Unis — où un certain discours victimaire persiste, contrairement à l’Afrique du Sud, qui s’en est débarrassée. Même si le Congrès national africain (ANC), sous la présidence de Jacob Zuma, démissionnaire le 14 février dernier, a manipulé la carte raciale à des fins politiques.

« On n’est pas totalement sortis de la lamentation aux États-Unis, poursuit Sanford Biggers. Ma génération se trouve dans un entre-deux : je porte l’histoire des droits civiques, même si je suis né juste à la fin de cette lutte. Dans les années 1980, nous sommes allés dans le crack et les “reaganomics”, puis le hip-hop et la culture du parent célibataire dans les années 1990. La direction que prennent beaucoup de jeunes n’est pas influencée par l’histoire, mais le sentiment qu’on n’a plus à être influencé par elle… Or, c’est un mensonge. Et l’un des plus gros problème des États-Unis, avec le déni de ce qui traverse le tissu qui forme le pays. Les médias ne donnent pas le récit intégral des faits. La ségrégation économique persiste, de même que l’exclusion sociale. Tout est interconnecté au niveau historique, géographique et culturel — qu’il s’agisse de l’accès à l’éducation ou de la population carcérale. Les autorités américaines ne fournissent pas cette information. Il faut faire le travail soi-même pour être au courant de la situation. Les gens deviennent de plus en plus stupides et ne veulent pas traiter de ces questions. La mode est superficielle, c’est en cours partout dans le monde, mais ça va vite aux États-Unis. »
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Corona, bronze, 2014.
© Sanford Biggers

Lorsqu’on lui demande ce qu’il pense du fait que le cinéaste Spike Lee se soit plaint d’avoir à expliquer qui est Miles Davis à de jeunes Afro-américains, il répond :

« Nous avons une histoire horrible et traumatique, et donc toutes les raisons du monde de ne pas vouloir l’écouter. Tous les Américains portent le poids de ce trauma, et pas seulement les Noirs. La relation dysfonctionnelle entre Noirs et Blancs dure depuis des siècles : on s’accuse mutuellement et tout le monde est “fucked up”. Il faut qu’on le reconnaisse, qu’on travaille là dessus. Les Allemands ont leur propre pathologie, mais ils en parlent tout le temps ! Ils sont encore en train de la reconnaître et d’y travailler. Ici, on n’a rien de tout ça. Aucun catalyseur politique… »
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Image courtesy of Sanford Biggers Studio

Sanford Biggers affiche à la fois intérêt et recul sur les débats en cours chez les intellectuels noirs et les critiques parfois virulentes à l’égard de Barack Obama : « Des progrès ont été faits, dans un pays qui est censé être la nation la plus progressiste, mais leur rythme est décevant. Si l’on regarde au microscope la brutalité policière, par exemple, c’est honteux. Barack Obama devait-il changer le monde en huit ans ? Il a fait ce qu’il a pu dans ce jeu d’échecs qu’est la politique… Les attentes à son égard n’étaient pas réalistes. »

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« Just Us »
© Sanford Biggers

Ses pièces sont à la fois iconiques et ironiques, comme celles qu’il présente régulièrement à Miami dans le cadre de Art Basel. La dernière en date, une photo de ciel bleu avec nuages dans lequel s’inscrit le jeu de mots « Just Us » — qui peut se lire comme « Juste nous » ou « Des États-Unis justes ». Un reflet des aspirations très clivées du pays, sous la présidence de Donald Trump.

Sabine Cessou

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