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Affres du « off »

par Alain Garrigou, 12 mars 2018
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Il est arrivé une curieuse mésaventure à Laurent Wauquiez qui mérite de passer à la postérité au-delà de la simple péripétie : une affaire de communication politique. Les propos assassins sur ses amis politiques (Nicolas Sarkozy mettant sur écoutes les téléphones des ministres, Valérie Pécresse ne faisant que des « conneries », Alain Juppé qui aurait « cramé » les finances locales de Bordeaux, etc.), et d’autres (Emmanuel Macron qui serait derrière les révélations accablantes sur François Fillon pendant la campagne présidentielle), ont été enregistrés par un étudiant de l’école de management de Lyon auquel il donnait un cours. Un cours ? Les business schools font appel à des prestataires extérieurs rémunérés pour des cours ponctuels. Plus d’un Français a pu être surpris par cette contribution parce qu’ils croyaient, sur le modèle de l’école publique, que l’enseignement est une affaire de professionnels qu’on appelle des « professeurs ». Certes, Laurent Wauquiez est un agrégé d’histoire mais il a préféré la politique à l’histoire et c’est bien de la politique qu’il a manifestement fait ce jour-là devant les étudiants. Sauf une médisance sur Nicolas Sarkozy, il a feint d’assumer ses propos comme s’il les avait volontairement diffusés. Belle contradiction puisqu’il s’est aussi plaint du vol de ses dires par un auditeur indélicat et a même promis une plainte qui ne sera jamais déposée. Cela ne coûte rien. Quant à se vanter de parler « cash » pour restaurer le crédit des politiques, cela suppose que ceux-ci ne le font pas normalement et en dément donc l’intention. Cela en rajoute même à la face obscure de la politique si parler « cash » revient à parler « trash ». Dans les opérations de sauvetage, il ne faut pas être trop exigeant sur la rationalité ni la sincérité. Il faut surtout du culot. Assurément Laurent Wauquiez n’en manque pas, qui s’est fait une réputation dans le métier.

Lors de ce séminaire, Laurent Wauquiez parlait donc sur le mode « off » qui est ordinaire pour les relations entre politiques et journalistes. Il est évidemment plus difficile à faire respecter par un groupe que par une personne. Dans un public anonyme, il est difficile de retrouver le coupable, en l’occurence l’élève qui a transmis son enregistrement à l’émission « Quotidien » de Yann Barthès. Face à un journaliste, la confidentialité de la source est doublement garantie : d’une part, le off the record est une règle implicite faisant des transgressions des fautes quasi professionnelles ; d’autre part, le journaliste trahissant le secret risque de payer ses révélations. Les incidents sont rares. Récemment toutefois, les journalistes du Monde Gérard Davet et Fabrice Lhomme ne se sont pas sentis « tenus » par la règle du « off » qu’ils ont transgressé deux fois de façon spéctaculaire (les confidences du secrétaire général de l’Élysée, Jean-Pierre Jouyet, les ayant informé de la demande de François Fillon pour accélérer les poursuites contre Nicolas Sarkozy, les conversations avec François Hollande publiées dans Un Président ne devrait pas dire ça). Ils ont été récompensés en vendant bien leurs indiscrétions mais ont aussi dû changer d’employeur : ils ont quitté le journal Le Monde pour être recasés à Radio Nova.

Une salle de classe cela n’était évidemment pas le lieu assurant la discrétion requise. Pourquoi Laurent Wauquiez a-t-il commis cette erreur qui ressemble à une naïveté ? Il a fait le malin. Comme beaucoup de ces intervenants extérieurs dans les établissements d’enseignement supérieur, il fallait séduire le public. Cela est d’autant plus difficile qu’on n’a pas forcément grand-chose à dire de très intéressant. Surtout s’il faut assumer pendant des heures. Sachant que ces enseignants ont d’autres chats à fouetter et ont rarement le temps de préparer (suffisamment) leurs interventions. Certains commencent par un démarrage souvent tonitruant — vous allez voir ce que vous allez voir — avant de rapidement se fatiguer, à cours de connaissances, d’autres y échappent en livrant leur vie publique ou privée. Dans ce dernier cas, la tentation est d’autant plus vive que l’on est un personnage connu connaissant d’autres personnages connus. Les noms célèbres appellent forcément des anecdotes croustillantes et des jugements pétillants. Le « cours » se transforme en un exercice people. Les auditeurs écoutent et retiennent de misérables petits secrets qu’ils pourront évidemment raconter le soir même pour se valoriser. Dans le off the record, en face d’un journaliste comme devant une classe, on retrouve une figure commune des relations sociales que le sociologue Erving Goffman a analysée comme la recherche de la complicité d’équipe. En partageant des choses inacceptables, les auditeurs élevés au rang de complices sont reconnaissants d’avoir été distingués.

Laurent Wauquiez va reprendre ses « cours ». La direction de l’école l’a fait savoir. Gageons qu’il fera moins le malin. Sera-t-il aussi intéressant ? Il faudra qu’il travaille ses « cours ». Aura-t-il le temps ? Cette économie croisée des collaborations extérieures est bien en phase avec un credo libéral où les entrepreneurs, même politiques, seraient les mieux à même d’enseigner. La « vraie vie », ajoutent certains. Non sans une rémunération symbolique qui leur permet de se vanter — dans les propos, sur les cartes de visite ou dans leurs interventions médiatiques — d’être professeur dans telle ou telle école de commerce et même dans des établissements universitaires soumis de plus en plus à la pression de l’hétéronomie. La direction de l’école de management de Lyon a cru nécessaire de compléter son annonce par la déclaration de satisfecit des élèves. Ces élèves apprécient » le « cours » de Laurent Wauquiez. La complicité d’équipe semble avoir été établie. Mais comment savoir ? Des questions posées au hasard des rencontres ? Un sondage ? Nous ne savons pas mais nous savons déjà que dans ces circonstances, les sondés, anonymes ou pas, sont toujours satisfaits lorsqu’ils sont interrogés par les détenteurs de l’autorité. Après tout, n’est-ce pas aussi cela un enseignement utile ? Apprendre à de futurs dirigeants d’entreprise, qu’il n’y a pas meilleur moyen de se faire plaisir que de commander une enquête de satisfaction auprès de leurs employés.

Alain Garrigou

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