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Museveni se félicite de l’arrivée des Afghans, mais occulte le sort de ses propres « kyeyos »

À Kampala, mieux vaut être réfugié afghan que rapatrié ougandais

par Jean-Christophe Servant, 3 octobre 2021
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Paramilitaires ougandais en formation, base américaine de Al Asad, Irak, 2006.
Photo : Sgt. Marshall Thompson

Avec le Rwanda, l’Ouganda est le premier pays africain a avoir décidé d’accueillir temporairement, à la demande de Washington, des réfugiés afghans partis, courant août, dans le sillage du retrait des troupes américaines et de l’OTAN.

Lire aussi « Vers la fin des guerres sans fin ? », Le Monde diplomatique, septembre 2021.

Deux mille d’entre eux sont attendus dans les semaines à venir à Kampala, la capitale ougandaise. Le 25 août dernier, un premier groupe de 51 personnes rapatriées de Kaboul, aux frais des États-Unis, atterrissait à l’aéroport international d’Entebe. Une occasion pour Mme Esther Anyakun, ministre d’État chargée des Secours, de la préparation aux catastrophes et des réfugiés, de remercier Washington pour avoir choisi Kampala.

« Choisir l’Ouganda comme destination des réfugiés afghans, explique-t-elle dans le quotidien gouvernemental New Vision, a montré la confiance dans la capacité du pays en tant qu’acteur majeur dans les affaires internationales ». Cette décision est motivée, selon la présidence ougandaise, par « sa tradition d’accueil de réfugiés et d’autres personnes dans le besoin ».

La nation est-africaine est le quatrième plus grand pays d’accueil de réfugiés au monde et le premier du continent noir.

Pour le président Yoweri Museveni, réélu pour un sixième mandat début 2021, c’est aussi l’occasion de redorer son image auprès de l’administration Biden, après les élections générales du 14 janvier dernier. Celles-ci « ont été entachées de violences commises par les services de sécurité du gouvernement contre les candidats de l’opposition et de membres de la société civile », notait en février dernier Ned Price, porte-parole du département d’État Américain. « Nous envisagerons une gamme d’actions ciblées contre l’impunité des forces de sécurité », déclarait-il alors. « Il est probable que Museveni, comme il l’a fait en contribuant au maintien de la paix et à la lutte contre le terrorisme, cherche à ne pas pâtir des événements géopolitiques », soulignent Judd Devermont, directeur du programme Afrique du think tank américain CSIS, et son confrère Erol Yayboke.

L’Ouganda n’a pas de relations diplomatiques et bilatérales directes avec l’Afghanistan, les intérêts du pays à Kaboul étant gérés par sa représentation diplomatique iranienne. Pour autant, avant l’arrivée au pouvoir des talibans, l’Afghanistan n’était pas inconnu des kyeyos, ces travailleurs ougandais heureux de trouver du travail à l’étranger. Dans les pages opinions du Daily Monitor, principal titre privé du pays, l’avocat Ivan Bwowe souligne : « Comme le gouvernement est salué pour sa volonté d’accueillir les 2 000 réfugiés afghans, il devrait mettre aussi en œuvre toutes les ressources pour sécuriser les plus de 2 500 Ougandais qu’il a déployés par le biais du ministère du genre, du travail et du développement social en Afghanistan depuis 2010. Kampala ne peut accueillir des réfugiés sans abandonner ses citoyens en Afghanistan. Le refus du ministre Oryem Okello de reconnaître ses responsabilités concernant le statut des Ougandais en Afghanistan est non seulement malheureux mais révoltant ».

En mai 2012, lors d’une enquête menée pour ce mensuel, nous révélions la présence en Irak, parmi l’armée invisible des Third Country Nationals (TCN) recensant en particulier des paramilitaires népalais, péruviens, et kenyans, des milliers de gardes ougandais employés par les compagnies de sécurité privée sous-traitées par le Pentagone. Formés par des sociétés ougandaises proches du pouvoir, ces paramilitaires avaient été ensuite affectés auprès des sous-traitants engagés sur le front irakien. Chargés d’assurer la sécurité statique des bases américaines, ces hommes et femmes — contrairement à leurs collègues expatriés blancs (Américains, Israéliens, Sud-Africains, Britanniques, Français ou Serbes…) bénéficiant de confortables émoluments — se retrouvèrent souvent confrontés à l’arbitraire, au mépris du droit du travail et aux mauvais traitements. Parfois blessés et renvoyés chez eux sans ménagement, nombre d’entre eux ne reçurent ni aide ni soutien de leurs anciens employeurs, malgré les clauses prévues dans leurs contrats. Or, la même situation a prévalu en Afghanistan jusqu’a la chute du régime soutenu par les États-Unis.

Le journaliste américain J. P. Lawrence, qui écrivait en Afghanistan pour Stars and Stripes, le journal des forces armées, peut en témoigner. Ce dernier est rentré de Kaboul sur la base aérienne de Ramstein (Allemagne) avec les derniers vols américains. Avant de travailler pour ce média, qui est en partie financé par l’armée mais conserve son indépendance éditoriale, J. P. Lawrence avait mené enquête édifiante sur la déroute des kyeyos ougandais en Irak pour le site The Intercept. Une plongée en profondeur, qui, reconnaît-il, avait été inspirée par l’article que le Monde diplomatique avait publié.

En août 2020, notre confrère dévoilait qu’une majorité des 300 Ougandais qui assuraient la sécurité des points d’entrée de la base américaine de Fenty, près de Jalalabad, dans l’est de l’Afghanistan, avaient été testés positifs au Covid-19. Ces gardes, pour la plupart engagés par la compagnie de sécurité privée américaine Triple Canopy, liée au groupe Constellis, avait pourtant averti leurs supérieurs « qu’ils couraient un risque accru de contracter le virus en raison de leur travail, qui nécessitait de fouiller et d’interagir avec les Afghans venant sur la base ». Mais malgré leurs plaintes, aucune mesure n’avait été prise. Jetés comme des Kleenex usagés par Triple Canopy, renvoyés sur Kaboul, les Ougandais passèrent, « dans un chaos total », souligne Lawrence, un mois en isolement dans un hôtel non sécurisé de la capitale afghane avant de parvenir finalement à être rapatriés vers Kampala, où les vols internationaux avaient été interrompus suite à la politique de confinement menée dans le pays.

Depuis, c’est l’attente. Comme pour leurs compatriotes jadis sous-traités pour travailler en Irak, c’est l’avocate américaine Tara Coughlin qui se bat pour que ces anciens d’Afghanistan soient indemnisés. « J’ai constaté que beaucoup de malades du Covid sont rentrés en Ouganda avec des blessures qui n’ont jamais été signalées par leur employeur. Comparé à leurs compatriotes ayant servi en Irak, j’ai aussi noté un plus grand nombre de stress post-traumatique chez ces derniers. Les trois années qui ont précédé le départ des troupes d’Afghanistan ont en effet été particulièrement éprouvantes ».

En 2016, une autre enquête de David Gauvey Herbert, menée pour l’agence Bloomberg, estimait que l’Ouganda gagnait alors plus d’argent avec les sous-traitants exploitant ses kyeyos qu’avec le café, pourtant son premier poste d’exportation.

La fin de la plus longue guerre américaine n’a pas pour autant mis un terme à cette exploitation. La protection de l’ambassade des États-Unis en Irak, considérée comme la plus grande au monde, continue a être assurée notamment par un contingent de 500 Ougandais recrutés par la société militaire privée Saracen et exploités à Bagdad par l’Américaine SOC. Dans une étude publiée le 13 septembre dernier, le Watson Institute for International and Public Affairs de Brown, située à Providence, estime que sur les 14 000 milliards de dollars dépensés par l’armée américaine depuis les attaques terroristes du 11 septembre 2001, la moitié — soit 7 000 milliards de dollars — auront été empochés par les société de sécurité contractées par le Pentagone. Avec, en bout de chaîne, ces Ougandais dont le régime Museveni ne préfère pas parler... au risque de se brouiller à nouveau avec Washington.

Jean-Christophe Servant

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