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Algérie : les discours du général

par Akram Belkaïd, 20 septembre 2019
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Le général Ahmed Gaïd Salah (à droite) avec l’américain Michael Mullen, alors Chef des opérations navales, en 2006.
Photo Johnny Bivera.

Les Algériennes et les Algériens connaissent avec exactitude le nombre de fois où la population est sortie dans la rue en fin de semaine pour « vendredire » (1), c’est-à-dire participer à la grande manifestation hebdomadaire contre le régime. Depuis le 22 février, chaque vendredi — jour de week-end en Algérie —, ils sont ainsi des dizaines de milliers à défiler à travers le pays pour clamer, entre autres, « un État civil, pas un État militaire ! » et pour exiger un vrai changement de système politique. Le 13 septembre, le seuil symbolique des trente vendredis d’affilée était atteint. Trente fois aussi pour les étudiants qui, eux, « mardisent », autrement dit qui battent le goudron tous les mardis. Par contre, le décompte n’est guère aisé en ce qui concerne les innombrables discours officiels et autres « allocutions d’orientation » prononcés par M. Ahmed Gaïd Salah (AGS), général de corps d’armée, chef d’état-major, vice-ministre de la défense et, ceci expliquant cela, véritable homme fort du pays depuis la démission forcée (par l’armée) de M. Abdelaziz Bouteflika, le 2 avril.

Lire aussi Akram Belkaïd & Lakhdar Benchiba, « En Algérie, les décideurs de l’ombre », Le Monde diplomatique, avril 2019.

L’officier supérieur ne cesse de prendre la parole, une à trois fois par semaine, et ses interventions sont toujours très médiatisées, notamment par les médias étatiques. Une logorrhée jamais entendue dans un pays où l’armée détient certes le pouvoir depuis l’indépendance, mais en préférant, d’ordinaire, le silence. Et quand le général parle, on l’écoute. Le 2 septembre, « en visite de travail et d’inspection dans la quatrième région militaire » (Ouargla, est du pays), il estimait « opportun de convoquer le corps électoral le 15 du mois de septembre afin que l’élection [présidentielle] se tienne dans les délais fixés par la loi (2). » Une suggestion appliquée immédiatement par le président post-intérimaire Abdelkader Bensalah, dont le mandat a été prolongé de fait après l’annulation du scrutin du 4 juillet. Comme suggéré par le chef d’état-major, le corps électoral a été convoqué et la date de l’élection présidentielle fixée au jeudi 12 décembre 2019…

Ce scrutin, dont ne veulent pourtant pas une grande partie des Algériens, car pour eux cela signifierait une reconduction pure et simple « du système », est le cheval de bataille du général. Pour lui, « ces élections seront une véritable opportunité pour accomplir la volonté populaire et la traduire concrètement à travers l’élection d’un président de la République qui jouira de la légitimité requise et de la confiance du peuple » (26 août). Chaque discours est l’occasion de fustiger les demandes « irrationnelles et irréalisables » (20 mai) des réfractaires. Pour AGS, il n’est donc pas question de bouleverser le système puisque « le peuple a obtenu ce qu’il voulait lorsque le président de la République [Abdelaziz Bouteflika] a présenté sa démission » (10 avril). D’où le refus de toute autre proposition de sortie de crise car cela ne constituerait, selon lui, qu’une « propagande et des idées sournoises » (2 septembre) ainsi qu’une « alternative nihiliste, stérile et sans perspective, qui expose la sécurité et la stabilité de l’Algérie à d’innombrables périls » (11 septembre).

Le message est clair et celles et ceux qui revendiquent autre chose, notamment l’élection d’une Assemblée constituante ou la mise en place d’une période de transition destinée à réformer en profondeur les institutions, en prennent pour leur grade : « des voix fourbes dont les intentions malveillantes sont bien connues et qui n’ont d’autres objectifs que l’aboutissement de leurs intérêts étroits et ceux de leurs maîtres » ou bien « des conspirateurs aventuriers »,« des égoïstes (...) qui excellent dans la diffamation et la médisance et tentent vainement d’induire en erreur l’opinion publique » (3 septembre), ou encore des « promoteurs d’une période de transition (…) qui tentent d’imposer des conditions irréalisables en faisant la promotion de l’idée de la négociation au lieu du dialogue et de la désignation plutôt que l’élection » (26 août).

Le chef d’état-major en veut particulièrement à celles et ceux qui appellent à une négociation directe entre la société civile et l’armée, comme cela s’est passé au Soudan, engagé désormais dans une transition. Il rejette donc « l’appel lancé par certains partis politiques pour dialoguer voire négocier directement avec l’institution militaire en s’inspirant des expériences de certains pays de la région dans la gestion des crises » (2 septembre). L’Algérie imitant le Soudan ? Impossible pour le général. Son pays « avec son illustre histoire, son vaillant peuple et ses positions leaders et immuables, est l’exemple à suivre et non pas le contraire » (idem). Les manifestants qui brandissent le drapeau amazigh (berbère) sont, eux aussi, pointés du bâton, l’Algérie n’ayant, selon le premier des officiers supérieurs, « qu’un seul drapeau pour lequel sont morts des millions de martyrs (…) et qui représente sa souveraineté, son indépendance et son intégrité territoriale et populaire » (19 juin).

Lire aussi Gérard Prunier, « L’« État profond » à la manœuvre au Soudan », Le Monde diplomatique, septembre 2019.

Un mot revient sans cesse dans les diatribes de M. Gaïd Salah. Il s’agit de la « ‘içaba » (bande, clique ou coterie). Employé dès le mois de mars, il a d’abord désigné l’entourage de l’ex-président Bouteflika qui œuvrait en coulisses à empêcher sa démission réclamée par la population puis, après un retournement d’alliance spectaculaire, par le chef d’état-major lui-même. Cette bande continuerait de « conspirer secrètement et en public (…) en s’appuyant sur ses acolytes disséminés dans les structures des différentes institutions de l’État » (2 septembre). La ‘içaba, où figurent des officiers supérieurs, d’anciens ministres et hauts-responsables, désormais pour la plupart derrière les barreaux, est accusée de tous les maux du pays à commencer par la corruption. Mais, se félicite le général, la justice algérienne a « recouvert ses pleines prérogatives » et agit « en toute liberté, sans contraintes aucunes, sans pressions ni ordres, pour entamer des poursuite judiciaires contre la bande impliquée dans les affaires de détournement de fonds publics et d’abus de pouvoir pour s’enrichir illégalement » (10 avril). Quant aux mandats de dépôts et détentions préventives infligés aux prévenus soupçonnés de corruption, il s’agit d’une « sanction équitable qui leur a été infligée par la force de la loi, du droit et de l’équité » (4 juillet). À l’inverse, les discours du vice-ministre de la défense n’évoquent guère les manifestants et encore moins les militants et personnalités politiques arrêtés pour leurs opinions et dont certains sont accusées par la justice « d’atteinte au moral de l’armée ». Quant aux étudiants protestataires, le général leur a simplement souhaité une « rentrée universitaire réussie et prometteuse, leur permettant d’acquérir le savoir, d’élever leur niveau cognitif et scientifique et de mettre les jalons d’un avenir professionnel prometteur » (12 septembre).

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Manifestation à Alger, le 1er mars 2019
cc Adjer.

Au fil des semaines, la bande est accusée de manipuler les manifestants, AGS appelant les Algériens à « se prémunir contre les mensonges répétés et continus qu’adopte, avec impertinence, cette horde égarée qui veut imposer sa vision altérée à la majorité du peuple algérien » (2 septembre). Le terme « chardhima » ou « chirdhima » qui signifie groupe, groupuscule ou section mais que la traduction officielle désigne par « horde », est devenu lui aussi incontournable. À Alger, de mauvais esprits relèvent d’ailleurs que, dans le Coran, ce mot est employé par Pharaon pour désigner les Juifs qu’il entend persécuter (3).

Bien entendu, et pour ne pas déroger au registre habituel du pouvoir algérien toujours prompt à dénoncer « la main de l’étranger », les manifestants opposés au scrutin présidentiel sont accusés d’être autant manipulés par la bande et la horde que par des intérêts extérieurs. Lesquels ? Le général ne les nomme jamais mais dénonce les tentatives d’ingérences « de certaines parties étrangères, partant de leurs antécédents historiques » avec l’Algérie (10 avril). Une mise en cause à peine voilée de la France, ancienne puissance coloniale que M. Gaïd Salah, ancien maquisard de l’Armée de libération nationale (ALN) est d’autant moins enclin à porter dans son cœur qu’il suspecte ses dirigeants de sympathies pour l’ancienne équipe au pouvoir. Quoi qu’il en soit, les Algériens sont avertis que leur pays « a été et restera visé par ses ennemis qui ne veulent pas de sa prospérité économique, sociale, scientifique et technologique » (2 septembre).

Toutes ces mises en garde n’ayant eu guère d’effet sur le Hirak (mouvement populaire de contestation), le vice-ministre de la défense a finalement demandé à la gendarmerie d’empêcher les manifestants de converger vers la capitale pour vendredire. Verbatim : « Nous avons constaté sur le terrain que certaines parties, parmi les relais de la bande, aux intentions malveillantes, font de la liberté de déplacement un prétexte, pour justifier leur dangereux comportement, qui consiste à créer tous les facteurs qui perturbent la quiétude des citoyens, en drainant chaque semaine des citoyens issus de différentes wilayas [départements] du pays vers la capitale, afin d’amplifier les flux humains, dans les places publiques, avec des slogans tendancieux qui n’ont rien d’innocent » (18 septembre).

Pour nombre d’Algériens, ces propos annoncent une répression accrue, notamment sur le plan judiciaire, contre la contestation populaire. Et d’aucuns de rappeler que le général n’a jamais fait corps avec l’exigence démocratique. En février, alors que débutaient les premières protestations, il avait menacé de représailles les manifestants qui s’opposaient à un cinquième mandat de M. Bouteflika en les qualifiant d’ « ingrats et d’ennemis de l’intérieur » (15 février). Il jugeait alors inacceptable « que des Algériens soient poussés vers l’inconnu à travers des appels douteux chantant en apparence la démocratie mais qui, en vérité, poussent des égarés vers des sentiers peu sûrs qui ne servent pas l’intérêt du pays ni son avenir prospère » (26 février). C’était l’époque où M. Gaïd Salah était encore loyal vis-à-vis de celui qui lui avait évité une mise à la retraite en 2002 pour en faire un obligé et un allié. Un temps révolu où le général expliquait qu’il n’y avait pas d’autre tuteur pour l’armée « que les orientations de son excellence le moudjahid, le président de la République » (27 juillet 2018). Depuis, la donne a changé et le chef d’état-major qui a poussé « fakhamatouhou » (son excellence) vers la sortie et qui assure n’avoir « aucune ambition politique mis à part servir [son] pays » (22 mai) est devenu, comme la première composante de son nom l’indique, le commandant (ou meneur) du pays.

Akram Belkaïd

(1Lire « Le triomphe (linguistique) des Algériens », L’Ornithorynque, Les blogs du Diplo, 28 juin 2019.

(2Tous les discours du chef d’état-major sont prononcés dans la langue arabe classique. Les extraits cités dans cet article sont issus des traductions diffusées par le ministère de la défense et les médias publics algériens.

(3Sourate 26 (Les Poètes), verset 54.

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