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Au CAC 40, la culture enfin reconnaissante

par Evelyne Pieiller, 25 mai 2018
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Visiteur du Rijksmuseum devant un vitrail conçus par Irma Boom avec les noms de plusieurs sponsors, 2013.

Il arrive assez rarement qu’on pleure de rire en lisant. De temps en temps, oui, avec Alexandre Vialatte ou P. G. Wodehouse. Mais enfin, ce n’est pas une grâce quotidienne. Que cela se produise avec des communications de lieux culturels l’est encore moins — d’ailleurs, il est probable qu’elles bénéficient assez rarement d’une lecture exhaustive. Il est vrai qu’il y faut une certaine dose de persévérance, ou de mauvais esprit. Et pourtant, c’est un vrai plaisir tordu. On a lu ainsi avec une attention soutenue la brochure du programme 18/19 du Théâtre National de la Danse — Chaillot, sis dans les salles qui furent celles jadis du Théâtre National Populaire, et un communiqué du Centre Pompidou. Ils nous ont offert de grands moments.

Didier Deschamps, Directeur Général (avec majestueuses majuscules dans le texte) de Chaillot, nous informe ainsi de sa préoccupation pour le « destin » des « populations condamnées à vivre dans la rue, les migrants, les “plus que pauvres” » — les simples pauvres sont à l’évidence moins émotionnants —, et nous convie en décembre à une « Veillée de l’humanité », expression quelque peu énigmatique, mais nimbée d’un séduisant archaïsme. Sans faiblir, il conclut par un vibrant « Que vivent la liberté, les droits humains et la création ! Ils appartiennent à tous, défendons-les, faisons-les vivre ! » On passera avec entrain sur le pléonasme (à moins que la liberté ne fasse plus partie des droits humains, ce qui nous aurait regrettablement échappé), et on attend avec intérêt comment on va pouvoir défendre et faire vivre les susdits, outre la mystérieuse « Veillée ». Apparemment, il suffira pour ce faire d’aller au théâtre. Et nous nous reconnaîtrons « Tous humains » (rires), le slogan de la saison.

C’est beau, l’engagement.

Comme est beau l’engagement pour le théâtre, l’art, la culture, l’avant-garde, la création, et sans aucun doute les droits humains, des dirigeants des entreprises du Manège, premier fonds de dotation soutenant un théâtre national : Alvarez et Marsal, spécialistes de la restructuration d’entreprises, Amundi, leader européen de la gestion d’actifs, Ayming, expert en la gestion des coûts (ce qu’on appelle aussi un cost killer), Groupama, Orange, SNCF Réseau, Tilder, agence de conseil en communication des entreprises du CAC 40… On ne peut qu’être persuadé que ces entreprises, souvent multinationales, partagent les valeurs du lieu qu’elles contribuent à financer. C’est une grande histoire d’estime et d’admiration réciproques que raconte cette « aventure » (rires), l’art institutionnel et l’entreprise saluant « la possibilité de développer des actions visant à rapprocher le milieu culturel et celui des entreprises ». Ce qui nous manquait à tous.

Évidemment, le rapprochement entre les déclarations sentimentales de l’édito et la présence de grands mécènes, comme on les appelle, est un joli témoignage de la vertueuse hypocrisie d’un bon nombre d’artistes et apparentés. Une louche de bons sentiments vagues et approuvés par les autorités de tutelle (indignons-nous en suivant les flèches, qui, merveille, n’indiquent pas la question sociale), une rasade d’écologie (Chaillot met à disposition de ses équipes une gourde écolo-responsable pour dissuader de se servir de bouteilles en plastique, que celui qui ne s’en sert pas se sente dûment coupable des dégâts environnementaux), et un accueil enthousiaste des grandes entreprises, « chaleureusement remerciées ». Où est le problème ? La Culture vous dissout toutes les contradictions dans un grand bain d’amour pour la Création au pur service de l’Humanité : tous ensemble, CAC 40 et citoyens, pour libérer, protéger et unir…

Lire aussi Johan Popelard, « Joies troubles du mécénat », Le Monde diplomatique, janvier 2013.

Le Centre Pompidou, aiguillonné par ce bel exemple de dépassement des contradictions et d’élan vers la reconnaissance des beautés altruistes du capitalisme, entend ne pas être en reste, et a lancé en mars Centre Pompidou Accélérations, un fonds de dotation qui réunit Tilder, Axa, Orange, etc., pour « favoriser le vivre ensemble par l’émotion et la réflexion » (rires), selon le président du centre, Serge Lasvignes. Comme « les formes traditionnelles de mécénat artistique ont plutôt tendance à s’essouffler, les entreprises se tournant davantage vers le développement durable et l’action sociale » (rires), est inventée une forme toute nouvelle : qui se manifestera par « un thème choisi par le fonds », « une exposition thématique enrichie par les œuvres produites dans les entreprises », et « un sommet sur le pouvoir des émotions ». Pour un sommet, c’est un sommet. Le public se met au service de la promotion idéologique des entreprises privées avec une bonne volonté touchante, accompagnant ces « acteurs économiques majeurs dans les problèmes d’innovation auxquels ils sont confrontés » (rires), et « répondant à leur attente d’être au plus proche de la création » (plus de souffle pour rire). Il faut reconnaître au Centre Pompidou un mérite, celui de la franchise. Il revendique haut et fort ce qu’avant-hier on aurait appelé servilité. Il ne s’agit plus de domestication de l’art, mais de domestication tout court, toute frémissante d’… émotion.

Le bruit court qu’il y aura bientôt un nouveau ministre de la culture, et que ce serait Jean-Marc Dumontet : propriétaire de six théâtres privés parisiens (dont un avec Laurent Ruquier), producteur d’humoristes irrésistibles comme Nicolas Canteloup, et contributeur au financement de la campagne présidentielle d’Emmanuel Macron. Il est plus que probable qu’il est intensément mû par le désir de développer le vivre ensemble et de défendre avec émotion les droits humains. What else ?

Evelyne Pieiller

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