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Au Nigeria, un enseignement supérieur à trois vitesses

par Jean-Christophe Servant, 5 mars 2021
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cc Andrew Moore, « Ivory Tower textures » (textures de la tour d’ivoire), Université d’Ibadan, Nigeria, 2009.

Fin juin 2020, le réseau panafricain d’enseignement supérieur privé Honoris United University annonçait l’acquisition de 51 % des parts de la Nile University, une université privée nigériane fondée à Abuja en 2009 recensant plus de 3 000 étudiants. Avec cet achat, d’un montant estimé à plus de de 20 millions de dollars, le réseau, regroupant sept établissements universitaires implantés du Maroc à l’Afrique du Sud, faisait sa première percée sur le marché ouest-africain. Honoris United University, qui regroupait avant cet achat quelques 27 000 étudiants, appartient au fonds d’investissement britannique Actis. C’est l’un des leaders mondiaux sur les marchés émergents, remarqué en 2018 pour sa reprise des actifs africains du fonds d’investissement dubaïote Abraaj. À travers le réseau Honoris, Actis ambitionne de créer une nouvelle génération de cadres et exécutifs africains compatibles avec les ambitions des transnationales, qu’elles soient d’origine continentale ou non. « Les diplômés qui vont gagner sont ceux qui sont mobiles, qui sont agiles et qui ont cette capacité de travailler au-delà des frontières, à travers les langues, à travers les cultures, [à travers] les religions, et à capturer toute la diversité et la puissance de l’Afrique, et en tirer parti pour y parvenir pour leurs employeurs », souligne-t-on chez Actis.

Les frais de scolarité à la Nile University, prisée par les enfants de l’élite du nord du Nigeria, sont parmi les plus élevés des universités privées accréditées par le Federal Executive Council. Ses tarifs ne sont égalés que par ceux pratiqués par l’American University de Yola, propriété de l’ancien vice-président nigérian Atiku Abubakar. Pour l’anecdote, le nouvel actif d’Honoris United University se nommait à l’origine Nile Turkish University. Ce campus, complété par un hôpital universitaire, avait été en effet fondé par un groupe d’investisseurs turco-nigérians réunis au sein du First Surat Group. Après avoir développé un réseau d’école primaires et secondaires privées, le Tulip International Colleges, le groupe s’est finalement lancé dans l’enseignement supérieur. La Nile Turkish University et son hôpital comptent désormais parmi les établissements les plus réputés de la capitale fédérale. Mais les investisseurs étaient aussi liés au mouvement Hizmet de l’imam Fethullah Gülen. Et passé le coup d’état avorté de 2016 en Turquie, fomenté selon le président Recep Tayyip Erdoğan par le prédicateur vivant aux États-Unis, Ankara avait en particulier poussé les autorités nigérianes à démanteler le réseau scolaire lié à Gülen. La Nile Turkish University a été débaptisée de toute référence à la Turquie… avant d’être finalement intégrée dans le réseau monté par Actis.

Pendant les tractactions pour acquérir la Nile University, au début de l’été 2020, les universités publiques nigérianes entamaient leur cinquième mois de grève : une fermeture des campus menée à l’appel de l’Asuu (l’Union du personnel académique des universités, lié à la centrale nigériane NLC) qui répondait au non-paiement du salaire des conférenciers et à hostilité générale du corps enseignant envers le nouveau système de gestion du personnel et des salaires. Les universités publiques nigérianes, qui comptent 44 institutions fédérales et 48 d’État n’ont réouvert que fin janvier 2021, après que le gouvernement fédéral s’est engagé à accorder à 70 milliards de nairas (177 millions de dollars). « Pour les étudiants, souligne la journaliste Vanessa Ngono Atangana de l’agence Ecofin, il est évident que passer une année blanche va avoir des répercussions sur leur formation, sans compter que cet arrêt pourrait entraîner la dégradation de l’offre publique dans le pays ». « Une situation, poursuit la journaliste, qui a entre autres conséquences, la ruée des étudiants vers les établissements privés, qui ne sont pas à la portée de toutes les bourses ».

Début février 2021, alors que les universités publiques se remettaient à peine au travail, le gouvernement nigérian accréditait 20 nouvelles universités privées, portant le nombre de celles ci à 99, contre 2 en 1999. La nouvelle provoquait une bronca des enseignants du secteur public. Pour Mike Iloeje, ancien recteur de l’institut de management et de technologie d’Enugu, « le gouvernement, ayant pris conscience de son incapacité à répondre à la demande des citoyens d’accéder à l’enseignement universitaire, conjuguée à sa réticence à accroître le financement des universités publiques, recourt au transfert de la responsabilité au secteur privé ».

En 2021, l’État fédéral nigérian consacrera 5,6 % de son budget à l’éducation. Il s’agit du budget le plus bas depuis dix ans, bien en-deçà de la médiane des 16,9 % — la part des budgets dédiés à ce domaine par la majeure partie des États d’Afrique subsaharienne. Pendant ce temps, la demande en enseignement supérieur, qui ne cesse de gonfler au Nigeria, excède largement la capacité actuelle de 600 00 places. En 2017, 380 000 jeunes Nigérians qui avaient postulé auprès du seul organisme autorisé par la loi à faire passer les examens d’entrée pour tous les établissements d’enseignement supérieur du pays le plus peuplé du continent, le Joint Admissions and Matriculation Board Domestic University Applicants, n’ont pu obtenir une place sur un campus. Sur les 10 millions de jeunes ayant postulé entre 2010 et 2015, seuls 26 % d’entre eux auraient pu suivre leurs études ; 62 % des étudiants nigérians continuent à les mener dans une université fédérale, 33 % dans une institution d’État et 6 % sur un campus privé.

Lire aussi Laura Raim, « Ces établissements bien cotés… en bourse », Le Monde diplomatique, septembre 2018.

Interrogé par les journalistes de l’International Centre for Investigative reporting, M. Biodun Ogunyemi, président de l’Asuu, considére qu’il est temps de se poser des questions sur les complicités politiques et les réseaux d’influence dont bénéficieraient certains des propriétaires de ces universités privées.

« Parasites »

Un rapide tour d’horizon des 20 nouvelles institutions privées accréditées par le gouvernement fédéral permet par exemple de découvrir que la James Hope University de Lagos a été fondée par l’homme d’affaires et philanthrope Jim Ovia, fondateur de la Zenith Bank, l’une des premières banques du pays. Pour le président de l’Asuu, 80 % de ces universités privée ne seraient en fait qu’une coquille vide. « Du point de vue du contenu, estime M. Ogunyemi, elles n’ont pas ce qu’il faut pour être des universités. Elles ne disposent pas par exemple de leur propre personnel académique car la plupart du temps, elles assurent la liaison avec les universités publiques existantes : plus de 70 % de leurs professeurs sont ainsi issus des universités publiques en tant qu’enseignant auxiliaire à temps partiel. Le résultat, c’est que ces universités privées surchargent les installations et les ressources humaines des universités publiques existantes. Donc vous pouvez considérer que ce sont des parasites ». Les universités privées nigérianes interdisent aussi à leurs enseignants de se syndiquer.

Il existe bien sur au Nigeria quelques contre-exemples d’universités privées qui brillent à l’international : l’une d’elle abrite ainsi le centre d’excellence africain pour la génomique des maladies infectueuses (ACEGID), dirigé par le Camerounais Christian Happi. Celui-ci est appuyé par le Programme des centres d’excellence africains pour l’impact sur le développement (ACE) que finance la Banque mondiale. L’équipe de l’ACEGID fut pionnière dans l’identification et le séquençage du premier cas d’Ebola au Nigeria lors de l’épidémie qui toucha la sous-région entre 2014 à 2016 et finit par mettre au point un diagnostic rapide de 15 minutes. Plus récemment, l’équipe du professeur Happi a également développé un test accéléré pour le dépistage du Covid-19, certifié par la Food and Drug Administration (FDA) américaine, pour un coût modique d’environ 3 dollars américains.

Sauf que l’université privée qui abrite l’ACEGID n’est pas n’importe laquelle. Il s’agit de la Redeemer University, qui est aussi la vitrine estudiantine de la Redeemed Christian Church of God (RCCG), l’une des plus importantes multinationales nigérianes évangélique, que continue à diriger le pasteur Enoch Adeboye, 76 ans. Début 2021, ce dernier estimait, à l’occasion de ses prophéties pour l’année, que pour chaque nouveau vaccin contre le Covid-19 découvert, une nouvelle variante du virus émergera… jusqu’à ce que les puissants admettent que seul Dieu mettra un terme à cette pandémie. Réputé — comme toutes les figures de la scène pentecôtiste nigériane — pour sa misogynie, ce même pasteur conseillait en 2016 à ses ouailles de ne pas épouser une fille qui est fainéante et ne sait pas faire la cuisine. Le vice-président nigérian Yemi-Osibanjo, avant de devenir le colistier en 2015 de Muhammudu Buhari, était lui même pasteur responsable de l’État de Lagos pour la RCCG…

Lire aussi Anouk Batard, « La “République pentecôtiste” du Nigeria », Le Monde diplomatique, septembre 2020.

Durant la longue grève menée par l’Asuu en 2020, le professeur Olu Olu Olufayo, l’un des responsables régionaux du syndicat, enseignant en sociologie à l’université de l’État d’Ekiti, a remis sur la table un sujet sensible : pour freiner la crise de l’enseignement supérieur public, l’État nigérian devrait selon lui interdire aux enfants de fonctionnaires et membres gouvernementaux de partir étudier dans des institutions universitaires étrangères. Deux ans auparavant, en 2018, une proposition de loi similaire avait été retoquée par les parlementaires. Pour le rapporteur du projet de loi, M. Sergius Ogun, un député de l’opposition, cela aurait notamment obligé les représentants du gouvernement à augmenter le financement du secteur national de l’éducation.

Piloté par le haut-commissaire britannique au Nigeria et mené par M. Matthew Page, un ancien spécialiste du Nigeria au département d’État américain, un rapport explosif de la fondation Carnegie pour la paix internationale vient de remettre une pièce dans la machine. Il se focalise sur les dépenses des élites ouest africaines — nigérianes en premier lieu — dans les écoles et universités du Royaume-Uni. En 2018, près de 10 000 étudiants étaient inscrits dans une université britannique. « Une éducation de haute qualité au Royaume-Uni est une dépense considérable souhaitée par beaucoup, mais inabordable pour la plupart, souligne M. Page. Pour de nombreuses élites ouest-africaines, c’est aussi une tradition familiale et un moyen recherché pour renforcer le statut social, politique et économique prééminent de leur famille d’une génération à l’autre. Pour les plus grandes élites économiques de la région, le coût de l’internat privé — maintenant plus de 35 000 livres par an — est facilement abordable compte tenu de leurs revenus de classe mondiale. Moins clair est le fait de savoir comment les élites politiques ouest-africaines — ou les personnes politiquement exposées (PPE) — peuvent se permettre d’envoyer leurs enfants dans des écoles ou des universités au Royaume-Uni compte tenu de leurs salaires beaucoup plus modestes. Pourtant, beaucoup continuent de le faire, sans qu’aucune questions ne soit posée ». « L’écart entre ce que les PPE d’Afrique de l’Ouest paient pour une éducation au Royaume-Uni et ce qu’ils peuvent légitimement se permettre est un signal d’alarme important », poursuit M. Page. Il suggère que les paiements de frais de scolarité qu’ils versent aux institutions britanniques peuvent inclure des produits de la criminalité et constituer ainsi un flux financier illicite. « Un autre indicateur préoccupant concerne les cas d’admission au sein d’établissements d’enseignement britanniques d’enfants de PPE d’Afrique de l’Ouest reconnus coupables de corruption ou faisant l’objet de saisies d’actifs liées à la corruption. Il n’est pas facile d’estimer la valeur globale de ce flux, mais il dépasse probablement 30 millions de livres par an. (…) Tant que les PPE afflueront dans les secteurs de l’éducation de pays comme le Royaume-Uni, le Canada et les États-Unis au lieu d’investir dans leurs propres secteurs, les pays d’Afrique de l’Ouest continueront de subir une “fuite des cerveaux” et des sorties de capitaux qui nuisent à leur économie », conclut Page.

Le président Buhari, dont l’épouse, Aisha, envisageait en 2019 de lancer une université privée portant le nom de son mari, n’est pas seulement en train de mener une politique de l’éducation qui participe au renforcement d’un monde universitaire nigérian à deux vitesses. C’est en fait un système à trois vitesses qu’il risque de laisser en héritage.

Jean-Christophe Servant

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