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Aux enfants de Cadillac

par Pascal Corazza, 4 novembre 2021
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Photo : Stéphan Ferry
Lire aussi Alain Garrigou, « Panthéon, on y entre, on en sort », Le Monde diplomatique, novembre 2021.

« Oubliés au champ d’horreur », titrait L’Humanité en 2005. « Un millier de tombes flanquées de croix de fer d’un modèle unique, écroulées sur elles-mêmes sous le poids du temps et de la négligence. Sur les allées qui les longent, fémurs, mâchoires et éclats de crânes humains se mêlent aux graviers ». Sans compter les croix sans nom, les restes mis dans des sacs en plastique et stockés dans un ossuaire. C’était là le « cimetière des oubliés », à Cadillac, en Gironde. Un cimetière lié à l’histoire de l’asile d’aliénés, comme on disait alors, ouvert en 1923 pour les soldats traumatisés par les combats. Sépultures en pleine terre, croix de fer, plaques nominatives, qui ont disparu. Dans Les enfants de Cadillac (Gallimard, 2021), François Noudelmann raconte l’histoire de son grand-père, mort à l’hôpital psychiatrique de Cadillac et enterré dans ce cimetière. Comme le mien. L’endroit vient d’être réhabilité. Les morts ont maintenant un nom. Noudelmann ne semble pas s’en réjouir, et paraît même chercher la polémique. Or, on ne se met pas nécessairement en quête de son passé et celui de ses aïeux pour se « construire d’augustes histoires ». Pour ma part, il s’est agi de me construire une histoire tout court. Je n’ai jamais trouvé « douteux » ceux qui n’en ressentaient pas le besoin. Pour autant, cherche-t-on à « vampiriser » les « momies d’un autre temps » en écrivant sur eux ? Au contraire, on cherche à s’en libérer. À les mettre à distance. On publie pour rendre public, pour que le secret qui a pesé sur des générations soit enfin partagé, et à ce titre, ne nous écrase plus.

En 2012, j’ai publié Voyage en italique (Transboréal), en mémoire de mon grand-père, enterré là en octobre 1944. C’était une façon aussi de lui bâtir une tombe. Enfreindre les interdits pour ne pas laisser un parent sans sépulture existait déjà chez les Grecs. F. Noudelmann semble questionner cet élan. Je ne me souviens plus du nom de ce descendant de républicain espagnol, rencontré au cours d’un reportage, dont l’oncle avait bravé les lignes franquistes pour récupérer son frère jeté dans une fosse commune. Je me souviens en revanche de Lee Chong, dans Rue de la sardine, de John Steinbeck, un commerçant impitoyable, mais « tendre avec les os de son grand-père », qui les retire de la tombe de Chinatown pour les renvoyer au pays de ses ancêtres. Quand j’ai enfin retrouvé trace du mien, en l’an 2000, son corps avait été exhumé et placé dans un ossuaire. Impossible de faire comme Lee Chong. Mais en remettant les pieds au cimetière des fous de Cadillac vingt ans plus tard, en voyant son nom gravé sur les grands panneaux en acier installés dans le cadre de sa restauration, je n’ai pas songé que les lettres qui le sortent définitivement de terre étaient trop près du sol (hasard de l’alphabet), ou qu’elles ne figuraient pas sur le mur des anciens combattants (les autorités ignoraient son passé militaire) ; j’ai songé aux tirailleurs sénégalais, qui reposent trop loin de chez eux.

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Photo : Roger Savry
Lire aussi Stephan Ferry & Philippe Lespinasse, « Soldats oubliés du Courneau », Le Monde diplomatique, novembre 2011.

Il y a deux lois du silence : celle imposée par la famille, celle prescrite par les autorités. Il est fascinant qu’elles se superposent parfois, sans pourtant être liées. La loi familiale n’est pas la moins stricte : la génération qui vit le drame n’en parle pas ; la suivante tait ce qu’elle sait ; mais la troisième, elle, veut ouvrir la boîte de Pandore. Pour comprendre la cause du décès de mon grand-père, il a fallu attendre la mort de mon oncle ; la famille a alors commencé à lâcher quelques souvenirs. Fort de ces bribes, il a fallu se confronter à l’autre loi, celle qui protégeait son dossier médical cinquante ans après sa mort (considéré comme non conscient de ses actes quand il a tué sa femme, ce dont il disait ne pas se souvenir, il a été interné, et non incarcéré). Le premier médecin qui l’a examiné le pensait alcoolique. Plus tard, un confrère lors d’un autre examen a préféré l’hypothèse d’un « trouble obscur du métabolisme ». Aucun d’eux ne savait qu’il avait été soldat au front (de 1917 à 1918), en Italie. Et quand bien même, les troubles du stress post-traumatique n’avaient pas encore la place qu’ils méritaient (ils ne sont entrés dans le DSM [manuel diagnostique des troubles mentaux] qu’en 1980, à la suite de la guerre du Vietnam).

Morts de faim

Puis il a fallu attendre huit années de plus pour accéder aux documents de l’hôpital relatifs à la période de l’Occupation, transférés aux archives de Gironde en 2008, après un changement de législation. Le mois suivant leur dépôt, je suis allé à Bordeaux pour ouvrir ces dossiers restés inaccessibles au public soixante ans. Le secret ne protège pas que les familles : il permet aussi d’avoir du recul sur l’histoire. Je découvris que la cause de la mort de mon grand-père, « ictus chez un tuberculeux carencé », signifiait « mort de faim », et que du personnel de l’hôpital faisait du marché noir, durant la seconde guerre mondiale. Aux archives, on ne « farfouille » pas. On étudie des écrits à l’abri des légendes. Pas d’extermination douce, à l’hôpital psychiatrique de Cadillac. Juste l’humanité dans ce qu’elle a de plus sordide.

Rapport du préfet, 1943
Photo : Pascal Corazza

Écrire l’épopée de l’un de ces morts de faim, ce n’était pas s’« attendrir sur des momies d’un autre temps », mais entreprendre d’humaniser un de ces fous. Ce n’était pas pour chercher du côté de la génétique et d’un pseudo « chromosome du crime », mais pour creuser du côté de la vie et comprendre ce qui peut faire basculer un homme vers la folie. Trois guerres n’y suffisent-elles pas ? À dix-sept ans, mon aïeul montait au front contre les Austro-Hongrois. À vingt-trois ans, il avait affaire aux bâtons fascistes. À quarante, les Allemands installaient la ligne de démarcation juste devant sa ferme. Et pour la minute de folie dont il ne s’est plus souvenue, pour ces quelques secondes où il a perdu la raison, on oubliera qu’avant d’être interné, il avait été un fils, un paysan, un père de cinq enfants, un émigré qui n’est plus jamais retourné dans sa Vénétie natale.

Pourquoi ne pas imaginer des enfants de Cadillac avancer émus jusqu’au mur où sont inscrits les noms des défunts pour enfin renouer avec leurs oubliés ?

Cadillac est une bourgade, l’hôpital psychiatrique son cœur. Beaucoup de gens y travaillent ou y ont travaillé, d’autres vivent tout près, si bien qu’il est difficile de savoir si le cimetière n’a pas été par moments le terrain où se réglaient des querelles de clocher. Il faudrait se demander « quelle mouche pique ces gens qui se mettent en quête des générations anciennes », mais pas celle qui pique les gens qui ont la passion d’un cimetière où ne repose aucun de leurs parents ? Pourquoi alors ne pas applaudir la Région quand elle le réhabilite avec 700 000 euros, au lieu d’imaginer l’institution « tirer profit d’un parcours touristique » ? Pourquoi ne pas plutôt imaginer des enfants de Cadillac avancer émus jusqu’au mur où sont inscrits les noms des défunts pour enfin renouer avec leurs oubliés ? Et si des touristes viennent s’adonner à la taphophilie (la passion des cimetières), eh bien, le cimetière n’appartient à personne.

Certes, sans la bataille pour que le site soit classé aux monuments historiques, nul ne peut dire ce qu’il serait advenu. Certes, il y a eu un alignement des planètes, quand l’autoproclamé jupitérien président a voulu que les Régions soient au rendez-vous du centenaire de la Première guerre mondiale. Certes, il y aura toujours un individu d’une association ou d’une collectivité pour s’attribuer les mérites de la transformation. Mais ce lieu lugubre a retrouvé une dignité. Les 4 464 oubliés ne sont plus un chiffre, mais des noms.

Pascal Corazza

Journaliste. Auteur notamment de Voyage en italique, Transboréal, Paris, 2012.

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