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L’Inde à la veille des élections

Bienvenue au pays des sentiments blessés

par Clea Chakraverty, 18 mars 2019
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Nitin Bansal — « The Silence of a Rainy Day » (Le silence d’un jour pluvieux), 2009.

C’est un coin de rue comme un autre : bruyant, brouillon, parsemé de publicités, squatté par des travailleurs accroupis aspirant un chai fumant, tirant sur une cigarette achetée à l’unité au paanwallah (échope de rue). Une enseigne, pourtant sobre, se démarque : en vingt-cinq ans, Khane Khas est devenue indissociable de ce carrefour sans personnalité de Bandra, au nord de Bombay. Coincée entre les maraîchers fatigués, les passants pressés, les cafés chics pour aspirants hipsters et les autorickshaws qui vrombissent en râlant, elle reste fidèle au poste.

Lire aussi Naïké Desquesnes, « En Inde, les « beaux jours » attendront », Le Monde diplomatique, mars 2019.

« Cuisine du nord, cuisine de réconfort » aurait pu être le slogan de ses propriétaires, Atul et Hardeep. Quel habitant de Bandra ne s’est pas fait livrer un copieux biryani (plat à base de riz) pour une fête ? Qui, un lendemain de cuite, n’a pas dégusté sur place son butter chicken (poulet au beurre) gras et savoureux, accompagné de la finesse des pains typiques (roomali roti) ? Jusqu’à récemment, le client pouvait, en attendant son plat, se divertir. Ici, pas d’écran télé. Mais des maximes, des proverbes, des vers commentant l’actualité indienne ou internationale couvraient les murs du lieu, marque de fabrique des restaurateurs. « Nourrir l’esprit au moins autant que les estomacs » aurait pu être un autre slogan de Khane Khas.

En 2019, les pamphlets ont disparu. « On a eu des problèmes », souffle, discret, Atul. « Certains se sont sentis offensés ». Il n’en dira pas plus. Dans une ville gouvernée par la droite dure incarnée par une coalition entre le Bharatiya Janata Party (BJP) et le Shiv Sena, le « ministère des sentiments blessés » a les mains libres. L’expression, née sous la plume du romancier Altaf Tyrewala, est aussi le titre de sa longue chronique poétique publiée en 2012 en anglais, et parue en français en novembre 2018. En 70 pages, l’auteur égrène sa critique politique acerbe de la religion, de l’identité et de l’Inde globalisée.

Dans ce paysage criblé d’étincelantes flaques rouge cramoisi
Personne ne peut dire
Si un citoyen a craché ou s’il saigne

Altaf Tyrewala, Le Ministère des sentiments blessés, Actes Sud, Arles, 2018, 80 pages, 13,50 euros.

L’ouvrage est paru avant l’avènement de M. Narendra Modi et du BJP à la tête de l’Union indienne lors des élections législatives de 2014. Le titre faisait alors référence à une loi bien connue des Indiens, sur « l’offense contre les sentiments religieux », promulguée en 1927 (Section 295 (A) du code pénal indien). Sous couvert de protéger les (nombreuses) minorités et les (nombreuses) passions religieuses, cette loi interdit toute insulte ou moquerie à caractère religieux. Elle est si ancrée dans les mentalités qu’elle n’a même pas besoin d’être appliquée pour faire reculer auteurs et éditeurs : en 1988, l’illustre maison Penguin India a ainsi refusé la publication des Versets Sataniques de Salman Rushdie, craignant un tollé juridique qui, finalement, n’aura jamais lieu — ce qui n’a pas empêché le déclenchement d’émeutes (douze morts à Bombay en février 1989). Or, comme le souligne le spécialiste de l’hindouisme Brian Pennington, le « statut juridique spécial destiné à éviter “d’offenser les sentiments” finit en réalité par produire de telles offenses ; et nous découvrons que les offenses religieuses émergent en fait de ce même cadre judiciaire destiné à les empêcher (1) ».

C’est au nom de ces « offenses » que des intellectuels athées ou agnostiques, également appelés « rationalistes » ont été traqués, battus et assassinés depuis 2013. Écrivains et cinéastes continuent de subir des menaces, comme ce fut le cas avec la dernière superproduction bollywoodienne Padmavati de Sanjay Leela Bansali, sortie en 2017, sous prétexte que le film de reflétait pas l’histoire du pays — le réalisateur ayant filmé des relations amoureuses entre une reine indienne du Rajasthan au XIIIe siècle et un prince musulman.

C’est au nom de ces « offenses » qu’Atul et Hardeep ont dû abandonner leurs pancartes sarcastiques. Et c’est toujours au nom de l’« offense » désormais dénuée de tout contexte religieux mais revigorée d’une ferveur nationaliste, que les trolls se multiplient non seulement sur Internet mais à travers les villes et les villages. Ils s’appuient également sur une autre loi coloniale — l’arsenal législatif britannique étant riche et fécond en matière de censure — sur « la sédition » (article 124 (A) du code pénal). Selon celle-ci, toute personne usant d’expression écrite ou orale, de signes ou de représentations visibles hostiles au gouvernement est passible d’emprisonnement à vie. L’arrestation de citoyens et leur mise en examen pour sédition ont été largement pratiquées ces dernières années. Le FirstPost lance un cri d’alarme : « 58 affaires ont été comptabilisées entre 2014 et 2019, période coïncidant avec [la coalition actuellement au pouvoir menée par le BJP], bien plus que sur la période courant entre 1950 et 1970, 49 cas (2). »

« Être antinational », « heurter les sentiments de la nation », faire acte de « sédition » sont autant d’expressions lancées dans le débat public et à la figure de toutes celles et ceux qui osent critiquer le gouvernement de M. Modi ou ses soutiens. En 2016, les étudiants de la prestigieuse université de Jawarharlal Nehru en avaient fait les frais (3). Se moquer du nationalisme indien a également valu une avalanche de menaces au youtubeur et comédien Kunal Kamra qui, en août 2018, après avoir critiqué l’excès de nationalisme de certains dirigeants, a cédé aux pressions de sa propriétaire et déménagé.

Cette loi exalte aussi les « sentiments blessés » de patriotes autoproclamés qui n’hésitent pas à prendre les armes, virtuellement et physiquement, à l’encontre de ceux qui auraient l’audace de critiquer la politique étrangère du gouvernement. « Le feu qui fait rage dans votre cœur fait rage également dans le mien » lançait M. Modi lors d’un rallye politique, peu après l’attaque de Pulwama (État du Jammu-et-Cachemire) qui fit 44 morts parmi des soldats indiens. D’après le site critique The Logical Indian, un professeur d’université aurait ainsi du s’agenouiller et demander pardon après avoir critiqué la politique indienne au Cachemire dans un post sur Facebook (4).

Tyrewala écrit :

Ce grondement souterrain c’est l’armée de notre nation
Qui rassemble ses forces pour détruire l’armée intérieure
Autrement dit nous : les civils

Op.cit.

Les déclarations haineuses, les appels au meurtre, au boycott et au lynchage d’étudiants ou commerçants cachemiris ont eu libre cours pendant plus d’une semaine avant que le gouvernement ne réagisse (sans pour autant que ces attaques ne cessent), commente l’éditorialiste Harsh Mander : « L’Inde a vu une normalisation systémique de la haine et du préjugé », écrit-il à propos des cinq dernières années, et il devenu désormais banal « d’entendre des discours racistes et discriminatoires parmi ses amis, sa famille ou ses collègues », poursuit l’auteur. Mais, l’attaque au Cachemire et « la réaction d’une grande partie de la population montre que l’Inde a atteint un nouveau palier dans le chauvinisme (5) ».

Lire aussi Raphaël Godechot, « Riposte culturelle au Cachemire », Le Monde diplomatique, septembre 2016.

« L’offense nationale » remplace aujourd’hui le « sentiment national ». Elle rejoint le champ lexical et politique de cet étrange et vaste bureau qu’est ce ministère des « sentiments blessés » décrit par Tyrewala. Elle condamne désormais l’esprit critique, l’humour et la satire.

Ce nationalisme meurtri, bruyant et meurtrier, est d’autant plus prégnant dans la société qu’il est motivé par des propagandistes dotés d’une force de frappe incroyable : « non pas des écrivains », comme à l’époque coloniale britannique, « mais des stars des réseaux sociaux et des présentateurs télévisés », souligne le chroniqueur Samrat X (6).

« Peut-on encore poser des questions en Inde ? » s’interrogeait récemment Sidharth Bhatia, rédacteur en chef du journal The Wire (7). En poser, peut-être. Critiquer les réponses, beaucoup moins. Quant à s’en moquer, cela semble devenu une mission périlleuse comme l’ont découvert les restaurateurs Hardeep et Atul, au détour d’un coin de rue fondu dans le bruit et la fureur.

Clea Chakraverty

(1Bryan Pennington, « Wounded religious sentiments and the law in India », Oxford Publishing Blog, 15 septembre 2016.

(3Lire « Révolte étudiante à New Delhi », Planète Asie, Les blogs du Diplo, 17 avril 2016.

(5Harsh Mander, « How rage and love gripped India after the Kashmir terror attack, South China Morning Post, 8 mars 2019.

(7« Invoking Patriotism as a Way of Shutting Down Questions », The Wire, 8 mars 2019.

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