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Au Sahel, la prise de Kaboul fait l’effet d’un électrochoc

Bienvenue au « Sahelistan » !

Ils en rêvaient. Les talibans l’ont fait. Pour les groupes armés djihadistes au Sahel, la déconfiture occidentale en Afghanistan est la preuve qu’une victoire est possible, et même proche. « Félicitations à l’émirat islamique », victorieux après « vingt ans de patience », exulte dans son prêche audio du 10 août Iyad Ag Ghali, le fondateur et chef du Groupe de soutien à l’islam et aux musulmans (JNIM), affilié depuis sa création, en 2017, à la fois à Al-Qaida et à l’émirat taliban. Il en profite pour souligner « l’échec cuisant de la France au Sahel », ajoutant : « Nous sommes en train de l’emporter, notre heure est venue ».

par Philippe Leymarie, 24 août 2021
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Patrouille de l’ONU à Ménaka au nord-est du Mali, 13 juin 2021.
MINUSMA/Gema Cortes

Il y a fort à parier que les chefs de l’autre mouvance djihadiste sahélienne — l’État islamique dans le Grand Sahara (EIGS), affilié plutôt à Daech — sont sur un même petit nuage, depuis que Kaboul et l’ensemble des villes afghanes sont tombées comme des fruits mûrs, quasiment sans combats ; et que Paris — las de faire le ménage quasiment tout seul dans les confins sahéliens -– a annoncé une transformation et surtout une réduction drastique de son dispositif militaire dans la région. Une exaltation qui contraste avec l’atonie de l’actuel pouvoir malien — qui semble ne pas se relever du double coup d’État fomenté par sa propre armée, « grand corps malade » de la région (1) ; ou l’attentisme des autres pays sahéliens, qui — bien qu’également menacés par les groupes djihadistes — ont bien d’autres défis à relever.

Fuite en avant

Lire aussi Marc-Antoine Pérouse de Montclos, « Et pendant ce temps, la France s’enlise au Sahel », Le Monde diplomatique, septembre 2021.

L’opinion au Sahel a pourtant été saisie, plus qu’ailleurs sans doute, par les images de débandade et de folie sur le tarmac de l’aéroport de Kaboul le 15 août, diffusées dans le monde entier. « Retrait annoncé de la force française sur le sol malien : faut-il s’attendre au même scénario qu’à Kaboul ? », titrait le 18 août, à Bamako, le journal Le Soir.

Chez les politiques, une des rares réactions à contre-courant aura été celle de l’ancien ministre malien des affaires étrangères, Tiébilé Dramé, qui demande qu’on tire les leçons de « l’échec afghan » tant qu’il en est encore temps : « Quel message nous envoient les images de l’aéroport de Kaboul ? Depuis des années, des activistes réclament régulièrement le départ des troupes étrangères, reprenant, ce faisant, les demandes des chefs de guerre. Mais il faut voir la réalité en face : les troupes étrangères font un travail utile. Nous devrions sérieusement réfléchir aux conséquences d’un départ précipité non coordonné », conseille-t-il.

« La démoralisation — ou au mieux le doute —, au sein des cercles officiels, civils et militaires, est patente, diagnostique de son côté l’ancien diplomate mauritanien Ahmedou Ould Abdallah, président du Centre 4s, qui a été (entre autres) représentant du secrétaire général des Nations unies en Afrique de l’Ouest. Avec le retrait précipité et chaotique des troupes américaines et alliées d’Afghanistan, un nouvel élan émerge au profit des groupes armés au pire moment pour le Sahel et toute la région ».

Peur du vide

Lire aussi « Vers la fin des guerres sans fin ? », Le Monde diplomatique, septembre 2021.

Ces deux diplomates émérites expriment leur « peur du vide », au moment où l’exécutif français annonce le retrait progressif de ses forces, à commencer par ses garnisons au nord du Mali (Kidal, Tessalit, Tombouctou). Dans un livre prémonitoire, paru en 2015, l’économiste et expert français en développement Serge Michailof voyait dans le Sahel une zone d’immense fragilité, comparable à l’Afghanistan du début des années 2000, lorsque l’effondrement de l’agriculture, la corruption de l’État et son absence dans les zones rurales avaient une première fois « ouvert un boulevard aux talibans » (2) .

Michailof estimait dans ce livre que la sécurité du Sahel, essentiellement assurée par Paris, ne pouvait être durablement confiée à des forces étrangères, comme le prouvait déjà l’exemple afghan. Il suggérait de faire du sauvetage de ces pays une priorité dans le cadre d’un « plan Marshall pour le Sahel », sans se focaliser sur le seul antiterrorisme.

Malgré une pluie de milliards, le sauvetage n’a pu être mené à bien. D’ailleurs, n’avait-on pas, côté français, grossi intentionnellement le danger djihadiste au Mali en 2012-2013, pour mieux justifier une intervention militaire devenue en quelques années, sous les patronymes de « Serval » puis de « Barkhane », la principale opération française depuis la fin de la guerre d’Algérie ? (3)

Double défaite

Le parallèle entre les processus en Afghanistan et au Sahel est bien sûr tentant :

 dans les deux cas, des guérilleros en sandales et à moto, peu nombreux mais insérés dans la population, et recourant aux techniques terroristes, qui défient des soldats européens et des armées locales sous tutelle étrangère, suréquipées, mais peu motivées, et gangrénées par la corruption : c’est le combat « asymétrique » type ;

 les djihadistes dans les deux zones cherchent à instaurer des émirats, à établir la loi religieuse (charia), à chasser les étrangers ;

 c’est une double défaite, côté américano-occidental en Afghanistan, côté français au Sahel — bien que, dans ce dernier cas, il n’est pas question d’un désengagement total ;

 l’interventionnisme économique, même sous la forme de projets de développement supposés non lucratifs, est déstabilisant, pour ces pays à États faibles, manquant de cadres, où les services publics ont déserté les secteurs les plus reculés, comme les zones-frontières ;

 il en découle une augmentation des risques de corruption, la multiplication des effets d’aubaine, la mise à l’écart des communautés locales, etc.

 dans les deux cas, des couches sociales plus occidentalisées, souvent favorisées, font face à un petit peuple démuni, qui a difficilement accès à l’emploi, aux services publics, à l’éducation et constitue un inépuisable bassin de recrutement pour les groupes armés.

Menace lointaine

Mais les problématiques apparaissent très différentes, en termes d’enjeux et de volumes :

 la taille des dispositifs militaires est sans comparaison : jusqu’à 100 000 soldats américains en Afghanistan en 2012, épaulés par 50 000 étrangers sous drapeau OTAN et — sur le papier au moins ! — par près de 300 000 soldats afghans (à comparer aux 5 100 soldats français de Barkhane, 14 500 casques bleus de la Minusma, 10 000 hommes de la force du G5 Sahel) ;

 même disparité dans les volumes d’investissement : en Afghanistan, les Américains évoquent le chiffre de mille milliards de dollars ; au Sahel, on les compte sur les doigts d’une main ;

 pour les États-Unis, la situation en Afghanistan est une menace lointaine, non vitale, si ce n’est pour venger et empêcher que ne se reproduisent des attentats comme ceux commis à New York et Washington le 11 septembre 2001 ; alors que, pour les Européens, la situation au Sahel et au Maghreb, aux portes de la Méditerranée, a un retentissement immédiat : insécurité, flux migratoires, routes de la drogue ;

 les groupes armés n’ont pas les mêmes ambitions et capacités : les talibans ont eu l’expérience du pouvoir, un embryon d’État, un semblant de diplomatie ; les djihadistes sahéliens, à l’exception de quelques mois de sultanat dans plusieurs localités du Nord-Mali, n’ont jamais contrôlé de territoire, d’État, ni négocié d’accords, etc.

Château de cartes

Pour les États sahéliens, en tout cas, la bascule de Kaboul fait l’effet d’un électrochoc : ils étaient habitués à vivre sous un parapluie sécuritaire assuré par une France qui, en fait, n’a jamais quitté le Sahel depuis l’indépendance, mais dont la présence militaire ne sera pas éternelle, comme le laisse prévoir la dissolution de « Barkhane ». Le propos du président Biden, assurant — exemple de Kaboul à l’appui, et pour se défendre d’en être l’irresponsable ordonnateur ! — qu’un désengagement ne peut se passer sans casse, n’a pu que les inquiéter un peu plus.

Les groupes djihadistes de leur côté, qui ont pris de sérieux coups ces dernières années, doivent se sentir regonflés à bloc : le parallèle avec l’Afghanistan leur ouvre à nouveau les voies de l’espoir, du possible ; ils ont une vengeance à assouvir, après avoir été chassés en 2013 des villes du nord du Mali par les militaires français (appuyés par les Tchadiens) ; ils tenteront d’exploiter les fragilités anciennes et nouvelles de leurs adversaires, dans un contexte où ces derniers manquent plutôt de confiance et de moyens (4).

Quant aux Français, occupés à redessiner leur modèle de présence tout en taillant dans les effectifs, ils se demandent — à quelques mois d’une échéance électorale capitale dans l’Hexagone — comment se dégager au moins partiellement du Sahel, et y laisser une empreinte militaire plus légère, sans perdre totalement la main… et sans laisser le champ libre aux djihadistes, comme ont semblé le faire les Américains en Afghanistan. Et comment éviter — en cas de drame, de sortie précipitée de cette poudrière sahélienne — l’écroulement du château de cartes régional, avec des répercussions probables dans toute l’Afrique de l’Ouest et centrale, et jusqu’au Maghreb — aux portes de l’Europe.

Philippe Leymarie

(1Voir « L’armée française doit-elle quitter le Sahel », Le Monde diplomatique, février 2021.

(2Africanistan, Fayard, Paris, 2015.

(3Lire l’article de Marc-Antoine Pérouse de Montclos dans Le Monde diplomatique de septembre 2021, en kiosques le 1er.

(4Ainsi, le gouvernement tchadien vient d’annoncer qu’il retirait la moitié de son contingent déployé, au titre du G5 Sahel, dans la zone stratégique des « trois frontières » (Mali, Burkina, Niger). Il a besoin de renforts face aux rebelles au nord du Tchad, et aux attaques de Boko Haram à l’ouest.

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