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« Bleu de nuit », tout un inconscient politique dans le clip de Baloji

Ce pourrait être un sujet léger, vite évaporé comme l’été. Le clip de Baloji, rappeur belge d’origine congolaise, tourné autour de sa chanson « Peau de chagrin / Bleu de Nuit », affiche une esthétique particulière. Assez entêtante pour qu’on s’y arrête un moment.

par Sabine Cessou, 19 août 2018
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Cette image et les suivantes sont issues du clip « Peau de chagrin / Bleu de Nuit » de Baloji.

Cette série de tableaux léchés paraît unique, à première vue. Elle ne ressemble à rien de déjà vu, déjà connu. Pourtant, elle s’inscrit de manière consciente ou inconsciente dans deux des tendances lourdes de l’art contemporain africain : la photo et surtout le portrait, ainsi que le travail du tissu et du costume — présent aussi bien chez le photographe sénégalais Omar Victor Diop, le plasticien britannique d’origine nigériane Yinka Shonibare et l’artiste sud-africaine Mary Sibande, pour ne citer que les plus connus.

Baloji le dit lui-même avec humilité : il s’agit d’une chanson « de sexe », même pas d’amour, bercée par une ligne mélodique hypnotique, chantée en lingala.

Une scène décomplexée, en pleine explosion 

Pur divertissement ? Pas vraiment. Ce poème filmé en autoproduction pendant deux jours à Lusanga, dans le Bandundu, une province voisine de la mégalopole de Kinshasa, témoigne d’un état d’esprit qui dépasse largement la chanson. L’urgence, d’abord, par manque de moyens, et puis la nécessité de « laisser venir l’inattendu, inévitable en RDC », règle de base que rappelle le musicien.

On peut chercher l’Afrique dans ce clip, et parfaitement la trouver si l’on veut. Tout est là : la statuaire, les chèvres de la dot, le fleuve, la forêt, l’inquiétante nuit, un curé enrobé de dentelles, mais compatible avec les pratiques mystiques antérieures à l’évangélisation. Et puis cet homme en uniforme et en armes qui s’invite et qui s’en mêle, forcément.

L’œuvre, faite par un Afropéen, n’en est pas moins emblématique d’une scène artistique contemporaine en pleine explosion. Elle ne saurait se limiter aux frontières géographiques ou de l’identité assignée par la mélanine.

Elle reflète, comme beaucoup d’autres, une créativité et une manière d’être au monde en avance sur tous les autres secteurs qui touchent à l’Afrique. Ce constat a mené, par exemple, les chercheurs Felwine Sarr et Achille Mbembe à lancer en 2016 les « Ateliers de la pensée » à Dakar. Leur objectif est en partie de mettre à niveau le monde académique avec les artistes contemporains, qui exposent de New York à Dubaï et jusqu’à Séoul, sans toujours passer par Londres et Paris, les anciennes métropoles coloniales.

« Post-modern plantation »

La robe de mariée de « Bleu de nuit », sur laquelle ont travaillé des étudiants de l’Académie des arts d’Anvers, est d’inspiration mexicaine. Les cheveux bleus de l’héroïne sont influencés par un film allemand, Run Lola Run (1998), de Tom Twyker, dans lequel l’actrice principale avait les cheveux rouges. Les trois temporalités du clip, « un présent dans l’attente de l’époux, un passé dans le souvenir de l’intimité du couple et un avenir fantasmagorique » selon Baloji viennent d’un film italien : L’éclipse, d’Antonioni. On peut lire dans ces trois dimensions universelles celles que traverse tout un continent, rongé par le présent et l’attente d’une amélioration, hanté par le souvenir des espoirs fous portés par les Indépendances et les rêves panafricains, et mu par l’aspiration à un avenir encore imaginaire.

La politique n’est pas loin : elle se voit, au détour de certaines images. « Love is like a battle », chantait Lauryn Hill, une autre référence de Baloji, qui a voulu illustrer ce thème avec des scènes de combat. L’auteur rajoute à son cocktail encore deux ingrédients : « Le cinéma asiatique qui sait prendre son temps, un temps éthéré avec des ralentis, et un cinéma mexicain saturé de couleurs, dont les chefs opérateurs sont devenus des références globales ».

Rien n’est donc là par hasard, ni seulement pour faire joli. Baloji a profité de la présentation de son clip en juin à Bozar, à Bruxelles, pour dénoncer publiquement le « maître esclavagiste » belge qui mène, à la tête d’une « espèce d’ONG pseudo-artistique », le centre d’art de Lusanga où il a tourné parmi un collectif d’artistes qui travaillent les matières végétales. Ces talents du Bandundu « sont payés deux dollars par jour, c’est juste insultant », dénonce le rappeur. D’où les mots « post-modern plantation » dans le titre du clip — pour ne pas dire « post-colonialisme », carrément.

Sabine Cessou

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