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L’IFOP contre Alexandre Dézé

Ce sondeur qui n’aimait pas la critique

par Alain Garrigou, 22 avril 2022
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Kazimir Malevich, « Quadrilatère et cercle », 1915.

Comment peut-on interpréter la plainte en diffamation intentée par l’IFOP à l’endroit de M. Alexandre Dézé, maître de conférences en science politique ? Telle est la question qui se pose chaque fois qu’un motif de poursuite apparaît comme un prétexte futile. En l’occurrence ici, la critique d’un sondage concernant le massacre de Charlie Hebdo en 2015 portait sur l’échantillon du sondeur : « Avec un échantillon aussi faible, de 515 personnes, ce sondage n’a aucune valeur et ses conclusions sont discutables. La faiblesse méthodologique est délirante et en même temps il existe une croyance indéboulonnable que ces sondages sont de la science » (1).

Lire aussi Alain Garrigou, « Le retour du bâillon », « Feu sur les libertés », Manière de voir n˚182, avril-mai 2022.

Qu’y a-t-il là de si infamant pour mériter un procès ? Une aberration de la loi sur les diffamations permet, dans les cas d’une plainte pour ce motif, de mettre en examen la personne visée, moyennant un dépôt de caution à la portée des plaignants, caution perdue en cas de défaite judiciaire. Le juge d’instruction ne mène cependant aucune enquête : il se contente de convoquer l’incriminé pour qu’il décline ses nom, prénom et date de naissance. Avec la distance légère de ceux qui sont familiers des choses judiciaires, on soutiendra qu’il n’y a pas beaucoup de risques de condamnation pour la personne attaquée, mais simplement des ennuis, du moins si l’on se fie à la jurisprudence libérale de la 17e chambre spécialisée dans les affaires de presse. Le plaignant ne peut ignorer qu‘il a toutes les chances de perdre son procès. D’où cette question : en pleine campagne électorale, et sachant que des collaborateurs de l’institut n’ont pas été mis au courant, qu’est-ce qui a bien pu mettre ce dirigeant de l’IFOP dans une telle colère ?

Les sondeurs n'aiment pas les critiques venant des milieux scientifiques

Les sondeurs n’aiment pas les critiques venant des milieux scientifiques. Le plus souvent, ils n’y répondent pas, non sans veiller à confiner les critiques suivant la tactique du « cimetière médiatique ». Quand ils le font, ils mènent une défense générale et répétitive, sans jamais citer de nom (sinon celui de feu Pierre Bourdieu). On devine dans cette réserve le souci de ne pas se mettre en porte-à-faux avec le milieu universitaire, où ils possèdent des alliés. Il serait quelque peu contradictoire de s’attaquer à des scientifiques quand on se réclame soi-même de la science.

En quoi mettre en cause la taille d’un échantillon qualifie-t-il une diffamation ? La plainte de l’IFOP contre Alexandre Dézé constitue manifestement une poursuite bâillon. Une fois de plus, la loi de 1881 est ainsi détournée au profit d’un procédé d’intimidation. Les magistrats n’en sont pas dupes, s’en plaignent mais attendent que le législateur veuille bien changer le droit. Il faut aussi rappeler que la poursuite bâillon s’adresse, au-delà de la personne mise en examen, à l’ensemble de ceux qui pourraient être tentés de prolonger la critique. Dans cette perspective, la démarche judiciaire n’apparaît plus si futile. Elle a certes un coût financier. C’est une partie de l’efficacité propre à ces poursuites de confronter les richesses respectives de l’attaquant et de l’attaqué : l’initiateur se sait plus riche, il est capable d’infliger des coûts incomparablement plus élevés à un simple chercheur et le dit. La parution en pleine campagne électorale d’un excellent livre d’Alexandre Dézé, Dix leçons sur les sondages, n’a évidemment rien à voir dans l’affaire.

Dissymétrie

Au moment d’enregistrer une poursuite bâillon de plus, il nous faut toutefois remarquer son originalité. C’est en effet la première fois qu’un sondeur engage une telle poursuite contre un universitaire. Du moins directement. Nous connaissions les plaintes des partenaires des sondeurs : ceux qui leur font des commandes régulières. Ainsi ai-je été moi-même poursuivi par un commanditaire de l’Élysée sous la présidence de M. Nicolas Sarkozy, en la personne de M. Patrick Buisson, puis par la société Fiducial, partenaire de l’IFOP dans un rolling poll publié par le JDD. Dans le deuxième procès, le président du tribunal ne cacha pas son étonnement qu’à la suite d’un article intitulé « La deuxième mort de l’IFOP », ce soit le commanditaire qui me poursuive en diffamation et non le sondeur que j’avais sévèrement critiqué. En cette occasion, le terme de « poursuite bâillon » avait été repris pas le jugement. À ma connaissance et à ma grande satisfaction, ce fut alors la première fois (2).

Lire aussi Pierre Bourdieu, « La fabrique des débats publics », Le Monde diplomatique, janvier 2012.

Comme si l’écart économique entre l’entreprise qui assigne en diffamation et le particulier qu’elle fait mettre en examen ne suffisait pas, il s’ajoute une asymétrie fondamentale entre ce qui est possible et même banal pour une entreprise et impossible pour un scientifique. Il ne suffit pas de s’indigner d’une nouvelle attaque contre la liberté d’expression et des ennuis causés à un universitaire qui n’a fait que son métier, et avec compétence. La confrontation n’est pas seulement inégale mais truquée entre une entreprise marchande de production de connaissances (les « instituts de sondages ») et un producteur individuel non marchand de connaissances (un universitaire). Ce dernier ne peut se placer sur le même plan que les premiers : en aucun cas, les tribunaux ne peuvent établir une vérité scientifique. Un chercheur peut-il exhiber un jugement de tribunal pour prouver qu’il a raison ? Par contre, c’est bien sa compétence voire sa morale qui sera mise en cause en cas de jugement défavorable. L’entreprise commerciale ne risque pas grand-chose sinon un peu d’argent puisque même défaite judiciairement, elle n’est pas jugée au regard de la morale mais de ses intérêts. Et si elle l’emporte…

Une autre nouveauté risque de passer d’autant plus inaperçue qu’elle ne figure pas dans la plainte. Significativement, celle-ci ne mentionne pas le journal et le journaliste auteur de l’article qui cite le chercheur. Par souci de ménager un quotidien aussi influent que Le Monde ? L’usage et la logique voudraient que la plainte en diffamation vise indissociablement l’accusé et l’organe de presse diffuseur. Car un propos n’est diffamatoire que parce qu’il est public. Prononcé en privé, il n’est pas passible de la loi. C’est donc la publication dans l’organe de presse qui constitue la diffamation. La plainte est-elle seulement recevable ? Si oui, cela aurait des implications graves et ironiques sur l’écriture de presse. Les journalistes font en effet communément appel à des spécialistes des questions qu’ils traitent. Ceux-ci font souvent preuve de prudence afin d’éviter les ennuis, et les journalistes le sont avec eux. Si le sort du journal était dissocié de celui du spécialiste, il faudrait, dans les cas où ils pourraient être pris à partie, se ranger à la solution habituelle de dissimuler les identités des personnes. Ainsi lirait-on, en empruntant au genre du reportage, que « Devant ce sondage, René (son prénom a été modifié), professeur de science politique, estime qu’il faut demeurer très prudent ». Autre option : que les « spécialistes » se taisent.

Alain Garrigou

(1Sandrine Cassini, « Face à la concurrence, CNews fait le pari d’une parole décomplexée », Le Monde, 11 septembre 2020.

(2Lire aussi « Un effet vertueux de l’Opiniongate », 8 septembre 2011.

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