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« Europa », d’Aziz Chouaki par Hovnathan Avédikian

Ceux qui brûlent

par Coline Merlo, 15 septembre 2020
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© Aminata Beye

Hovnathan Avédikian remet inlassable sur le métier la pièce Europa qu’il a tirée de plusieurs textes du merveilleux Aziz Chouaki, dans une nouvelle version.

C’est épiphane. Comme le corps d’un acteur épouse étroitement le souffle, rythme, propos d’un poète joycien (c’est-à-dire sans limites). La langue d’Aziz Chouaki a l’amplitude d’une épopée sensuelle, charriant la tchatche des rues, fantasmes et surenchère, jeux de langue, présence amoureuse des lieux.

L’histoire est celle des harragas, « ceux-là qui brûlent » (1). Papiers d’identité, et peau du bout des doigts aux empreintes indiscrètes. Ils prennent la mer à Alger sur l’Ezperanza. « Cette même mer où, tour à tour, des Phéniciens, des Romains, des Arabes, des Turcs, des Français… Somptueux tissu d’hommes, tressant pénombre habile, en somme, le grand récit de la mer… » C’est l’histoire de comme on parle le partir dans la langue algéroise, de ce que font la langue et la mer tout ensemble, indistinctes, parce que « c’est dans le corail de sa voix, la mer, que tout ça se raconte ».

Le texte est un montage de dialogues, d’extraits de romans, d’une nouvelle. Trois états de la parole : une situation-cadre, d’un auteur mal embouché, d’abord, puis le conte des deux ados à peine pubères qui font l’école buissonnière, rêvant leur rêve d’Europe à voix conjuguées. L’Europe a dix-sept ans, les seins lourds, elle est blonde, et offrira dès l’arrivée tout ensemble l’amour, la volupté, un titre de séjour et les clés d’une décapotable. Nos adolescents embarquent sur l’Esperanza, une barque « faite pour vingt où l’on s’entasse à trente-deux ». Passage à la polyphonie. Ce n’est pas pourquoi ils partent, mais comment ils se racontent l’un l’autre, l’ingénieur, le taxi, la star locale, l’intellectuel, chacun son « pire-pareil ». Celui de Niamey, à propos du Niger : « Magouilleries, islamistes, dictatures, machettes sida, machettes misère, machettes militaires. Pire pareil. »

Il y a la puissance du texte, le flûtiste délicat, et l’acteur musical ; c’est là le tout du dispositif. On assiste à un moment fastueux de rencontre entre poètes : Hovnathan Avédikian devient l’écriture même, sa souplesse, ses métamorphoses, tour à tour matière (à percussion), élans, enchaînement de biographies resserrées en une phrase. La rythmique de son jeu, son amplitude saisissent. C’est le sens de la réplique des cercles d’hommes dans le théâtre du troquet, l’humour toujours à l’affût qui accompagne l’astuce et les débrouillardises, le vertige d’assister au massacre de cette sensibilité somptueuse, que haïssent à toute force « les criquets nucléaires de l’islamisme » — Chouaki, chanteur de rock, journaliste, auteur d’une thèse sur Joyce, quitte l’Algérie en 1991 sous menace de mort. C’est à Paris qu’il fera paraître en 1998 Les Oranges, qui sera remarqué, et adapté au théâtre, et L’Étoile d’Alger.

On est loin de l’univocité de ton qu’impose « la question des migrants ». Les voici restitués dans une parole humaine, les Kader et les Socrate qui traversent, suscitant d’abord la curiosité à l’égard de leur folie fixe, la vastitude de leur désir. Avédikian, qui dit s’être « brûlé », lui aussi, avec un texte qu’il travaillé sous différentes formes depuis 2016, estime l’avoir avec cette version « posé » : les flûtes dont joue Idriss Damien lui ouvrent un contrepoint d’air et d’espace, de délicatesse et d’attention, laissant à l’acteur l’espace de sa respiration.

Ce travail-là supporte les conditions de représentation les plus aventureuses : il s’est donné aussi bien sur le plateau de la Manufacture des Abbesses, dans une galerie, que dans les bars du XIIe arrondissement (c’est au sortir d’une de ces représentations où elle découvrait l’acteur que, tout à trac, Nancy Houston lui propose de lui écrire un texte).

On ne peut qu’espérer que cette plasticité fasse naître « hors les murs », ou dans les villes, autant de programmateurs inspirés. Pourquoi pas, même, jusque dans les théâtres : il se pourrait qu’il y rencontre ce grand désir de voir jouer, qui lie encore, peut-être, peut-être, le public à du théâtre vivant.

Lundi 14 septembre, 17h. Représentation exceptionnelle dans l’atelier du sculpteur Nicolas Cesbron, La Briche, Saint-Denis (93). Réservations : 0632386478

Mardi 15 septembre à 16h15 et 18h. Festival Le Chaînon manquant (Laval).

Représentations à venir de Zoltan (plusieurs bars dans le XIIe arrondissement).

Lire aussi Les Oranges, Aziz.Chouaki, Mille et une nuits, Paris, 1998 et L’Etoile d’Alger, Seuil, Points, Paris, 2004.

Coline Merlo

(1Les citations sont extraites du texte de la pièce, qui emprunte à trois œuvres d’Aziz Chouaki : Zoltan, Les Cygnes, « théâtre », Plombières-les-Bains, 2009, L’Aigle, Ex-Aequo, Paris 2012 et Esperanza, Ex-Aequo, Paris, 2014.

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