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Chacun son apocalypse

par Lucas de Geyter, 28 août 2026
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Akira - Katsuhiro Ōtomo (Glénat)

Omission faite de Dragon Ball, dont l’univers a été une source d’inspiration ultime pour une grande partie des petits garçons français sur une génération ou deux, je n’ai jamais aimé les mangas. C’est carré, moche, pauvre, publié sur du papier dégueulasse, obsédé par le corps surdéveloppé de (très) jeunes femmes, sans aucune imagination, et produit à grande échelle pour faire passer les dimanches pluvieux aux enfants et le temps aux salary men exténués dans les transports, qui, tous, une fois lus, jettent les magazines de prépublication comme nous, fut un temps, on jetait Métro et 20 minutes.

Pendant des années, j’ai dû me confronter à nombre de mes amis qui m’expliquaient que je me trompais, et pendant des années, heureux de me prélasser dans le snobisme et la mauvaise foi les plus compacts, je continuais à disserter sur toutes les raisons qui me confortaient dans mon refus de ces consommables de l’industrie culturelle la plus crasse. 

Un jour, j’ai reçu. Des représentants du genre. 

« Quel intérêt d’être de mauvaise foi si on ne connaît pas au moins un peu ce qui est censé faire partie des “œuvres majeures” ? », me suis-je alors dit en mon for intérieur. 

Prêt à balancer le livre sur la table au bout de la trentième page, j’ouvris donc le premier volume.

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Gen Aux Pieds Nus - Keiji Nakazawa (Le Tripode)
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Tout a été dit, ou presque, comme d’habitude, dans les médias français « prescripteurs de bon goût » sur Gen Aux Pieds Nus. C’est géniaaaaaaaaal, essentieeeeeeeel, incontournaaaaaable, c’est indispensaaaaaable, c’est extraordinaiiiiiire, d’une humanité exceptionneeeelle et... ma foi, c’est assez vrai. Certes, seuls cinq volumes sur les dix ont été republiés à ce jour et la précédente édition française est indisponible depuis un certain temps, ce qui pourrait conduire une âme moins exceptionneeeelle et tout le reste à s’interroger sur la réalité de la lecture de l’œuvre par ces merveilleux enthousiastes dont les citations ornent les tout premiers volumes. Mais laissons ça aux puérils mal intentionnés puisque, moi-même, je me permets ici d’en parler alors que j’attends désespérément de recevoir la suite.

Que dire, alors 

Qu’à la lecture de ce journal de bord d’une apocalypse qui suit Gen Nakaoka (alter ego de l’auteur) et sa famille, des quelques jours précédant le bombardement d’Hiroshima, la ville dans laquelle ils habitent, jusqu’au printemps de 1953, on comprend mieux pourquoi, au fil du temps, l’œuvre de Nakazawa a été à la fois interdite puis étudiée, et vice-versa, dans les écoles et les bibliothèques japonaises. Entre horreur de la bombe et rapport passionnel à un Japon assassin qui laisse la plèbe fondre, littéralement, sous les flammes ; entre déification délirante d’un empereur scélérat qui, bien planqué dans son palais, appelle à la protection ultime d’un fantasme mystique, celui d’un empire mythiquement pur, menant, en son nom, à des suicides collectifs d’enfants et de leurs institutrices, dignes des plus grandes sectes internationales, et patriotisme à la limite du déni de la réalité, la propagande permanente des officiels la rendant presque impossible à accepter ; et enfin, entre racisme de bon aloi directement issu de contes et mythologies populaires et détestation de l’étranger intérieur --- ce n’est pas champagne et paillettes pour le grand Japon millénaire. 

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Gen Aux Pieds Nus - Keiji Nakazawa (Le Tripode)

En contraste saisissant, le courage, la pugnacité et la témérité, ainsi que la capacité d’aimer dont ce Gen fait preuve, son sens du devoir et en bref son humanité absolue, malgré les méchancetés de ses concitoyens, les doutes qui l’assaillent, les désastres et les deuils, les horreurs et les tristesses, nous remplissent d’un formidable élan d’espoir en l’homme, et nous accompagnent tout du long de son périple pour reconstruire, survivre et même rire — avec lui. 

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Akira - Katsuhiro Ōtomo (Glénat)
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Ce qui est beaucoup moins le concept d’Akira.

Dont on ne sait absolument rien l’espace de facilement quatre cents pages. 

À peu près dix ans après la première publication de Gen, Katsuhiro Ōtomo publie à son tour son œuvre atomique.

En 1982, Tokyo est détruite par une « mystérieuse explosion », ce qui entraîne une troisième guerre mondiale, nucléaire elle aussi. 

On est en 2019, Neo Tokyo est le terrain de jeu d’une bande de lycéens un peu voyous d’une quinzaine d’années, qui n’aiment pas l’école mais adorent la moto à toute berzingue sur les routes pas toujours refaites des abords de la cité nouvelle. Jusqu’au jour où ils y rencontrent un enfant bizarre qui apparaît et disparaît magiquement, et se retrouvent ainsi au centre de l’attention de diverses factions ennemies, l’armée, une secte religieuse et des rebelles, ayant tous pour seule préoccupation commune : Akira.

SF post-ap, relents dickiens et super pouvoirs chimiques ; action folle, coups d’État, coups d’éclat, suspense haletant dans décors dévastés ; cité éventrée abritant pauvreté et rébellion, besoin de sens et de direction, d’existence propre et collective ; courage et veulerie ; jeux de de pouvoir, mystique fasciste ; jeunesse perdue et vieillesse tendue. Et inversement. Rien n’est gravé. Et inversement. Une vie de lutte dans la destruction, presque tout simplement. Et inversement. 

Un tourbillon quasi psychédélique qui épuise et cloue au mur. 

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Akira - Katsuhiro Ōtomo (Glénat)

Évidemment, graphiquement, c’est tout aussi intense et touffu, au point même que ça en devient parfois dur à lire. Car, très clairement, Ōtomo préparait l’animé en même temps que le manga (animé qui sortira d’ailleurs avant la fin du manga, ce dernier aura une conclusion différente) et il paraît relativement évident que nombre de planches sont des storyboards en devenir dont on a troqué les indications de réalisation pour un dessin plus propre et un bel encrage. 

Il aurait peut-être fallu laisser les flèches de mouvement et les annotations, à certains moments.

Mais l’effort du lecteur est récompensé par des planches à tomber et une sensation de tempête qui reste. 

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20th Century Boys - Naoki Urasawa (Panini Manga)
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Et puis vient 20th Century Boys.

Tout aussi loin que les deux autres d’être une inconnue au bataillon des fans de manga, la cultissime œuvre de Naoki Urasawa met en scène un petit groupe d’enfants qui rêvent de l’avenir, d’être libres et heureux, sur fond de découverte du rock et très spécifiquement de T. Rex, de l’exposition universelle de Tokyo et des mangas de robots géants qui paraissaient dans les périodiques de l’époque.

Évidemment, tout ne va pas se passer comme prévu. 

Une histoire en 11 tomes et quelque cinq mille pages qui se déroule en parallèle sur trois époques. Fin des années 1960 et début 1970, celle de l’enfance, heureuse comme difficile, et pleine d’aventures, fin 1990 et début 2000, celle de l’âge adulte peu avancé, moins heureuse mais tout aussi difficile, et qui se continuera pleine d’aventures, de questions et de défis ; et la troisième dont je tairai les détails pour laisser au lecteur la surprise.

Destruction, fascisme, sectes, reconstruction post-apocalyptique et tout le reste, 20th Century Boys est l’absolu du genre. Pas seulement historique, avec toutes ses références au passé réel. Pas seulement science-fictif. Pas seulement dystopique. Il est tout en même temps. Il est l’ultime humanité contée dans un imaginaire certifié névrose nationale ++. Il est la beauté du rêve héroïque, de la foi dans l’avenir et le pouvoir du courage, sous toutes ses formes, y compris les plus bizarres. Il est l’absolu traumatisme et l’absolue psychanalyse. Le cauchemar et le rêve. L’enfant qui ne nous quitte jamais. 

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20th Century Boys - Naoki Urasawa (Panini Manga)

Trois chefs-d’œuvre, trois styles, un seul sujet : l’après.

Parce que les Japonais ont quelque chose que nous, « Occidentaux » n’avons pas : Hiroshima et Nagasaki. 

Personne ne peut prévoir ni imaginer ce que la destruction nucléaire peut faire à un pays. 

Personne ne peut envisager ce que crée la mort venue du ciel. Comme une malédiction divine jetée par les hommes. Une folie ultime. La mort. Sur le long terme. 

On ne peut non plus jamais prévoir lequel mais, ça, au moins, on en est sûr : ça crée un imaginaire. Celui de la reconstruction et de la seconde chance. Quelle qu’elle soit. Et quelle que soit la suite. Celle qu’on se donne. Celle qu’on arrache à bout de bras, de toutes ses forces. Pour soi et pour les autres. Pour ceux qu’on aime et même pour ceux qu’on déteste. Une reconstruction commune, une humanité commune.

Certains diraient le bien contre le mal. Je préfère dire l’humanité, toute entière, avec tout ce qu’elle comporte.

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Gen Aux Pieds Nus - Keiji Nakazawa (Le Tripode)

Avec son atmosphère si particulière entre séculaire et futuriste, sa protection du savoir-faire artisanal, l’expression permanente de valeurs comme la droiture, le respect (et l’héroïsme), ses couleurs chatoyantes et ses lumières partout au milieu des cerisiers en fleurs et des vieilles bâtisses en bois ; avec sa réserve traditionnelle mélangée à l’excentricité des imaginaires ; bref avec tous ces fondements d’une société bien rangée quoique multiple, fusion de l’excitation des uns et de la quiétude des autres, qui sont projetés sur le devant de la scène via sa pop culture, tels les mangas et les jeux vidéos, mais aussi à l’aide de tous ces vlogs et autres documentaires qui commencent par « Japon : entre tradition et modernité » ou « Mes vacances au Japon », la version actuelle du pays du soleil levant n’en finit pas de faire rêver nos jeunes et moins jeunes générations.

Ce même Japon qui, pourtant, malgré les belles histoires, n’en finit pas de voter très à droite, qui ne fait plus d’enfants, qui n’a plus goût en l’amour, mais où la pornographie la moins « traditionnelle » est partout, qui renforce encore et toujours ses règles sur l’immigration et qui préfère mourir que se « bâtardiser ». Ce même Japon qui maintient son culte du chef, son culte de l’empereur, du capitalisme le plus échevelé, de ses traditions moyenâgeuses et de son mode de vie figé dans la honte et les rapports de pouvoir les plus « classiques » ; et où les excitations et les folies ne sont acceptées qu’en pot d’échappement de la frustration, permettant, en créant l’illusion de la diversité, la préservation de ce mode de vie… si mortifère.

Ce même Japon où la pression sociale est comme un nœud coulant qui se resserre interminablement, et dont le taux de suicide est parmi les plus élevés au monde. 

Un Japon qui meurt. Et ce coup-ci pas des retombées atomiques. 

Pas que.

Et qui pourtant en fait fantasmer beaucoup : c’est formidable, le « soft power ».

À part dans certaines œuvres, parce qu’on a bien le droit de rêver à autre chose et qu’il n’y a pas meilleur terrain de jeu que la destruction globale pour une reconstruction totale, l’après, la seconde chance, n’ont manifestement, jusque-là, pas été si révolutionnaires que ce que certains auraient pu espérer. On prend les mêmes et on recommence : surtout, on ne change rien. Et dans le calme, le respect, l’épuisement et la servitude, s’il vous plaît. Parce qu’avant toute chose, le Japon n’est qu’un empire comme un autre, ou presque. 

Mais sait-on jamais : malgré toutes mes certitudes, mes appréhensions, ma mauvaise foi et ma détestation programmée, à la lecture de ces œuvres faites par des mangakas qui, manifestement, rêvaient autrement, j’ai éprouvé un bonheur fou.

Comme quoi, tout est possible.

Gen Aux Pieds Nus - Keiji Nakazawa (Shueisha pour la première publication japonaise 1973-1985) Le Tripode, Paris, 2025, cinq tomes. Tome 6, à paraître en septembre 2026.

Akira - Katsuhiro Ōtomo (Kōdansha pour la première publication japonaise 1982-1990), Glénat, Boulogne-Billancourt, 2016, six tomes.

20th Century Boys - Naoki Urasawa (Shōgakukan pour la première édition japonaise,1999 - 2006), Panini Manga, Nice, 2020 - 11+1 tomes.

Lucas de Geyter

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