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Chercheurs d’or vert à l’assaut de l’Afrique

par Jean-Christophe Servant, 17 avril 2019
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cc Tessa B. Corrick

Le 26 mars 2018, le continent africain exportait pour la première fois du cannabis thérapeutique outremer, à destination de Vancouver, au Canada, où sa production et sa consommation sont légalisées depuis l’an 2000. Destiné à être analysé pour une éventuelle commercialisation sur le marché canadien du cannabidiol (CBD), cet échantillon de 850 grammes de fleurs de marijuana sortait des plantations de la société Medi Kingdom, l’un des principaux acteurs locaux d’une économie encore balbutiante au Lesotho : en 2017, le royaume montagneux de 2,3 millions d’habitants, enclavé au sein de l’Afrique du Sud, est devenue la première nation du continent à légaliser la production et la commercialisation de cannabis thérapeutique. Depuis, le Zimbabwe lui a emboité le pas alors que l’Afrique du Sud a encadré la consommation et la culture de chanvre récréatif à titre personnel. Le Ghana, le Swaziland, le Malawi, et la Zambie envisagent aussi d’autoriser la production et l’exportation de cannabis médical.

Lire aussi Cédric Gouverneur, « Le capitalisme débridé du cannabis », Le Monde diplomatique, février 2019.

L’Afrique, qui cultiverait, selon les dernières estimations fournies par les Nations unies, le quart de la production mondiale de la plante herbacée, et dont 7 % en moyenne des habitants de 15 à 64 ans en consommerait régulièrement, s’insère à pas encore comptés dans un marché international porteur, qui attise les convoitises : le secteur global du cannabis thérapeutique pourrait atteindre une valeur de 100 milliards de dollars en 2025, selon une étude du cabinet Grand View Research publiée en 2018. Celui de l’Afrique, menée par l’Afrique du Sud, devrait représenter les 0,8 milliard de dollars en 2023, d’après le African Cannabis Report, toute première étude publiée en mars sur l’industrie légale de la marijuana sur le continent par Prohibitions Partners.

Hautement volatile, la « nouvelle économie » du cannabis, considérée comme un « or vert », suscite la convoitise des fonds d’investissements, des acteurs de l’industrie du tabac, de l’agroalimentaire, des Big Pharma, mais aussi, au Canada, draine de l’argent offshore des paradis fiscaux.

Que la bulle spéculative de l’industrie du cannabis canadien — premier pays du G20 à avoir légalisé son usage récréatif en automne 2018 — s’intéresse au Lesotho n’a rien d’anodin. Les « Big 5 » des producteurs de « pot » canadien — Canopy Growth, dont la valeur boursière est de plus de 18 milliard de dollars, mais aussi Aurora Cannabis, Tilray, Cronos Group, Aphrian —, commencent à prendre pied sur le marché européen du chanvre thérapeutique et cherchent à diversifier et augmenter leur production outdoor. La Colombie, la Thaïlande et la Jamaïque, trois pays où le cannabis médical a été légalisé, sont courtisées. Le Lesotho offre une autre opportunité d’externalisation en CBD. Sur le continent africain, ces « Big Five » suivent le sillage de « sang, d’or et d’érable » laissé par les entreprises extractives de leur pays. La comparaison avec l’industrie minière canadienne n’a rien de fortuit. Associé à Kojo Annan (l’un des enfants de l’ancien secrétaire général des Nations unies, le Ghanéen Kofi Annan) au sein d’African Cannabis Corp, une société enregistrée à Toronto qui vise l’acquisition de cultures de cannabis médical au Zimbabwe et au Lesotho, le financier italien Carl James Esprey a récemment enregistré en Guinée la compagnie minière African Energy Minerals.

Selon les acteurs de la filière du cannabis canadien, le Lesotho serait « un pays prometteur en matière de business » à cause de sa main d’œuvre à faible coût, son climat idéal et… sa proximité, toute relative, avec le marché européen. « Le Lesotho est un peu comme le Colorado [premier État américain à avoir voté la légalisation de l’herbe] mais en plus chaud », commente Hamish Sutherland, le président de WhiteSheep, une société de capital-risque basée à Toronto et spécialisée dans le marché du chanvre. « Au Canada, poursuit cet entrepreneur, les deux charges les plus lourdes pour la culture sont celles de l’électricité [consommée pour la production en serre] et de la main-d’œuvre. Au Lesotho, ou le soleil brille plus que dans n’importe quel lieu au Canada, nous pouvons produire en extérieur ».

Dans ce pays, où le taux de prévalence du virus du sida reste le deuxième plus élevé au monde après le eSwatini (ex-Swaziland), la matekoane est cultivée et employée depuis plus de 600 ans par la population basotho. Dans le monde rural, qui recense plus de 70 % de la population, la matekoane, rappelle le chercheur français Laurent Laniel, de l’Observatoire européen des drogues et de la toxicomanie (OFDT), sert à soigner les brûlures d’estomac, l’hypertension, et les maladies nerveuses mais aussi à débarrasser les chevaux et les ânes des vers qui les parasitent. Le cannabis, qui est « un ingrédient indispensable à l’équilibre, précaire mais réel, des exploitations agricoles montagnardes », souligne Laurent Laniel, est aussi devenu à partir des années 1980 une source de survie pour les dizaines de milliers de travailleurs migrants basothos dégraissés par l’industrie minière du régime d’apartheid sud-africain — jusqu’à faire du petit voisin un « géant » de la production d’herbe en Afrique australe et sa troisième source de richesse, derrière le textile (qui emploie 45 000 travailleurs) et ses ressources en eau et en électricité bradées à Pretoria.

Lire aussi « Cannabis ou « beuh » », Le Monde diplomatique, février 2019.

Fin décembre 2018, à Maseru, le premier ministre du Lesotho, Thomas Thabane, a invité ses concitoyens « à saisir les opportunités offertes par l’industrie locale naissante de la marijuana à des fins médicales pour établir leurs propres plantations afin de produire une plante qui promet de transformer notre pays en une puissance économique ». Selon l’économiste sud-africain Jee-A van der Linde, du cabinet de consulting NKC African Economics, majoritairement détenu par Oxford Economics, « si l’industrie formelle du cannabis en est encore à ses balbutiements, le royaume pourrait générer encore plus d’investissements étrangers au cours des prochaines années. Cela, à son tour, pourrait entraîner une création d’emplois plus importante pour les travailleurs basothos, contribuer à la diversification de l’économie et éventuellement voir le Lesotho devenir un acteur majeur sur la scène mondiale du cannabis ».

En attendant, le Lesotho se montre particulièrement attentif aux préconisations des investisseurs étrangers. Après avoir concédé une trentaine de licences à des opérateurs réunis au sein de la Phekoane Industry Association, le gouvernement vient de faire le ménage parmi ceux qui n’avaient pas payé leur ticket d’entrée, tout en augmentant le prix du permis pour pouvoir cultiver et exporter du cannabis thérapeutique. Début mars, celui-ci est passé 31 000 à 316 000 euros « afin d’empêcher des tierces parties d’obtenir des licences destinées à des buts purement spéculatifs ». « Nous avons bloqué la délivrance de licences à des investisseurs internationaux pour donner la priorité aux Basothos, justifie le ministre de la santé, Monsieur Nkaku Kabi. Maintenant, ces derniers réclament 20 millions de lotis pour leur poche ainsi que 10 à 20 % d’actions pour s’associer à des investisseurs internationaux. Ceux-ci nous disent que ces demandes sont ridicules et que cela n’a pas de sens de devoir payer autant d’argent pour établir ce qui devraient être des partenariats à long terme ». Cette décision est contestée par les petits producteurs de cannabis de la filière illégale : « Cela va réduire la participation des Basothos dans cette industrie et conforter la place des investisseurs étrangers », souligne l’un d’eux. Pour un pionnier du Lesotho dans la filière du chanvre thérapeutique, le gouvernement devrait, comme dans le cas du secteur minier, « détenir un pourcentage d’actions en fiducie pour le peuple du Lesotho et forcer les investisseurs étrangers à réserver un certain nombre d’actions dans leurs entreprises à la population locale ».

M. Nathan Emery, fondateur de Precision Cannabis Therapeutics Zimbabwe, première société a avoir obtenu une licence d’exploitation thérapeutique dans ce pays, s’inquiète de cette politique « non inclusive » tout en regrettant la méconnaissance des autorités de Maseru concernant « les ambitions et stratégies menées par les grandes entreprises pharmaceutiques et des industries de l’alcool et du tabac pour s’imposer sur ce marché ». Comme toute culture de rente destinée à l’exportation, celle de la marijuana pourrait bouleverser le mode de survie de millions de petits cannabiculteurs africains, et peut être « disrupter » (de l’anglais « to disrupt », perturber), un mot cher à la nouvelle économie, le secteur informel de la médecine traditionnelle. L’enjeu serait, in fine, de breveter et verrouiller l’accès aux molécules du chanvre africain. M. Emery invite les pays africains s’apprêtant à légaliser le cannabis à s’inspirer de la Thaïlande « qui a fait preuve d’un grand nationalisme en ce qui concerne les possibilités offertes aux agriculteurs et le refus de breveter des molécules. Un exemple qui devrait être imité par les pays du Sud ».

Canada, mais également États-Unis, Afrique du Sud ou Israël : la ruée internationale vers le nouvel or vert du continent ne fait que commencer. L’histoire se rappellera que tout a commencé au Lesotho. Mais pour l’heure, tout laisse à penser que l’on assiste, encore très discrètement, au début d’un nouvel épisode de capitalisme de prédation, dont l’Afrique est tristement coutumière.

Jean-Christophe Servant

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