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Comme chacun sait, le tango est finlandais

(Pour les amateurs des films d’Aki Kurismaki, et les curieux divers)

14 novembre 2023
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Oscar Parviainen. — « Danseuse espagnole (Tango) », 1907.

Qui aurait pu imaginer qu’au pays des aurores boréales le tango deviendrait « danse nationale » ? Et que la Finlande serait un jour le pays où s’écrit, hors de l’Argentine, le plus grand nombre de tangos ? Comment est-on passé du tango en Finlande au tango made in Finlande ?

Comme d’autres pays au début du XXe siècle, la Finlande a absorbé les tangos argentins célèbres tels que La Cumparsita ou El Choclo. Mais elle en a, elle, développé une forme locale. Des chansons au romantisme exacerbé, loin de la syncope des rythmes originels, dont les paroles puisent dans l’environnement finnois (mer, nuit, saisons et pluie), associé à la nostalgie, à la mélancolie, au bonheur inaccessible. La Seconde Guerre mondiale et ses avatars inspirent également nombre de tangos. Peu à peu, comme le musette en France, le genre intègre le patrimoine finlandais, avec son folklore et ses références. Un genre de blues que l’on peut toujours écouter sur un juke-box de station service, au milieu d’une grappe de camionneurs arrêtés au cœur d’une forêt de bouleaux…

C’est au milieu des années 1930 que le tango affirme ses traits originaux, typiquement nationaux, et qu’il commence à s’éloigner des caractéristiques argentines. Éclate alors le talent de Toivo Kärki (1915-1992), « le père du tango finlandais », personnage haut en couleur qui dominera la musique populaire pendant de longues années. Né dans une famille de prédicateurs et de missionnaires, il reçoit en 1937 l’exaltante inspiration de l’orquesta tipica de Bernardo Alemany (1909-1973), entendu à l’hôtel Bristol d’Oslo. Il commence sa carrière de compositeur au début de la guerre, sur le front russe, imaginant une musique en mode mineur, porteuse à la fois de nostalgie slave, de valses russes et finlandaises, de marches allemandes, de tango argentin. Une alchimie efficace qui, associée au remplacement par Kärki du bandonéon par l’accordéon, explique le succès de ce compositeur prolifique. Ses titres envahissent les ondes — occupant, dit-on, jusqu’à 50 % de la diffusion totale —, au point que les radios prennent des mesures de restriction et qu’il doit se dissimuler sous des pseudonymes — pas moins de sept ! C’est désormais sous le nom de Pedro de Punta (traduction espagnole de Toivo Kärki) qu’il signe ses tangos, sous celui de C. Kaparov les mélodies slaves, de W. Stone les fox-trot, et ainsi de suite pour chaque style. Son premier tango liljankukka (Iris en fleur) date de 1943. Il évoque l’amour, la perte, comme ceux d’Arvo Koskimaa (1912-1972) ou de Pentti Viherluoto (1915-2004), autres compositeurs importants.

Il favorise grandement la digestion finlandaise du genre qui le protégera contre vents et marées, y compris plus tard contre l’envahissement du rock’n roll. Et ce à tel point que, lorsqu’en Argentine le tango de masse est moribond, au début des années 1960, c’est là-bas qu’il connaît ses heures de gloire. En 1962, Satumaa (Pays de légende) avec la voix de Reijo Taipale (né en 1940), sur des paroles et la musique de Unto Mononen (1930-1968) concurrence au hit-parade les tubes des Beatles ou des Rolling Stones. Objet de plus d’une centaine d’enregistrements, et dont une version en 1974 par Frank Zappa lors d’un live à Helsinki, ce titre demeure, à ce jour, l’un des tangos finlandais les plus célèbres. L’auteur-compositeur Mononem est lui-même élevé au rang de mythe, sa vie de bohème et de création arrêtée en vol à l’âge de trente-huit ans ayant fait de lui un double local de Carlos Gardel. Outre Reijo Taipale, Eino Grön (né en 1939), ou Olavi Virta (1915-1972) accèdent à la notoriété, ce dernier, également acteur, fort de ses plus de 600 titres enregistrés, restant peut-être le chanteur de tango local le plus célèbre des années 50.

Au fil du temps, à partir de l’assise accordéon-batterie-contrebasse, l’instrumentarium se diversifie. Ainsi en 1990, les JPP (Järvelän Pikkupelimannit ou Les petits violonistes de Järvela), qui ont déjà enregistré plusieurs albums dont un fameux I’ve Found a New Tango dans les années 60, reprennent un format populaire en cours au XIXe siècle dans les villages de la région de Järvela et Kaustinen : cinq violons, contrebasse et harmonium. À l’image du nuevo tango ailleurs, la Finlande expérimente les passerelles entre les genres, par exemple entre rock et tango. Ainsi le très fameux accordéoniste et pianiste de rock Pedro Hietanen (né en 1949) enregistre en 1993 un album instrumental entièrement consacré au tango finlandais avec piano, guitare électrique, bandonéon, violoncelle et violon. De même Topi Sorsakoski (1952-2011), qui a commencé sa carrière de musicien et chanteur dans le rock, produit des projets de tango aux couleurs des années 1930, notamment avec la voix d’Olavi Virta, sous la direction de Veikko Huuskonen (1905-1959), autre grande figure du tango finlandais.

C’est en Finlande qu’ont lieu les plus importants rassemblements de tango d’Europe : le festival de Seinäjoki, dans l’ouest du pays créé en 1985, annonce des chiffres de fréquentation vertigineux — 75 000 personnes en 1993, 130 000 en 1999…

Dans cette fascination locale pour le tango, la danse n’est pas en reste. C’est en Finlande qu’ont lieu les plus importants rassemblements de tango d’Europe : par exemple, le festival de Seinäjoki, dans l’ouest du pays créé en 1985, annonce des chiffres de fréquentation vertigineux — 75 000 personnes en 1993, 130 000 en 1999… Il se clôture sur une « élection du roi et de la reine du tango », largement relayée par les médias. De plus, le tango, marqueur d’identité finlandaise au même titre que la viande de renne et le sauna, s’intègre dans d’autres paysages, comme les grands festivals de folklore de Kaustinen ou de Khumo. Mais depuis un certain temps, comme ailleurs en Europe, le tango argentin fait aussi des émules, festivals, marathons, et autres encuentros se succèdent à la belle saison.

Le succès du tango en Finlande a nourri de nombreux allers-retours d’artistes et de productions avec l’Argentine. À commencer par l’enregistrement en 1990 du chanteur Eino Grön avec Leopoldo Federico et son orchestre sur des compositions de musiciens comme Toivo Kärki (Tarjolla Eino grönin, Scandia 1990). Le titre Azul y Blanc/Sininem ja valkonien, (bleu et blanc) rappelle les couleurs communes aux drapeaux des deux pays. À l’inverse la chanteuse argentine Susana Rinaldi enregistre en 1999 avec l’orchestre de Seinäjoki (Susana Rinaldi live Finland tango Argentina, DVD chez Belgrano Norte).

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Marko Haavisto & Poutahaukat dans L’Autre Côté de l’espoir d’Aki Kaurismäki (2017).

On l’a compris, les adeptes de la fièvre tanguera sont nombreux en Finlande. Parmi eux l’illustre cinéaste Aki Kaurismäki. Intarissable sur la question, ayant intégré à plusieurs reprises des scènes ou musiques de tango dans ses films, il a même un temps organisé une milonga : une piste de danse à ciel ouvert à l’hôtel Oiva à Karkkila (à quelque soixante kilomètres d’Helsinski). Le film Tango de una noche de verano de Viviane Blumenschein (Gema film 2012) autour du voyage en Finlande de trois acteurs-clés du tango actuel, El Chino Laborde (ex-chanteur de l’Orquesta Fernandez Fierro), le guitariste Diego Kvitko (né en 1975) et le bandonéoniste Pablo Greco, interroge avec humour le phénomène, porté par Kaurismaki lui-même qui n’hésite pas à affirmer : « De récentes études ont prouvé que Carlos Gardel était un marin finlandais que sa famille maternelle n’a pas voulu reconnaître. Pendant des années, il a passé ses nuits dans un jardin à chanter silencieusement les refrains de son pays sous les fenêtres, avant d’être obligé de prendre la mer… ». Ce n’est pas le moment de lever le quiproquo sur le berceau du tango et, de toute façon, il l’affirme sans sourciller, façon humour noir : le tango est né… en Finlande !

Une compilation, Finnischer tango/Tule tanssimaan retrace l’histoire du tango en Finlande, de 1915 aux années 1990 (Trikon, 1998).

Ce texte est un extrait du Dictionnaire passionné du tango, de Gwen-Haël Denigot, Jean-Louis Mingalon, Emmanuelle Honoria, Le Seuil, Paris, 2015.


Suite à des remarques de lecteurs, quelques précisions de Jean-Louis Mingalon :

« On peut comprendre que certains aient pu sursauter en lisant notre entrée “Finlande” qu’on rectifiera dans la prochaine édition du Dictionnaire. Nous aurions dû dire “tangos célèbres du Rio de la Plata tels que La Cumparsita ou El choclo.”

En effet comme on peut le lire à l’entrée “La Cumparsita”, il y a un problème de nationalité qui s’est longtemps posé, mais il est exact que le premier compositeur Matos Rodriguez, qui invente ce thème en 1916 à Montevideo, est uruguayen. Par la suite, au-delà des différentes versions et interprétations successives, deux poètes argentins, Pascual Contursi et Enrique Maroni, décident en 1924 d’ajouter des paroles à ce thème musical et ce tango chanté prendra le nom de Si supieras (Si tu savais). Comme de son côté presque en même temps Matos Rodriguez écrit lui aussi des paroles sur sa composition, les chanteurs vont se trouver devant deux versions, mais ils n’hésiteront pas longtemps et choisiront celle de Contursi et Maroni. La répartition des droits mit des années à se régler. C’est la SADAIC, Société argentine des auteurs et compositeurs de musique, qui a tranché en accordant des droits à tout le monde, à l’auteur-compositeur Matos Rodriguez et aux deux paroliers Contursi et Maroni. On serait tenté de dire que la version instrumentale (celle qui est la plus dansée et marque partout dans le monde la fin du bal tango, la milonga) est uruguayenne et la version chantée argentine. La Cumparsita est quand même devenue l’hymne populaire et culturel de l’Uruguay, par décret présidentiel du 2 février 1998. »

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