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Condamnées

par Marina Da Silva, 8 mai 2018
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« Too Much Time – Women in Prison »
Photo : Fatima Soualhia Manet

De nombreux auteurs et metteurs en scène parviennent à franchir les enceintes des prisons et on peut parfois voir le travail que cela inspire. Le Théâtre Paris Villette a ainsi mis en place le festival Vis-à-vis où des détenus d’Île de France ont des autorisations de sortie pour fouler les planches. D’autres, issus du Centre Pénitentiaire d’Avignon-Le Pontet ont pu, l’an dernier, jouer Hamlet sous la direction d’Olivier Py au festival d’Avignon, une expérience qu’il renouvellera cette année avec Antigone. Joël Pommerat a travaillé in situ à la maison centrale d’Arles, autour d’un Marius d’après Marcel Pagnol. Didier Ruiz a documenté l’expérience carcérale dans Une longue peine avec des anciens détenus qui interprétaient leur propre rôle.

Lire aussi Marina Da Silva, « Femmes en prison, la mort lente », Le Monde diplomatique, septembre 2003. Il est plus rare en revanche de voir évoquée la situation des femmes (qui ne représentent que trois pour cent de la population carcérale), aussi s’intéressera-t-on aux deux pièces présentées au Studio Théâtre de Stains et à la Loge, à Paris (après quelques représentations au Centquatre), et qui seront reprises à l’automne.

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« Tous mes rêves partent de la gare d’Austerlitz ».
Photo : Benoite Fanton

La première, Tous mes rêves partent de la gare d’Austerlitz a été écrite par Mohamed Kacimi et mise en scène par Marjorie Nakache, également comédienne. Elle est issue d’ateliers d’écriture que l’auteur a menés à Fleury-Mérogis et s’enracine dans l’expérience de l’enfermement et du dépouillement de soi, mais elle est montée comme une comédie et avec une vitalité époustouflante par des comédiennes remarquables. Un soir de Noël, six détenues que réunit leur fréquentation de la bibliothèque de la maison d’arrêt s’inventent une autre vie et des rêves pour mettre à distance la solitude qui les broie. Le titre fait référence au rêve que Zélie (Jamila Aznague) raconte en boucle à Barbara (Marjorie Nakache), responsable du fonctionnement de la bibliothèque, et qui naît sur le quai de la gare d’Austerlitz, devant le départ d’un train, comme pour exorciser l’enfermement.

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« Tous mes rêves partent de la gare d’Austerlitz ».
Photo : Benoite Fanton

Dans un décor sobre et sombre, signé par Jean Michel Adam, où les murs et les coursives sont signalés par un filet de lumière, deux rayonnages de livres symbolisent le seul espace de liberté où les femmes peuvent se sentir vivantes. Car lorsqu’une femme rentre en prison « elle n’existe plus, ni pour ses enfants, ni pour ses parents, ni pour son mec ». Une réplique qui claque et traduit cette inégalité sociale et cette violence extrême : les femmes n’abandonnent quasiment jamais leur compagnon ou leur enfant en détention tandis que l’inverse fait figure d’exception. Pour résister, les détenues - Rosa (Gabrielle Cohen), Lily (Olga Grumberg), Marylou (Irène Voyatzis) et Frida (Marina Pastro) - n’ont que leur imaginaire et la qualité de la relation que la lutte pour la survie leur apprend à tisser entre elles. Frida, la dernière arrivée, séparée de sa fille, est au bord de l’effondrement. Pour l’empêcher de basculer, elles vont faire du théâtre en s’emparant d’une scène d’On ne badine pas avec l’amour de Musset (que Mohamed Kacimi avait aussi testé avec de jeunes Palestiniens à Gaza) dont elles dynamitent les codes et la langue dans une recherche d’émancipation et d’évasion par la littérature. Le jeu des comédiennes donne toute son intensité et sa puissance à ce texte – lanceur d’alerte.

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« Too Much Time – Women in Prison »
Photo : Fatima Soualhia Manet

Dans un tout autre registre, Fatima Soualhia Manet, membre cofondateur du collectif Drao, avec Too Much Time - Women In Prison s’empare du livre de Jane Evelyn Atwood, Trop de peines/Femmes en prison et produit une onde de choc que la fiction ne tient pas à distance. La photographe, qui a enquêté de 1989 à 1998 sur les conditions de détention des femmes en Europe et aux États-Unis, a été au plus près de cette réalité brutale. Elle a pénétré dans les pires établissements et jusque dans les quartiers des condamnées à mort. Elle en a fait sortir des images puissantes et des témoignages percutants des prisonnières, de gardiens ou directeurs.

Lire aussi Gérard Mordillat, « Miracle du dessin contre l’amnésie », Le Monde diplomatique, décembre 2013. Ici, Mara Bijeljac, Danica Bijeljac, Anne-Sophie Robin, Fatima Soualhia Manet, Alice Varenne, Gilles Nicolas et Christophe Casamance sont les voix et la parole de toutes ces vies brisées, femmes devenues criminelles, infanticides parce que trop malmenées par des parents ou des compagnons-bourreaux, qui parfois se sentent mieux loties derrière les barreaux… Vêtues de noir, elles portent à jamais le deuil de leur vie. Aveugle à ces parcours de détresse sociale, la prison fonctionne comme une mise au secret de la pauvreté, révélateur d’une terrible inégalité de sort et de destin. En fond de scène, un écran où sont projetées les images incandescentes de la photographe, dont l’œuvre a été récompensée par de grands prix internationaux. On y a d’abord vu le beau visage de Jane Evelyn, cadré serré, comme pour mieux sertir sa parole singulière et radicale :« Il m’a fallu beaucoup de temps “pour sortir de prison“. Quand ce reportage a été achevé et publié, j’avais les cheveux gris et tout le monde utilisait un téléphone portable ».

Et plus loin, son jugement sans appel : « Je dirai, sans hésitation, que les conditions de détention des prisons françaises figurent parmi les pires ». « Les détenues y sont considérées comme de la merde ». Atwood sait de quoi elle parle, elle s’est rendue dans une quarantaine d’établissements pénitentiaires, n’hésitant pas à dormir sur place.

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« Too Much Time – Women in Prison »
Photo : Fatima Soualhia Manet

Fatima Soualhia Manet ne s’est pas contentée d’illustrer son expérience et son livre, elle a cherché à mettre en perspective toutes ces paroles et leur pluralité. Gwen, Linda, Brenda, Lynn, Karen... les comédiennes portent à la fois une voix chorale et singulière. La création sonore de François Duguest et Thomas Matalou rajoute au trouble et à l’émotion.

Caroline est morte d’une crise d’asthme après qu’on lui a refusé de la ventoline. Elle avait 27 ans et était détenue pour l’émission de chèques sans provisions. On prend alors la mesure de l’assertion d’Atwood : « On a parfois l’impression que les photos ne servent à rien. Il faut les faire quand même. »

Tous mes rêves partent de la gare d’Austerlitz est publiée chez L’Avant-scène théâtre. Le spectacle sera repris au Studio Théâtre de Stains (19, rue Carnot - 93240 Stains. Tél. : 01 48 23 06 61) à la mi-octobre et au Théâtre 13/Seine (30, rue du Chevaleret - 75013 Paris. Tél. 01 45 88 16 30) du 6 au 18 novembre.

Too much time, women in prison sera repris à Anis Gras, Le Lieu de L’Autre, (55, avenue La Place à Arceuil. Tél. : 01 49 12 03 29) les 27, 28, et 29 septembre. Puis en tournée.

Marina Da Silva

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