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Lettre d’Athènes

Confine-toi toi-même

par Valia Kaimaki, 6 avril 2020
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Athènes, 2018 © baroug

Il est facile pour un Français de se sentir chez lui en Grèce ces temps-ci. La situation est exactement la même avec une semaine de retard et moins de victimes. Mêmes mesures prises, même démarche, même attitude. Pendant les premiers jours, on se ruait également vers les parcs (et surtout vers la plage), on vidait les supermarchés et on se bousculait sur les marchés ouverts.

Lire aussi « Covid-19, et la vie bascula », Le Monde diplomatique, avril 2020.

Fermées les écoles et les universités, fermés les magasins, fermées plusieurs entreprises, au moins jusqu’au 17 avril. Le journal dominical Nea Selida a fermé ses portes quelques jours seulement avant les autres : dépôt de bilan, dépenses incontrôlées, ventes en chute libre. Ce journal, né en 2017, avait voulu appartenir au cercle des poètes de la social-démocratie, disparus en Grèce depuis l’éclatement du Parti socialiste ; il s’était finalement rapproché de Syriza, au gouvernement à l’époque, pour à nouveau retourner sa veste après les élections législatives de juillet dernier qui ont placé la droite de Nouvelle démocratie au pouvoir. Sans succès. Encore un média en panne financière, politique et gestionnaire, ses journalistes une fois de plus à la rue, phénomène qui devient la « normalité » en Grèce. Samedi 28 mars, on apprenait que la station de radio Sport24 disparaissait également. Évidemment, cette hécatombe ne concerne que les cols bleus de la presse : les journalistes stars continuent leur œuvre fatidique qui consiste à éviter toute question gênante pour les dirigeants. Selon eux, tout va pour le mieux en Grèce : le gouvernement adopte toutes les mesures nécessaires ; il ne faut donc que traiter de « fous » ceux qui brisent la quarantaine !

Car, au-delà de la gestion quotidienne, le pays devrait doublement être en état d’alerte. Il aura du mal à survivre à une nouvelle catastrophe financière. L’été approche et la seule chose qu’on peut prévoir est que le tourisme, poids lourds de l’industrie (8,3 % du PIB), souffrira de ce coup très dur. Couplé au fléau, non pas de l’immigration, mais de la politique concernant l’immigration, nombreuses sont les îles déjà contaminées. Les autorités grecques abandonnent les réfugiés, prisonniers dans des camps fermés ; quant à l’Union européenne, elle laisse tout le poids des flux migratoires reposer sur les pays du sud : une inaction perçue comme inhumaine.

Lire aussi Valia Kaimaki, « Accueil des réfugiés : la Grèce en première ligne », Le Monde diplomatique, mai 2017.

C’est une de deux spécificités de la crise sanitaire en Grèce : elle est arrivée au moment où les relations avec la Turquie voisine étaient des plus tendues. Des deux côtés du fleuve Évros, la frontière naturelle entre les deux pays, on assistait à des scènes d’une grande violence. Depuis que la Turquie a mis à exécution sa menace d’ouvrir ses frontières, le chaos s’était installé. Des milliers de migrants et de réfugiés tentaient de traverser la rivière pour passer en Grèce et en Europe. Ainsi, la toute première mesure prise en urgence par le gouvernement de droite, le 3 mars fut de suspendre l’examen des demandes d’asile pour un mois. Horreur ! Un tel geste, en violation de la Convention de Genève, même en arguant du prétexte épidémique, relève d’une époque que l’on croyait révolue. Mais d’autres horreurs de ce type ont pris le relais partout en Europe. Alors que plusieurs gouvernements se dotent de pouvoirs extraordinaires, qui se souciera des réfugiés ? Il a fallu attendre le 28 mars pour que la Turquie abandonne sa stratégie d’intimidation : elle a littéralement mis le feu aux camps de réfugiés installés de son côté de la frontière pour obliger les personnes à se replier dans l’intérieur du pays, apportant ainsi une « solution » au problème qu’elle avait elle-même créé.

Deuxième spécificité, la crise est socialement marquée. Venue d’abord par avion, au moyen des dames de la haute société qui s’étaient rendues à la semaine de la mode à Milan ; puis de Jérusalem, où un groupe de croyants était allé en pèlerinage. Il serait naïf d’en déduire que le virus aurait épargné le pays si tout le monde était pauvre et non croyant… Mais ces événements confirment que la société grecque est très polarisée.

Un baptême clandestin en plein centre d’Athènes

Cependant la mémoire collective devra surtout retenir un troisième fait : l’État a pris rapidement tous les mesures nécessaires pour contenir l’étendu du virus, sauf en ce qui concerne les églises. Il fallait aller doucement, convaincre le Saint-Synode de prendre lui-même la décision ; l’enjeu politique était de taille. Entre temps des prêtres déchainés se répandaient à la télé, affirmant que le virus ne se transmet pas par la communion (du pain trempé dans le vin rouge, donné à la bouche par la même petite cuiller). L’Église a quand même fait le minimum requis en fermant les lieux de culte, mais cela n’empêche pas certains prêtres de bafouer les règles et de continuer à officier en public, de distribuer la communion, de bénir les mariages et les baptêmes… clandestinement. Ce fut le cas dans l’église de Koukaki, en plein centre d’Athènes, où les parents d’un bébé, qui avaient placé un guetteur à l’entrée, ont été prévenus de l’arrivée de la police.

Les relations État-Église ont créé des polémiques en Grèce. La question de la séparation des pouvoirs a été soulevée à plusieurs reprises, mais sans résultat concret. Syriza a tenté de poser la question jusqu’à ce que le retour de la droite au pouvoir mette un terme à ces tentatives : les prêtres sont fonctionnaires, le catéchisme est enseigné dans les écoles, les prestations de serment s’effectuent sur la Bible. Bref le christianisme orthodoxe demeure la religion officielle. Se pourrait-il que cette fois-ci, le comportement des hommes d’Église entraine une décision radicale ? On peut en douter en constatant les réticences de l’État central.

Lire aussi Mohamed Larbi Bouguerra, « En Grèce, l’austérité au filtre des eaux usées », Le Monde diplomatique, mai 2018.

Inutile de rappeler que le système de santé public en Grèce n’a pas eu le temps de retrouver une quelconque robustesse après les memoranda de l’austérité. Mal entretenus, avec un personnel insuffisant et des budgets minimalistes, les hôpitaux étaient déjà submergés avant le Covid-19. Le 6 février dernier, la fédération nationale des employés des hôpitaux dénonçait le manque de lits en soins intensifs : 557 sur les 3 000 prévus. On fait comme on peut, c’est tout, avec des médecins et des personnels héroïques. Heureusement, ni le taux de contamination ni le taux de mortalité ne sont particulièrement hauts pour l’instant. Tout au contraire, la Grèce se trouve en très basse position sur la liste européenne. Sinon on était partis pour une hécatombe. Mais le gouvernement veille. Parmi les mesures, une procédure exceptionnelle pour embaucher tout de suite des docteurs et autre personnel avec des CDD. En conséquence, la procédure imaginée il y a des mois par le gouvernement de gauche pour embaucher du personnel permanent est renvoyée... aux calendes grecques. N’oublions pas nos habitudes. Et surtout faisons tout pour bien communiquer.

Dernier exemple, l’hôpital de l’Attique de l’Ouest, la région la plus pauvre, mais aussi la plus peuplée, qui abrite en outre la majorité de la communauté Rom, se fera une beauté, après avoir été abandonné pendant des années pour causes budgétaires : 70 lits pour les cas terminaux. Dans la salle d’attente voisine les familles pourront dire au revoir à leurs proches par Skype.

Valia Kaimaki

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