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Covid, une querelle picrocholine

par Xavier Monthéard, 18 mars 2021
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Gustave Doré. — « Picrochole s’en va en guerre » dans Gargantua de Rabelais (chap. 33), 1873.

«Hello, rédaction et rédaction en chef.

Nous aimerions votre avis sur le genre de “Covid-19”. L’OMS fait ce mot féminin : une maladie (avec le “d” final de disease). Mais les médias, etc., écrivent presque tous “le Covid-19”. Je propose que vous décidiez, et nous appliquerons, comme d’habitude 😀. »

Ce message a déjà un an. Le 20 mars 2020, à quelques heures du bouclage du Monde diplomatique, le service correction du journal cherche à fixer le genre d’un mot incongru. Début de confinement oblige, c’est à la hâte, via la messagerie Telegram, qu’il faut procéder. La réponse est unanime : victoire 6 à 0 pour LE Covid !

(On voit ainsi que, loin d’agir comme des dictatures sans âme et sans pitié, les cassetins de correcteurs s’enquièrent régulièrement du bon plaisir des journalistes.)

Au « Diplo », nous ne sommes jamais revenus sur cette décision. Une force obscure et certainement diabolique nous pousse à persévérer dans les choix initiaux, seraient-ils minoritaires. En l’occurrence, nous étions en phase avec la société : il y a un an, tout le monde disait LE Covid. Pourquoi ? Par contagion peut-être, puisque les rares noms communs français se terminant par les lettres « id » et se prononçant comme Covid sont tous masculins (caïd, tabloïd, Polaroïd, celluloïd, Ozalid...). Plus sûrement, comme l’a expliqué la linguiste Maria Candea dans le balado « Parler comme jamais », parce qu’« au tout début on nous a dit “le coronavirus”, donc ça tout le monde l’avait appris (…). Et après on nous a expliqué qu’il y avait plein de coronavirus différents, que ce n’était pas assez précis, et tout le monde a compris que “Covid-19” c’était le nom précis de ce coronavirus précis. En fait, là où il y a flottement, c’est que la plupart des gens utilisent “le Covid” pour appeler le virus et non pas la maladie provoquée par le virus ».

Cet usage massif serait donc fondé sur un « flottement », une mauvaise compréhension ? Il n’en a pas fallu plus à l’Académie française pour s’engouffrer dans la faille, avec retard et gros sabots. En juin 2020, à contretemps, elle a préconisé le féminin en vertu de la démonstration suivante : « Covid, comme c’est un acronyme (…), on a décomposé : il est clair que c’est “coronavirus” et “disease”, le mot anglais. La maladie est du féminin en français, donc il était logique de dire LA Covid. (…) », a expliqué Hélène Carrère d’Encausse, secrétaire perpétuelle de l’institution, sur France Culture.

« 56 % des Français déclarent genrer le mot “Covid” au masculin, contre 19 % au féminin »

Cette « logique » est discutable. Julie Neveux, maîtresse de conférences en linguistique à Sorbonne Université, auteure de Je parle comme je suis, la critique ainsi : « En anglais, très peu de noms marquent le genre. Disease n’est ni féminin ni masculin, et qui dit que ce serait traduit par “maladie”, finalement ? (…) Disease, en fait, d’après ce que j’ai lu dans The American Heritage, dictionnaire anglais, vient du mot “aise”, “mal aise”, “ne pas être à l’aise”, et c’est aussi masculin. » En outre, à l’argument de l’Académie qui est de considérer que « les acronymes ont le genre du nom qui constitue le noyau du syntagme dont ils sont une abréviation », la linguiste rétorque que, s’il en était toujours ainsi, il faudrait dire LA radar et LA laser (respectivement pour radio detection and ranging et light amplification by stimulated emission of radiation), puisque les noyaux de ces syntagmes sont féminins en français. Cherchez l’erreur.

Il n’est guère surprenant que les préconisations de la Vieille Dame du quai Conti aient trouvé un écho au sein du si paternaliste gouvernement Castex. Dans son adresse aux Français de novembre dernier, le président de la République a à son tour employé le féminin. Nos compatriotes l’ont entendu. Ils suivent quelque peu. Selon une étude IFOP qui paraît ce jeudi, « 56 % des Français déclarent genrer le mot “Covid” au masculin, contre 19 % au féminin… et 25 % qui s’efforcent de jongler entre les deux. (…) Les Français ne se sont pas divisés sur la question. Plutôt que de constituer deux blocs d’importance égale, ils disent “le” tout en croyant dans la normativité du “la” », incarnée par les autorités et l’Académie. L’usage prime la norme.

Et les dictionnaires ? Les versions papier des Robert et Larousse 2021 n’avaient pas encore entériné le mot « Covid ». Les prochaines le feront-elles féminin ou masculin ? Hermaphrodite, peut-être ? Ce serait notable car — et c’est là l’un des rappels de cette querelle picrocholine —, si en français le genre des noms communs peut changer au cours des siècles (comme pour « après-midi » ou « comté »), il n’est normalement possible ni de s’en dispenser ni de le multiplier. Un/une Covid androgyne n’irait pas contre l’air du temps.

Compléments

 Les mots du Covid, « Parler comme jamais », Binge Audio, 2020.

 Le Covid ou la Covid ?, « Soft power », France Culture, 1er novembre 2020.

 « “Le” ou “la” Covid : ce que disent les Français », sondage IFOP pour Ernest, 18 mars 2021.

Xavier Monthéard

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