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Ni économisme, ni technocratie

Critique technologique : reprendre l’initiative

par Evgeny Morozov, 11 mars 2019
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« Stormcrowd » cc JD Hancock.

Il va sans dire que le « techclash », notre brusque prise de conscience de la puissance des géants de la technologie, prend de l’ampleur à vue d’œil. L’annulation inopinée par Amazon de son projet d’installer un deuxième siège dans la ville de New York témoigne du changement de climat politique. Visiblement, les New Yorkais n’ont aucune envie de dépenser près de 3 milliards de dollars de subventions pour attirer une multinationale qui a généré 11,2 milliards de dollars de bénéfices en 2018 sans payer d’impôts sur cette somme, parvenant même à toucher 129 millions de dollars en crédits d’impôts.

Lire aussi Benoît Bréville, « Grandes villes et bons sentiments », Le Monde diplomatique, novembre 2017.

Bien souvent, lorsqu’on évoque l’hostilité à l’égard de la Silicon Valley, la question de l’incompatibilité des diverses forces politiques et idéologiques qui motivent ce techclash n’est pas abordée. Pour paraphraser Tolstoï, si tous les heureux partisans des géants de la technologie se ressemblent, leurs détracteurs sont malheureux chacun à leur façon. Unis par une haine commune, ces derniers concluent parfois des alliances stratégiques à court-terme, qui ne peuvent résister à l’épreuve du temps.

On peut distinguer trois camps dans le paysage antitechnologique actuel. Ils couvrent presque tout le spectre politique, de la droite néolibérale favorable à l’économie de marché à la gauche socialiste et solidaire, bien que les seconds n’aient pas encore pris position explicitement.

Les deux courants les plus connus du techclash pourraient s’appeler « économisme » et « technocratie ». Les partisans de l’« économisme » soutiennent que la chaîne de valeur de l’économie numérique est brisée : les utilisateurs sont systématiquement floués par la collecte de leurs données personnelles. D’où la proposition d’offrir une compensation en échange. Dans un discours prononcé en février, Gavin Newsom, nouveau gouverneur de la Californie, a même appelé les géants de la technologie à instaurer un « dividende sur les données ». Selon lui, « les consommateurs californiens devraient pouvoir bénéficier des richesses qui sont créées à partir de leurs données. »

Pourquoi baptiser cette tendance « économisme » ? En partie parce qu’elle a du mal à admettre que l’on adresse aux « Big tech » des critiques qui ne soient pas d’ordre économique et qu’elle ne se préoccupe que de la relation de pouvoir entre entreprises et consommateurs. Dans cet univers politique, il n’y a ni institutions sociales et publiques, ni citoyens.

En reliant la taille et la rentabilité des entreprises aux rétributions perçues par les utilisateurs, cette approche risque fort de consolider le pouvoir politique des géants du numérique. Quant aux consommateurs, ils pourraient même se réjouir de leur développement : plus grandes seront les entreprises technologiques, plus élevés seront leurs dividendes sur les données. Aussi innovante puisse-t-elle paraître, cette approche s’avère donc extrêmement conservatrice : elle maintient la situation actuelle tout en redistribuant un peu d’argent aux consommateurs.

En outre, le fait de traiter les données comme des marchandises rend les solutions non marchandes impossibles et onéreuses. Admettons qu’une mairie, désireuse de coordonner les services de mobilité de la ville, ait besoin de données pour construire son propre système d’algorithmes. Si elle doit acheter les données des habitants, elle risque de ne jamais réaliser ce projet. Des obstacles auxquels des entreprises à gros budget comme Uber ne sont pas confrontées.

Les « technocrates » du deuxième camp ne diffèrent pas fondamentalement des tenants de l’ « économisme » : eux aussi croient aux bienfaits du libre-échange et de la concurrence. Cependant, ils soutiennent qu’on ne peut y parvenir qu’au moyen d’une législation antitrust ferme, d’autant plus nécessaire aujourd’hui en raison des effets de réseau de l’économie numérique.

Les technocrates veulent récupérer et appliquer l’outillage juridique antitrust afin de limiter le pouvoir des Big Tech ; si nécessaire, ces entreprises pourraient être morcelées. Malgré des préoccupations occasionnelles sur l’influence politique des grandes entreprises, c’est bien la dimension économique qui prévaut dans ce camp et façonne les discours de ses partisans (notamment quand ils déplorent les effets néfastes des grands groupes au détriment des efforts d’innovation de structures plus petites).

Ce point de vue est très en vogue à Washington, où des think tanks comme l’institut Open Markets cherchent, en renégat, à inverser la tendance des quarante dernières années, qui consistait à appliquer à la légère et de manière très sélective les lois antitrust. Bruxelles se montre plus réceptive encore à ces arguments, comme en témoignent les efforts de la Commission européenne, sous l’égide de Margrethe Vestager, qui souhaite mettre en place des mesures antitrust encore plus ambitieuses. C’est dans cette même optique que l’Office fédéral allemand de lutte contre les cartels a récemment interdit à Facebook de mettre en commun les données d’applications tierces sans consentement explicite de l’utilisateur.

Lire aussi Shoshana Zuboff, « Un capitalisme de surveillance », Le Monde diplomatique, janvier 2019.

Ces solutions technocratiques, bien que radicales dans leurs objectifs — vouloir casser les monopoles de Google et Facebook n’est pas rien — ne forment pas pour autant une vision attrayante, post-technocratique, d’un monde riche en données. Ceux qui les défendent cherchent refuge dans un modèle centralisé, rigide et très bureaucratique, inventé et mis en œuvre il y a un siècle. Certes, dix petits équivalents de Facebook causeraient probablement moins de dégâts que la multinationale Facebook telle qu’elle existe aujourd’hui. Mais cela ne constitue pas un programme politique.

Exiger l’éclatement du monopole des géants de la technologie est un bon début, mais quelles institutions et quels agencements non commerciaux auraient leur place dans une société numérique juste, où ni Facebook ni Google ne joueraient un rôle dominant ? L’absence de réponse des technocrates révèle un programme purement économiste dissimulé sous de beaux discours : la question fondamentale de ce qui nous attend dans un monde au-delà des Big Tech sera réglée par la concurrence du marché.

Qu’en est-il du troisième courant, pour l’heure peu visible, du débat sur le techclash ? Ses représentants, présents dans une poignée de mouvements municipaux, dont certains sont au pouvoir en Europe, ne vantent ni les marchés ni la technocratie, mais plutôt une transformation démocratique radicale. Au lieu de partir du principe que la concurrence du marché est la réponse à tout, ils élargissent la question au-delà des maux créés par les géants de la technologie pour envisager la construction d’un avenir numérique plus progressiste (lire « La reconquête des données passera par les villes »).

Comment les économies numériques pourraient-elles aider à redessiner les principales institutions politiques, en particulier la démocratie représentative et son appareil bureaucratique, afin de les rendre plus décentralisées et plus participatives ? Les défenseurs de ce projet ne conçoivent pas les citoyens comme des consommateurs sophistiqués et émancipés, qui n’attendraient que d’être servis par des capitalistes numériques du futur plus éthiques, mais plutôt comme des sujets actifs, politiques et parfois pleins d’initiatives.

Certes, dix petits équivalents de Facebook causeraient probablement moins de dégâts que la multinationale Facebook telle qu’elle existe aujourd’hui. Mais cela ne constitue pas un programme politique.

Une fois qu’ils auront librement accès aux technologies les plus avancées de leur époque et à un minimum de ressources, ces citoyens devront trouver des solutions efficaces aux problèmes qui laissent aujourd’hui perplexes consultants et bureaucrates. Peut-être inventeront-ils de nouveaux services, commerciaux ou non, qui sont difficiles à concevoir à ce jour du fait du contrôle étroit dont fait l’objet l’accès aux ressources principales de l’économie numérique : les données, l’identité et l’intelligence artificielle.

Contrairement à l’économisme et à la technocratie, cette troisième voie ne prétend ni optimiser les marchés, ni étendre le paradigme de la propriété privée aux données, ni rompre les monopoles technologiques. Elle remet en question le fait de traiter les données et l’intelligence artificielle comme des marchandises plutôt que des ressources collectives et sociales. Ce faisant, elle donne des moyens d’agir à ceux qui jusque là avaient été tenus à l’écart des responsabilités dans l’économie et la bureaucratie numériques.

Face à la résurgence d’un populisme de droite qui remet en cause, parfois à raison, les vertus de l’État administratif traditionnel, un mouvement progressiste n’irait pas bien loin en promettant un simple retour à l’appareil technocratique du New Deal ou à l’État-providence d’origine. De même, ceux qui prônent l’économisme, invoquant l’approfondissement du programme libéral, ne sont pas au bout de leurs peines, à l’heure où la mondialisation, la financiarisation et l’évasion fiscale suscitent tant de rejet.

Les mouvements de gauche encore indécis savent ce qui leur reste à faire : s’ils veulent vraiment s’écarter du dogme néolibéral, qui tient la concurrence pour l’instrument politique et social moderne fondamental, ils doivent résister aux tentations rhétoriques et idéologiques de l’« économisme » et de la « technocratie », pour se rallier au projet de transformation démocratique radicale.

C’est peut-être l’approche la plus ambitieuse et la plus ambiguë des trois. Malgré sa dimension utopique, c’est la seule voie qui permette aux forces de gauche de cesser de défendre le passé et, pour une fois, de forger une vision juste et égalitaire de l’avenir numérique. En cas d’échec, ce créneau ne restera pas vide très longtemps (lire « Le spectre du techno-populisme ») : les populistes de droite s’empresseront de l’investir, en omettant bien entendu la justice et l’égalité.

Evgeny Morozov

Traduction depuis l’anglais : Métissa André.

Lire la réponse de Evgeny Morozov, « Capitalism’s New Clothes » (en anglais), The Baffler, 4 février 2019, à Shoshana Zuboff, auteure de « Un capitalisme de surveillance », Le Monde diplomatique, janvier 2019.

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