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Théâtre

Dans les silences

par Marina Da Silva, 21 octobre 2021
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Filipe Ferreira

Frappé de plein fouet par la pandémie et le confinement, le champ de la création artistique portugaise a éprouvé une nouvelle fois sa fragilité structurelle. Tout particulièrement dans le secteur du théâtre où il n’y a pas de régime d’intermittence et où les acteurs sont la plupart du temps contraints de tourner dans des séries télé, voire d’exercer un autre métier, pour survivre.

Pour mesurer la situation d’un pays européen qui a un régime si peu protecteur, il faut la replacer dans le contexte qui a suivi la fin de la dictature de l’Estado Novo. « Que peut être un pays (un théâtre) après presque cinquante ans de non-pays (de non-théâtre) ? » C’est la question que posait le critique et historien Carlos Porto au lendemain de la révolution d’avril 1974, associant la situation du pays à celle de son théâtre. Un théâtre bâillonné, censuré, dépourvu de moyens et de lieux de création ou de formation, dont on peut trouver l’état des lieux dans le passionnant ouvrage de Graça Dos Santos, Le Spectacle Dénaturé - Le Théâtre portugais sous le règne de Salazar (1933-1968) (CNRS, 2002).

Lire aussi Mickaël Correia, « La face cachée du miracle portugais », Le Monde diplomatique, septembre 2019.

Quarante-sept ans après, grâce à l’engagement total d’artistes antifascistes : Luis Miguel Cintra, Jorge Silva Melo, João Mota, Joaquim Benite, João Brites… qui ont souvent refusé des propositions de carrière européenne plus prestigieuses pour se consacrer au développement théâtral dans leur pays, grâce à l’implication de pédagogues qui ont nourri un théâtre universitaire dynamique et avant-gardiste, la scène portugaise est forte de son ancrage populaire et sa vitalité. Pourtant, elle cherche toujours ses moyens d’existence. Elle doit pallier les manquements de l’État (de 2012 à 2018, au plus fort de la récession qui suivit la crise des subprimes, le ministère de la culture fut ramené à un simple secrétariat d’État) qui voudrait continuer à cantonner le théâtre à un théâtre commercial dépendant de la billetterie et qui n’aurait à assumer que quelques théâtres nationaux et des compagnies triées sur le volet par des concours.

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Filipe Ferreira

Pour les artistes et directeurs de théâtre, les défis sont énormes et demandent une capacité d’adaptation colossale. C’est ainsi que Tiago Rodrigues, directeur du Théâtre national de Lisbonne depuis 2014, qui vient de céder sa place à Pedro Penim, fondateur du Teatro Praga, à la suite de sa nomination à la direction du festival d’Avignon, a su tirer son épingle du jeu, faisant de la vénérable institution peu dotée et surannée un laboratoire d’expériences et un grand chaudron de réalisations internationales.

C’est dans ce contexte que vient d’être créé Silêncio, un texte et une mise en scène à quatre mains et à deux voix, signée Cédric Orain et Guilherme Gomes. Le premier est artiste associé à Amiens, parmi ses créations on distingue un très réussi D comme Deleuze. Guilherme Gomes s’est fait remarquer dans le rôle de Hamlet, dernière mise en scène de l’icône nationale Luis Miguel Cintra avant ses adieux définitifs au plateau. Il a aussi travaillé avec Jorge Silva Melo, pionnier de la traduction et de la diffusion des auteurs contemporains au Portugal, et il dirige aujourd’hui la compagnie Teatro Da Cidade. Ils n’avaient pas de langue commune, et il leur a fallu l’inventer pour l’expérience de Silêncio. Des lignes de force ont été définies. La création se ferait à Lisbonne, au Teatro Nacional Dona Maria II, début octobre, puis elle se déploierait entre la France, au théâtre de la Tempête à Vincennes, puis à Valenciennes et à Amiens, avant de revenir au Portugal. Les acteurs — Tânia Alves, Teresa Coutinho, Guilherme Gomes, Joao Lagarto et Marcello Urgeghe — seraient tous portugais et passeraient alternativement, quelle que soit leur fréquentation de la langue de Molière, du portugais au français, en faisant entendre les musiques et les accents. Les deux auteurs-metteurs en scène confronteraient leur réflexion et leurs associations d’images sur le silence. Ou son absence. Pour Guilherme Gomes, le silence évoque l’art de l’azulejo dont il dit que c’est « peut-être dans ce puzzle, dans ce tracé fragile du peintre, dans l’espoir de confection d’une pièce, que se trouve la clé d’un spectacle sur le silence ».

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Filipe Ferreira

Au plateau l’expérience va trouver sa forme dans un enchaînement de scènes qui peuvent se faire écho, ou pas, et creusent le sillon de l’absurde et de l’inquiétant. Des moments de rupture, avec musique, cymbales et fanfare viennent trouver place dans cette construction de fondus enchaînés cinématographiques. Pour le spectateur, ces scènes n’ont pas toutes la même saveur. Certaines semblent un peu anodines. Assailli de toute part, « un petit Ulysse perdu dans la ville, ballotté dans un océan de bruit », se met à frôler la misanthropie, dans sa recherche frénétique pour échapper à tout type de bruit, que ce soit à la ville ou à la campagne. Une mère s’éreinte à déchiffrer le mutisme de son adolescent fermé à tout échange. En entendant geindre la première, on acquiesce à la fuite du second. Plus percutante, la scène d’un couple qui tente désespérément d’avoir un enfant et consulte une voyante. Elle met si bien à jour l’emprise de l’homme sur sa compagne que l’on en reste effectivement sans voix. Il y a aussi cette famille où la mère et la fille rient de bon cœur lorsque le père est absent et cessent toute manifestation de gaieté lorsqu’il apparaît. Parce que oui, il leur fait peur et les terrorise, les contraignant à l’effacement. Ailleurs, une femme se confronte à un collègue qui se sent dépossédé parce qu’elle a porté un projet professionnel de bout en bout. Les comédiens changent de rôle à vue et évoluent dans un décor minimaliste de voiles transparents et cubes blancs, campant des archétypes plus que des personnages.

Dans la rue, au bureau, à la maison, ce ballet de malentendus et de mises à jour des silences des uns et des autres fait paradoxalement affleurer le bruit et la fureur. Cette exploration plus souvent associée à la peur et à la soumission qu’à la méditation, en appelle à rompre avec toutes les formes de silence subi ou contraint, à en finir avec une structure sociétale imprégnée de relations dominants-dominés. Construit sur une parole empêchée, castrée, le silence ne serait alors qu’une parole qui n’éclot pas.

Silêncio, spectacle bilingue franco-portugais,

  • Au théâtre de la Tempête jusqu’au 24 octobre.
  • Du 22 au 25 février au Phénix, scène nationale de Valenciennes.
  • Les 5 et 6 mars à la maison de la culture d’Amiens.

Marina Da Silva

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