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« Micheline », de Luc Leclerc du Sablon

De gare en gare, au hasard

par Marina Da Silva, 4 novembre 2019

«Les films avancent comme des trains dans la nuit ». Cette citation de François Truffaut dans La Nuit américaine a guidé Luc Leclerc du Sablon pour la réalisation de Micheline : « Les trains aussi sont comme des films. Quand je suis dans le train, ce qui se passe autour de moi devient du cinéma. Et la fiction, c’est le train. »

Réalisé et sorti en salle en 2000, Micheline ressort aujourd’hui en DVD grâce à la coopérative audiovisuelle et cinématographique Les Mutins de Pangée qui cherche à défendre un cinéma engagé, populaire, poétique.

Luc Leclerc du Sablon est le protagoniste de ce long métrage réalisé avec une chef-opératrice, un assistant et un ingénieur du son. Ils vont le suivre au hasard d’un itinéraire en liberté, sans intention préconçue, avec pour tout synopsis cette direction : « C’est un mec, il prend le train. Il ne sait pas où il va et basta. Chemin faisant, il rencontre ses contemporains ».

Il part cheveux au vent, pour ne plus redescendre avant longtemps, avec un sac à dos aux couleurs fluo, un appareil photo, un carnet de voyage et un sifflet. Juste pour prendre le train à Hagondange, Vierzon, Sète, Lannemezan, Vesoul, Clermont-Ferrand, Le Havre, Neussargues, Morteau, Puyoo… les yeux écarquillés comme un enfant. Aller au devant des gens, pour s’adresser à eux, c’est déjà pour lui une philosophie de la vie. Et le train, avec l’imaginaire qui lui est associé, est le meilleur écrin pour aller à la rencontre des voyageurs qui vont devenir des compagnons de conversation le temps d’une ou plusieurs étapes. Il saisit quelques éclats de la vie secrète des uns et des autres, Nathalie qui y a eu son premier coup de foudre en allant à Guéret, deux jeunes de 19 et 23 ans qui méditent sur leur avenir et auxquels il rétorque : « Je ne suis pas sûr que j’étais plus heureux à 19 ans que maintenant ».

« Parler du temps qui passe, de l’avenir, de nos vies. Le train, c’est une promesse infinie. »

Heureux, il l’est lorsqu’il passe la tête par la fenêtre et mène la course avec une moto qui suit un autre trajet sur la route et se laisse distancer. Libre comme un oiseau. Voyageur-observateur, il veut juste : « Parler du temps qui passe, de l’avenir, de nos vies. Le train, c’est une promesse infinie. On peut s’inventer un personnage. »

Ce sera celui de l’intervieweur mais aussi du commentateur : « Les gens qui n’ont pas eu de tuile, c’est bizarre. On se dit qu’elle est devant et qu’elle va venir… ». Ce sera encore celui qui aide une dame à porter sa valise ou encore une jeune femme à monter la poussette de son bébé et se désole qu’il ne croie pas en Dieu. Il donne des couleurs et une saveur aux situations les plus banales, dont on s’émerveille.

Lire aussi Benoît Duteurtre, « Cette France qui voit filer les trains », Le Monde diplomatique, avril 2018.

« Je suis une génération Micheline : les trains verts, les trains corail, couchette… » Il observe qu’aujourd’hui, « le lexique ferroviaire tend à disparaître et à se transformer en lexique international proche de celui de l’aviation ». Il a le sentiment d’appartenir à un monde, comme son père et son grand-père avant lui, où la SNCF, c’était d’abord une offre de service public. Prendre une Micheline, voiture automotrice utilisée pour les liaisons dites secondaires, c’est prendre et déguster le temps. Il n’était pas question pour Luc Leclerc du Sablon de prendre un TGV, car « il raccourcit le temps du voyage ». Un voyage qu’il fera de l’été à l’hiver 1999 pour saisir toutes les saisons et toutes les ambiances et faire l’apprentissage de la lenteur. Pour cela, il emporte avec lui Les rêveries du promeneur solitaire de Jean-Jacques Rousseau, L’usage du monde de Nicolas Bouvier, Le Prophète de Khalil Gibran et… le guide des gares de La Vie du rail.

Rames, wagons, couloir, toilettes, porte-bagages mais aussi aiguillages, caténaires, sémaphores, passerelles, portiques, pylônes… c’est tout un paysage métallique qui défile avant de faire escale au bar-buffet-brasserie de la gare. Ou à l’Hôtel des Voyageurs. Toujours en face de la voie de chemin de fer, évidemment. On n’identifie pas les villes qu’il traverse, tout juste les gares sont-elles mentionnées sur les panneaux ou au porte-voix, pour que le train reste au cœur du film et de la démarche du réalisateur. Lui-même n’hésite pas à jouer au chef de gare, usant de son sifflet et d’un chapeau magistral, mesurant les distances entre les voies, de 1,44 mètre à l’intérieur et 1,56 à l’extérieur.

Tout au long de cette balade et de ses sifflements, on est accompagné par la musique de Marc Perrone que l’on va voir apparaître sur un quai ou dans un wagon célébrant une fête avec son accordéon. Tous deux se sont rencontrés sur un mouvement social et le musicien a accepté d’être de l’aventure — lui dont la famille avait quitté l’Italie, par le train, pour s’expatrier. Le train comme lieu de toutes les métaphores, de tous les rêves et partages, c’est aussi ce que raconte Micheline. Le film vient aussi témoigner d’un temps révolu où l’on pouvait encore fumer sans déclencher l’alarme, où le téléphone portable et les écrans divers n’avaient pas encore pris les regards, où les gens se parlaient sans être étrangers.

Micheline, 2019, Les Mutins de Pangée, 15 euros
Également en DVD, Au prochain printemps, sorti en salle en 2012.
www.lesmutins.org

Marina Da Silva

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