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Brèves Hebdo (13)

De si jolis petits asservissements

par Evelyne Pieiller, 1er juillet 2020
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Vincent Van Gogh, « La cours de la prison » (d’après Gustave Doré), 1890.

Franchement, on se demande ce qu’on a fait pour mériter ça. Quand le ministère de la culture annonce une Fête de la musique « différente, solidaire et numérique », on sanglote d’ennui. On devrait pourtant être habitué, depuis plus de trois mois on est harcelé par ces adjectifs, dont la bêtise n’a d’égale que l’hypocrisie. Différente ? Sans blague… Solidaire ? Ah, parce que sont prévus des concerts dans les hôpitaux…

Lire aussi « Sonic Youth ou Stockhausen ? Les deux ! », « Musique et politique », Manière de voir n˚171, juin-juillet 2020.

Il est sans doute temps de rappeler ce que signifie le terme. D’après le Larousse, il désigne « qui est ou s’estime lié à quelqu’un d’autre ou à un groupe par une responsabilité commune, des intérêts communs » ou « de choses qui sont liées, dépendent l’une de l’autre ». On ne voit pas spontanément le rapport de solidarité entre une offre de concerts et le personnel hospitalier. Tout aussi spontanément, on songe que manifester avec les « soignants » serait peut-être plus opportunément qualifié de geste solidaire. Embrouille verbale, sottise sentimentalisante, on est tous solidaires allons, ce n’est pas le moment de se fâcher, et de parler choix politique et monnaie, ce serait même un peu vulgaire… Pour « numérique », il est probable qu’il s’agit d’un tic. La force de l’habitude. Puisque somme toute, des rassemblements pouvaient être autorisés par le préfet. Voilà ce que c’est, d’être en mode automatique. On dit « musique », et hop, l’écho répond « numérique ».

Il faut reconnaître que le ministère a quand même eu une idée. Une. Assez saisissante. Celle d’inviter tout le monde à reprendre, de son balcon, bien sûr, de sa terrasse, ou au pis, de sa fenêtre, une chanson de Véronique Sanson. On ne voudrait pas être systématiquement désagréable, mais quand même, il est un peu difficile de ne pas interroger la prescription. C’est l’idée d’union nationale ? C’est la version festive des applaudissements « solidaires » chaque soir à 20 heures ? C’est une façon de vérifier la robustesse d’un embrigadement sympa ? C’est l’imposition soft d’un goût officiel ? « Tu m’as dit que j’étais faite pour une drôle de vie/ J’ai des idées dans la tête et j’fais c’que j’ai envie/ Je t’enverrai faire le tour de ma drôle de vie/ Je te verrai tous les jours, si j’te pose des questions/ Qu’est-ce que tu diras ? Et si tu me réponds/ Qu’est-ce que tu diras ? Si on parlait d’amour, qu’est-ce que tu diras ? » Peu importe qu’on apprécie ou pas, c’est juste que la demande ait été formulée qui est hallucinant. Il ne semble pas qu’on se soit beaucoup ému de cette imposition d’un « hymne » à entonner collectivement. Apparemment, l’effet de « sidération » qu’aurait induit le confinement n’est pas dissipé. C’est préoccupant. À moins qu’il ne s’agisse d’une profonde indifférence à cet art-là. C’est également préoccupant. On n’ose penser qu’on aime être guidés...

L’œuvre s’intitule « Chanson sur ma drôle de vie ». Soit dit en passant, Christophe a écrit de son côté Drôle de vie, ne surtout surtout pas confondre, là on est dans l’élégance à nu, Drôle de vie/Là devant vous /Je souris/ Pourquoi faut-il/Cacher ses larmes/ Quand on vieillit ?

Lire aussi Catherine Dufour, « Dépassée, la science-fiction ? », Le Monde diplomatique, juillet 2017.

Il y en a un autre, de ministère, qui a eu aussi une idée. L’Agence de l’innovation de défense (AID), qui relève du ministère des armées, crée la Red Team, composée de prospectivistes et d’auteurs de science-fiction, afin « d’orienter les efforts d’innovation » dudit ministère, grâce à « des gens qui pensent différemment », selon le responsable de l’agence. Le travail de cette cellule sera d’échafauder des hypothèses stratégiques valides, de livrer des « éléments de prospective disruptive », d’étudier les « usages asymétriques possibles des technologies (par exemple Intelligence Artificielle) par des éléments malveillants étatiques ou non étatiques qui arrivent à maturité, notamment hors défense (et hors cyber) ». Les travaux et notes de synthèse seront confidentiels. L’astrophysicien Roland Lehoucq, par ailleurs amateur de SF, coordinateur de cette Équipe Rouge (pourquoi rouge, énigme palpitante), rappelle avec brio sur France Culture que le genre est « éminemment politique et intéressant ». Un certain nombre d’auteurs ont réagi vigoureusement à cette proposition. C’est soulageant. 500 ont répondu à l’appel d’offre. C’est normal. Ce n’est pas parce qu’on écrit de la SF qu’on n’est pas du côté des puissants, et il y a toujours eu un courant de droite autoritaire dans le domaine. Non, le perturbant, c’est l’absence d’hypocrisie : faire appel à des imaginations supposées « alternatives » voire « subversives » pour asseoir l’ordre. Magnifique. Enfin utiles, les « rêveurs ».

Je crois que c’est le moment de relire Philip K. Dick.

Evelyne Pieiller

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