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Les rêveries bleu-marine du président Macron

Défense européenne en trompe-l’œil

Faute d’armée européenne, qui n’existera jamais sans doute que sur le papier, Paris cherche à entraîner dans son sillage l’Europe entière et tente d’agglomérer les bonnes volontés de certains de ses partenaires. Ainsi, des navires de plusieurs marines européennes participeront à la mission « Foch », ainsi qu’à la nouvelle force vouée à la surveillance du détroit d’Ormuz.

par Philippe Leymarie, 31 janvier 2020
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Porte avions Charles de Gaulle à Abou Dhabi en 2010

«De nombreux pays européens participeront à l’escorte du Charles-de-Gaulle au cours de sa mission », se félicitait par avance Emmanuel Macron dans un tweet du 16 janvier, soulignant au passage que les forces françaises engagées dans l’opération Chammal poursuivent les opérations de lutte contre l’Organisation de l’État islamique (OEI), « dont le califat territorial n’existe plus, mais dont la menace pèse toujours, sous une autre forme, larvée, plus insidieuse ».

Lire aussi Mireille Court & Chris Den Hond, « L’avenir suspendu du Rojava », Le Monde diplomatique, février 2020.

Le tweet présidentiel — qui n’a pas l’aura des messages de son homologue américain, et n’est sans doute pas rédigé par Macron lui-même — passe sous silence le débat sur l’efficacité supposée d’un tel déploiement naval lourd, dans un contexte de type guérilla ou d’insécurité, qui appelle davantage des actions de style « forces spéciales », gendarmerie ou police, que des pilonnages par des canons CAESAR ou des avions Rafale. Et reste muet sur ses motivations non-dites : la déambulation de cette escadre n’est-elle pas plutôt une sorte de « show of force » (1), devant :
 le Liban (où le Hezbollah pro-iranien montre sa force) ;
 la Syrie (tenue à bout de bras par un parrain russe omniprésent) ;
 la Turquie (à l’heure où Recep Tayyip Erdoğan envoie des troupes en Libye, renouant avec les temps ottomans).

Dans un autre tweet, Emmanuel Macron se félicite d’avoir parallèlement déployé « en un temps record » la Task Force Jaguar, « qui contribue à la réassurance du royaume saoudien » : l’envoi d’une dizaine de militaires, avec un système radar de type SAMP/T « Mamba », destiné à lutter contre les attaques par drones ou missiles contre des sites pétroliers saoudiens, attaques que Paris — comme la plupart des Occidentaux — avait attribuées en septembre dernier à l’Iran.

La mission européenne de surveillance du détroit d’Ormuz (European-led Maritime Surveillance Mission in the Strait of Hormuz, EMASOH) est l’autre enfant chéri du président français : « C’est avec fierté que, sur notre initiative, nous avons su convaincre nos partenaires européens pour cette action essentielle », a déclaré M. Macron dans ses vœux aux armées sur la base aérienne d’Orléans le 16 janvier dernier : une opération pour renforcer la sécurité maritime dans cette région du golfe Arabo-Persique « si stratégique pour nous », qui permet également de garder dans ce secteur une autonomie stratégique jugée vitale, pour la France comme pour l’Europe.

Grandes fautes

« La géographie, ça sert, d’abord, à faire la guerre », s’intitulait un célèbre ouvrage d’Yves Lacoste (2) Le président français vient de l’expérimenter à ses dépens : l’utilisation dans son tweet du 16 janvier du qualificatif « Arabo-Persique » accolé au Golfe, lui a valu une avalanche de réactions indignées, avec force rappels historiques et production de cartes anciennes, notamment de la part d’internautes iraniens.

Lire aussi Akram Belkaïd, « Persique ou Arabique ? », « De l’Arabie saoudite aux émirats, les monarchies mirages », Manière de voir n˚147, juin - juillet 2016.

Notre confrère Gros-Verheyde, du site B2 à Bruxelles, qui se réfère à l’agence Isna, relève la réaction le 19 janvier du porte-parole du ministère iranien des affaires étrangères, M. Seyed Abbas Moussavi, qui s’adresse directement à « M. Macron »  : « Le Golfe situé au sud de l’Iran n’a qu’un seul nom et c’est le golfe Persique. Votre présence militaire dans le golfe Persique est aussi illégitime que le nom que vous venez d’attribuer à ce Golfe. Ce sont deux grandes fautes, mais compensables ».

Selon la déclaration adoptée lundi 20 janvier par huit pays (Allemagne, Belgique, Danemark, France, Grèce, Italie, Pays-Bas, Portugal), l’EMASOH a deux objectifs : le premier consiste à « garantir un environnement de navigation sûr » ; le second est plus politique et plus ambitieux, voire Inatteignable : « Apaiser les tensions régionales actuelles » dans le Golfe et dans le détroit d’Ormuz, « région essentielle à la stabilité mondiale », ce qui impose d’enclencher une « désescalade sur les questions de sécurité régionale » (3).

Cette mission — plutôt qu’opération, puisqu’elle n’a pas de mandat exécutif — « ne vise aucun pays en particulier », assure le porte-parole de l’état-major français, et reste ouverte à tout pays voulant s’y investir. À ce stade, outre la France qui a une frégate sur place, seuls les Pays-Bas — dont une frégate est déjà en route vers le Golfe — et le Danemark, qui s’est proposé pour la relever en septembre, sont officiellement impliqués. Mais d’autres participations sont attendues. Pour l’heure, l’appui français est central : le poste de commandement de la mission, sous les ordres d’un officier français dans un premier temps, est en cours d’installation sur la base française d’Abou Dhabi, au bord du Golfe. Il devrait être étoffé au fur et à mesure des ralliements d’autres marines européennes. La pleine capacité opérationnelle de l’EMASOH devrait être atteinte fin février.

Coalition de volontaires

La France est en première ligne dans le Golfe, face à l’Iran, en raison de :
 la présence de sa base militaire d’Abou Dhabi ;
 les accords de défense avec plusieurs émirats ;
 les ventes d’armes à la plupart des pays de la région ;
 sa position relativement importante dans la coalition anti-OEI, etc.

Paris n’est donc n’est pas fâché de pouvoir embarquer quelques alliés européens dans ce qui est certes une contribution utile à la sécurité de la zone, et des navires qui empruntent cette voie stratégique, mais qui, en parallèle des actions américaines, fait aussi partie indirectement de l’offensive occidentale contre l’Iran : la France, avec l’Allemagne et le Royaume-Uni en tant que « garants » du traité antinucléaire avec l’Iran, a d’ailleurs adressé un ultimatum à Téhéran, qu’on croyait pourtant avoir été le principal agressé après la liquidation d’un de ses principaux dirigeants sur un tir de drone américain, l’enjoignant de renoncer à toute violation de l’accord sous peine de sanctions.

Lire aussi Gilbert Achcar, « Danse du sabre entre l’Iran et les États-Unis », Le Monde diplomatique, février 2020.

Lors d’une conférence de presse lundi 20 janvier, à l’issue de la réunion des ministres des affaires étrangères de l’UE, le haut-représentant pour les affaires étrangères et la sécurité, Josep Borrel, a tenu tout de même à préciser que l’OMESAH « n’est pas une décision du Conseil. C’est une coalition de volontaires — menée par la France, qui a pris l’initiative et a réussi à rassembler plusieurs pays européens ». Il en a cependant salué son « importance », notant que c’est une « contribution à la désescalade » dans la région, qui vise à « assurer un environnement de navigation sûre » ; mais que c’est « quelque chose de différent de l’initiative américaine »« deux aspects cruciaux aux yeux des Européens », souligne le site B2, les Européens cherchant à ne pas se laisser entraîner dans une escalade « à l’américaine » avec l’Iran.

L’US Navy avait déjà mis en place dans le détroit d’Ormuz, sous le nom d’opération « Sentinel », des patrouilles militaires et des escortes de navires, avec la participation du Royaume-Uni, de l’Australie et de Bahreïn. Les Européens avaient décliné l’invitation à s’y joindre. En juin dernier, dans un tweet, le président Trump avait mis en cause « la Chine qui reçoit 91 % de son pétrole depuis le Golfe, le Japon 62 % et beaucoup d’autres encore. Alors pourquoi sommes-nous, depuis plusieurs années, les seuls à protéger ces voies maritimes pour zéro compensation ? Tous ces pays devraient protéger leurs propres bateaux ».

«  Nous sommes l’allié des États-Unis, mais on sait marquer une différence », se félicitait justement à ce sujet le général François Lecointre, chef d’état-major des armées françaises, lors d’un entretien avec l’Association des journalistes de défense le 22 janvier : « Nous ne sommes pas purement alignés. Nous sommes le seul pays européen à le faire, et c’est plutôt réussi » (4).

Projection de puissance

Côté français, on insiste aussi sur « l’effet fédérateur », en termes européens, de la mission maritime « Foch » en Méditerranée et dans l’Atlantique autour du porte-avions Charles de Gaulle : des unités de la marine grecque au large de la Crète, puis des frégates espagnole, allemande, et belge, voire néerlandaise pour divers exercices de l’OTAN au large de l’Écosse et des côtes néerlandaises, se joindront à l’escadre française à différents stades de la campagne.

Que la participation européenne soit ou non « gonflée » par Paris, qui rêverait de prendre la tête d’une escadre au drapeau bleu étoilé, la marine française, dans son dossier de presse sur la mission Foch, n’est pas avare de superlatifs : porte-avions nucléaire, le Charles-de-Gaulle « confère à la France une capacité d’action polyvalente et graduée de premier ordre. C’est un outil stratégique par la liberté d’action que les espaces maritimes lui procurent et par sa capacité de projection de puissance ». Si bien que le groupe aéronaval (GAN)  (5) est présenté comme un « outil de puissance politico-militaire et diplomatique » sans égal, et un « véritable atout stratégique », offrant « une capacité d’action graduée, adaptable et adaptée aux besoins des autorités politiques ».

En termes de « capacités », comme disent les militaires, cela donne ceci :
 « mobilité, endurance, autonomie » (grâce à l’inépuisable propulsion nucléaire) ;
 « projection de puissance » (grâce aux Rafale-Marine et aux missiles de croisière navals MDCN) ;
 « maîtrise des espaces aéromaritimes » (le groupe établit une bulle impénétrable à des dizaines de milles) ;
 renseignement et « capacité d’appréciation autonome de situation » (on se passe du parrain américain) ;
 « commandement depuis la mer, au plus près des théâtres d’opération majeurs » ( grâce à un état-major embarqué, apte à conduire une opération soit purement nationale, soit en coalition, sous l’égide de l’Union européenne, ou de l’OTAN, etc.) ;
 « agrégateur de moyens alliés, en particulier européens » ( grâce à l’intégration de navires amis au sein du groupe aéronaval, sur une phase ou l’autre de la campagne, et grâce au partage de manœuvres communes) ;
 « levier de coopération avec nos partenaires régionaux » (grâce à des exercices communs avec les États côtiers amis, des escales, des démonstrations ) ; - « dissuasion nucléaire » (sur ce plan, il s’agit plus d’une capacité technique — et politique — que d’une réalité : on ne sache pas que, pour une campagne multi-fonctions et multi-horizons telle que l’entame le groupe aéronaval, le porte-avions transporte dans ses soutes des charges nucléaires, bien que ses Rafale-M — M comme « marine » — soient capables d’en mettre en œuvre) (6).

On apprend également, dans ce dossier, que le Charles-de-Gaulle a une jauge de 42 500 tonnes (4 fois le poids de la Tour Eiffel) (7). Que l’âge moyen de l’équipage de 1 200 personnels est de 30 ans, avec un « taux de féminisation de 15,4 % ». Que le bâtiment peut catapulter un avion de 15 à 25 tonnes toutes les trente secondes, et les réceptionner sur une piste longue de 75 mètres, grâce à des « brins d’arrêt ». Qu’en dix-neuf ans, l’unique porte-avions français a parcouru en milles nautiques l’équivalent de 23 tours du monde, et assuré plus de 40 000 catapultages d’avions de combat. Et que c’est le douzième déploiement du groupe aéronaval depuis 2001, en majorité en Méditerranée orientale et dans l’océan Indien.

Le GAN « Foch », constitué en Task force TF 473, compte au total 2 800 marins, renforts européens non compris. Sa mission principale sera le « contrôle des espaces aéro-maritimes » et la « projection de puissance ». En Méditerranée, en février, « le groupe aéronaval assurera une présence opérationnelle, réactive et adaptable, afin d’être en mesure d’intervenir face aux enjeux de sécurité régionaux et d’assurer la continuité de la lutte contre le terrorisme djihadiste au Proche-Orient, en complément des forces françaises déjà engagées sur ce théâtre d’opération ». En mars et avril, il s’agira surtout d’exercices avec des marines alliées, dans ce qui sera « un retour du GAN en océan Atlantique et en Mer du nord, dix ans après son dernier déploiement dans la zone ».

Philippe Leymarie

(1Dans l’armée de l’air, le « show of force » est un passage à basse altitude, inoffensif (sinon pour les oreilles !), pour impressionner l’adversaire ou la population.

(2Ouvrage paru en 1976, aux éditions Maspero, réédité en 2012 et 2014 aux éditions La Découverte.

(3B2 fait remarquer que le mot « désescalade » revient à trois reprises dans la déclaration, et qu’il est l’un des leitmotivs récurrents dès qu’un responsable politique s’exprime ou qu’un diplomate précise le sens de cette mission.

(4Le même général, à propos de l’élimination du général iranien Soleimani, affirme qu’il était « un agitateur et un élément déstabilisateur très efficace des Iraniens. Mais ce n’était pas une très bonne idée de le tuer sur le territoire irakien ».

(5Le GAN comprend d’ordinaire le porte-avions, 3 à 4 frégates d’escorte, un bâtiment-ravitailleur et un sous-marin d’attaque, avec — en cas de besoin — le renfort d’avions de ravitaillement ou d’avions-radars. Sur une campagne de plusieurs mois, certaines de ces unités peuvent être relevées.

(6La dissuasion nucléaire est assurée surtout par les Rafale de l’armée de l’air en alerte à Saint-Dizier, dans l’est de la France, et le ou les sous-marins nucléaires lanceurs d’engins (SNLE) patrouillant en permanence dans l’océan.

(7Mais tout est relatif : les deux nouveaux porte-avions britanniques pèsent 64 000 tonnes chacun ; certains des onze porte-avions américains s’approchent des 100 000 tonnes…

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