Pour être tout à fait honnête, on pouvait penser que ce serait plus facile. Le Président-directeur général (PDG) et fondateur d’une (grosse) maison d’édition indépendante, le groupe Steinkis, qui regroupe Splash, Steinkis et Jungle, Moïse Kissous, s’associe à Wandrille Leroy, co-fondateur, avec Benoît Preteseille, de Warum/Vraoum, éditeur de bande dessinée alternative (dont Steinkis a été l’actionnaire à 60 % pendant un temps) pour sortir une nouvelle collection, un « label », Aux Confins, afin de publier, selon Leroy, qui en est le directeur éditorial, de « la fiction, sous toutes ses formes, réalisée par des auteurs étrangers, qu’ils soient émergents ou confirmés (…) » ; faire connaître « des œuvres qui sont restées dans l’ombre » et n’ont jamais traversé les frontières de leurs pays respectifs. Franchement, rendre compte de cette entreprise-là, ça s’écrit tout seul : choisir, dans le monde toujours plus surpeuplé de la bande dessinée (plus de 6 700 nouveautés en 2023, aux alentours de 8 000 cette année, selon l’estimation de différents libraires), de défendre des « œuvres restées dans l’ombre », c’est du courage et de la passion. Et probablement, aussi, une vocation à perdre de l’argent au nom d’une idée non-conforme au marché. Parfait.
Et une fois qu’on a dit ça, on dit quoi ? « Joli, les dos toilés » ? Sauf que le troisième titre est à couverture souple. Le format qui fera joli dans la bibliothèque ? Ils n’ont pas tous le même. On peut parler du papier satiné au grammage conséquent et doux sous les doigts, et du prix : 24 euros. Pas trop cher comparé à d’autres éditions. Pas donné, en regard de certaines. Voilà, on a fait le tour.
Et bien, pas le choix, alors : il va falloir lire.
Et ça commence très mal. Ce qui était un concept, une promesse, est brisé dès la première sortie : Au-Delà de Neptune, de l’Italien Gabriele Melegari n’est pas une traduction mais, de l’aveu même de Leroy, une création. Scandale ! Il est vrai que le travail graphique est absolument somptueux, que les fresques spatiales que contemple dans son vaisseau Lela, l’héroïne astronaute partie chercher des informations sur la possibilité de trouver une exoplanète susceptible d’accueillir les êtres humains restés sur une Terre dévastée, sont sublimes ; il est vrai que la gouache, utilisée tout du long, donne une profondeur à l’espace assez surprenante ; que, quoique du genre vu et revu, l’histoire, grâce aux ponts faits entre souvenirs de la vie d’avant et aliénante solitude du présent, entre regrets du passé et intoxicante excitation de la découverte future, est un peu moins un simple prétexte aux explosions picturales qu’il n’y pourrait paraître.
Et puis commencer une collection qui s’appelle Aux Confins à 4,3 milliards de kilomètres de la Terre, c’est relativement cohérent. Néanmoins, nous garderons l’œil alerte et l’esprit ouvert. Ou l’inverse, plutôt.
Avec Malanotte - La Malédiction de la Pantafa, de Marco Taddei et La Came, on revient sur Terre. Histoire typiquement ruralo-italienne de sorcière, de malédiction multi-générationnelle, parfaitement soutenue par l’ambiance remarquablement évoquée de ce genre de petit village avec ses vieilles, ses notables, ses parias, et ses non-dits. Mise en image en noir et blanc, jouant sur le décalage entre personnages très simples, presqu’un peu « mangaïsés » à certains moments (la plaie d’une partie de la bande-dessinée européenne moderne) et les noirs profonds, les dégradés et camaïeux granuleux de gris qui texturent les décors comme si l’on était dans un autre monde que celui des personnages. Une amie italienne l’a lue. Elle a eu un peu peur. Les histoires de sorcières et de malédictions, ça fait partie de son héritage. Tout le monde n’a pas cette mémoire-là, mais on est sans doute nombreux à connaître l’enfermement sur soi, les névroses collectives… Et, manifestement, cette œuvre-là arrive à faire le lien entre les deux, ce n’est pas si fréquent.
Troisième publication, qui a commencé sous forme de webcomic bihebdomadaire sorti au cours de l’année 2012 sur le site de Caroline Breault (Cab). Hiver Nucléaire nous plonge dans un univers post-apocalyptique québécois où l’on suit la vie de Flavie, une petite boulotte pleine d’énergie qui, à l’aide de son « ski-doo », sa motoneige, est la livreuse la plus compétente et téméraire d’un Montréal irradié à la suite de l’explosion d’un réacteur nucléaire, treize ans plus tôt. Situations de stress, tension, urgences permanentes : c’est ce qu’on nous a conditionnés à attendre avec ce genre de thématique. Et c’est ce qu’on ne retrouve qu’à peine dans cette bande dessinée. L’ensemble est rond, coloré, Batman n’apparait pas dix-sept fois en cinq pages pour sauver le monde, et les zombies n’attaquent pas. Le rythme est à l’exact opposé de ce qu’on « devrait » lire. Ca fait du bien.
Il ne se passe pas grand-chose et pourtant il s’en passe tellement. Une vie simple mais compliquée de fait. De la tendresse et les aléas d’un boulot dur ; de l’amitié et des déceptions. Une recherche de soi sans jamais vraiment se poser la question. C’est calme sans être ennuyeux. C’est en québécois : ça chante différemment. Et on ne lâche pas le livre parce qu’il ne nous lâche pas non plus ; il nous accompagne dans nos rêveries en même temps qu’il nous offre les siennes. De l’action ? Oui, un peu. De l’aventure ? Oui, un peu. Comme partout. Quasiment comme partout. Simplement une existence (presque) normale dans un monde qui ne l’est plus. Et qui impose sa nouvelle normalité.
Des livres qui inaugurent ce label, on peut ainsi conclure que, Aux Confins, ce n’est pas que de la bande dessinée : c’est un point de vue. Un point de vue sur ce que c’est qu’être éditeur, ce qu’on se doit de faire quand on en a la possibilité. Un point de vue sur ce qu’espérer de la bande dessinée : pas toujours les mêmes trucs, pas toujours les mêmes recettes, pas toujours les mêmes rythmes, surtout. Et un point de vue sur ce que c’est que la liberté artistique. Et sur la place qu’elle doit avoir au sein d’un monde qui ne s’intéresse qu’à la formule gagnante et où Astérix continue d’être en tête des ventes, quoi qu’il arrive. À la chaîne. Et en vitesse !
Il y aura certainement plus tard au catalogue des œuvres que, contrairement à ces trois premières, on n’appréciera pas. Peu importe : un point de vue, s’il convient à tout le monde tout le temps, ce n’est plus un point de vue, c’est un produit.
Les produits, ça ne manque pas. Les points de vue, aujourd’hui, dans les arts, en revanche…
P. S. : Cette chronique était bouclée, quand sont arrivées Les Aventures de Don Quichotte de la Manche, « par le célèbre Cervantes et un certain Rob Davis », auteur anglais qui, ici, décide d’expédier dès la trente-deuxième page, et en quelque trois planches, l’épisode des moulins. Et se concentrera tout le long des plus de deux-cent-cinquante autres pages aux « quêtes annexes », si l’on peut dire et, finalement, à travers son courage, son abnégation et son engagement totalement fou, à l’humanité absolue du personnage principal.
Joli symbole.
Aux Confins
Au-Delà de Neptune, Gabriele Melegari, mai 2025, 160 pages, 24 euros.
Malanotte - La Malédiction de la Pantafa, Marco Taddei et La Came, septembre 2025, 144 pages, 24 euros.
Hiver Nucléaire, Cab, Septembre 2025, 264 pages, 24 euros.
Les Aventures de Don Quichotte de la Manche de Cervantes et Rob Davis, Aux Confins, octobre 2025, 288 pages, 24 euros.
À en croire les propos officiels et médiatiques, la culture est intrinsèquement porteuse de merveilles diverses et morales. On finirait presque par oublier que ce qui la constitue, les discours, les politiques, le goût qui va saluer tel type d’œuvres plutôt qu’un autre, sont autant d’instruments idéologiques. Et on finirait presque par oublier que l’art n’a pas pour vertu d’être l’outil d’un consensus moralisateur utile à l’ordre.
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