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Des défauts dans la cuirasse

« Résilience » : c’est le nom à la mode, donné à l’opération militaire de soutien à la mobilisation hospitalière contre l’épidémie de coronavirus, en France. Mais c’est aussi une potion que les armées auraient pu s’administrer d’abord à elles-mêmes.

par Philippe Leymarie, 21 mai 2020
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Casque du XIe ou XIIe siècle, byzantin ou germanique. Metropolitan Museum of Art de New York.

«Ce pourrait être l’armée américaine qui a apporté l’épidémie à Wuhan. Soyez transparents : rendez vos données publiques. Les États-Unis nous doivent une explication ! ». Ce tweet, le 12 mars dernier, de Zhao Lijian, nouveau porte-parole très offensif du ministère chinois des affaires étrangères, pris à l’époque comme une réplique aux dénonciations américaines contre le « virus chinois » (1), faisait référence aux olympiades militaires internationales organisées en octobre 2019, à Wuhan, capitale de la province du Hubei, devenue quelques mois plus tard l’épicentre de la pandémie mondiale.

Lire aussi Martine Bulard, « Ce n’est qu’une trêve », « Chine - États-Unis, le choc du XXIe siècle », Manière de voir n˚170, avril-mai 2020.

Quelque dix mille athlètes avaient participé à ces jeux, dont plus de cent-vingt Américains, et plusieurs dizaines de Français, dont certains ont affirmé ces jours-ci qu’ils avaient connu à l’époque des symptômes s’apparentant — peut-être — à un coronavirus. C’est le cas, par exemple, de la championne du monde de pentathlon moderne, Élodie Clouvel, d’après laquelle d’autres athlètes français, mais aussi espagnols et italiens seraient également rentrés malades.

Certains d’entre eux, relayés par des parlementaires, demandent aujourd’hui un dépistage qui — selon Geneviève Darrieussecq, la secrétaire d’État aux armées, lors d’une audition au Sénat — n’aurait aucun sens, puisque les tests menés aujourd’hui, quel qu’en soit le modèle, ne permettraient pas de préciser la date d’une éventuelle contamination (2).

D’autres font valoir maintenant que les bagages des sportifs français avaient transité en novembre par la base militaire de Creil, dans l’Oise — où le virus a circulé très tôt en France, officiellement fin février, lorsque des équipages de l’armée de l’air basés à Creil assuraient le rapatriement d’une partie de la communauté française de Wuhan…

Porte-avions coulé

Lire aussi « Covid-19 : après la crise… les crises », Le Monde diplomatique, mai 2020.

Il n’en fallait pas plus pour embarrasser à nouveau les responsables des armées, déjà passablement chahutés ces dernières semaines :

 le porte-avions Charles-de-Gaulle, navire-amiral de la flotte française, « coulé » par le coronavirus, avec personnel mis en quarantaine puis en repos, campagne de désinfection et réorganisation des coursives, et donc indisponibilité opérationnelle pour plusieurs mois ;

 au vu des premiers résultats des enquêtes militaire, administrative et sanitaire, Mme Florence Parly, la ministre assez langue-de-bois des armées, entendue par les commissions spécialisées du Sénat et de l’Assemblée nationale, a finalement reconnu « sans doute un excès de confiance du commandant et du service médical [du porte-avions] dans sa maîtrise de la situation » (en interprétant des symptômes annonciateurs du coronavirus comme de simples signes de grippe, ou en autorisant un concert à bord et des sorties en ville lors de l’escale de Brest, à la mi-mars, pour « remotiver » l’équipage, etc.) ;

 moyennant quoi, tous les équipages de la marine sont désormais soumis aux examens médicaux, tests et quarantaines avant embarquement, après débarquement, etc. — de même que dans les armées de l’air et de terre, en prélude et en conclusion de toute participation à des opérations extérieures ;

 des informations le long des chaînes de commandement ne seraient pas remontées en temps utile jusqu’aux plus hautes sphères, un « défaut de coordination » qui — pour la ministre — expliquerait des retards dans les réactions face à la propagation du virus, dès le mois de février dernier, au sein du groupe aéronaval ;

 un déficit de crédibilité pour les opérations militaires en cours, en raison des risques réels ou supposés de contamination, des défections de personnels, de signes d’inquiétude dans les familles.

Variable d’ajustement

À quoi s’ajoutent :

 un recrutement en panne pour les armées pendant plus de deux mois (alors qu’elles doivent renouveler tous les ans jusqu’à vingt mille postes), ce qui fait craindre une baisse du niveau en qualité et en quantité ;

 un décalage des périodes d’entraînement, de mises en condition avant déploiement opérationnel, de relèves (qui concernent jusqu’à 15 000 hommes et femmes tous les 4 à 6 mois), ou de mutations (selon un tableau d’avancement annuel particulièrement difficile à mettre en œuvre en période de Covid-19) ;

 un décalage aussi de plusieurs mois des programmes d’armement, des livraisons, des commandes, avec des interrogations sur la survie de certaines entreprises spécialisées sur lesquelles Paris compte pour son propre approvisionnement et pour la pérennité de ses exportations ;

 des interrogations sur la capacité du ministère des armées à défendre un budget défense qui est supposé avoir été « sanctuarisé » par la dernière Loi de programmation militaire (LPM), mais pourrait souffrir de larges amputations, du fait de la crise économique post-Covid-19, des manœuvres habituelles de Bercy (qui rêve de refaire du budget défense une « variable d’ajustement »), et de la pression des oppositions et d’une partie de l’opinion en faveur d’une redéfinition des priorités gouvernementales.

Autant dire que la cuirasse — militaire comme budgétaire — a quelques défauts, dont se sont émus publiquement parlementaires et journalistes spécialisés ces derniers mois, avec à la clé un manque de confiance et de crédibilité, et la crainte que les éventuels adversaires ou même partenaires, plus ou moins proches de la France, ne profitent de la situation, au Sahel ou ailleurs.

Milieu clos

Sur ce terrain comme sur d’autres, le gouvernement tente de faire contre mauvaise fortune bon cœur :

 il apparaît que les armées sont relativement peu touchées, si l’on excepte le « cas d’école » du porte-avions : à la date du 11 mai, le ministère faisait état de 1 771 cas confirmés (dont ceux du porte-avions), estimant tout de même l’effectif des cas probables à 5 400, mais soulignant qu’il n’y a que quelques centaines de contaminés pour une armée de terre forte de 115 000 personnels ;

 les soldats des trois armes sont une population en majorité jeune, voire très jeune, en bonne santé, « qui ne vient pas consulter pour quelques signes » (Geneviève Darrieussecq, secrétaire d’État au armées, devant la commission de la défense de l’Assemblée nationale) ;

 la contamination massive et accélérée de l’équipage du porte-avions (et non celle de la frégate Chevalier Paul, qui l’accompagnait) s’explique entre autres causes par le fait qu’il s’agit d’un milieu clos, super-confiné, et que — dans ce bâtiment dont la conception remonte aux années 1980, et la construction aux années 1990 — les logements et locaux sanitaires sont étroits et très collectifs (avec jusqu’à quarante marins dans certaines chambrées) ;

 en février et mars, a insisté la ministre Florence Parly devant les parlementaires, « les décisions du commandement étaient pertinentes dans le contexte du moment » ( le commandant du porte-avions ayant d’ailleurs démenti lui-même avoir demandé à mettre fin à sa mission, en raison de la situation sanitaire à bord, comme cela avait été affirmé par certains marins) ;

 la ministre, qui avait suspendu le 5 avril dernier la mission du groupe aéronaval, affirme avoir donné l’ordre de revoir les processus de coordination au sein des état-majors, et demandé notamment au patron de la marine de « tirer les enseignements en termes de communication pour les marins et leurs familles » ;

Lire aussi Rémi Carayol, « Sahel, les militaires évincent le Quai d’Orsay », Le Monde diplomatique, juillet 2019.

 dans le même temps, Mme Florence Parly a fait valoir qu’à aucun moment les opérations extérieures n’ont été affectées, notamment la principale d’entre elles, au Sahel, démentant que le coronavirus soit pour quoi que ce soit dans la dureté actuelle des affrontements, dans la zone dite des « Trois frontières » ;

 les manœuvres de recrutement des armées ont repris à un rythme accéléré depuis le 11 mai, jour du début du déconfinement, avec possibilité ouverte de proroger d’un an tous les contrats ;

 la ministre a promis de « défendre la LPM », ainsi que le budget annuel de la défense, premier investisseur ou client de l’Hexagone, considéré en lui-même comme un acteur essentiel de la relance économique (3). Elle « défie quiconque » de lui prouver que les menaces ayant abouti à la définition de l’actuelle LPM (2018-22) auraient faibli, justifiant que Paris baisse la garde… et que son ministère abandonne une partie des crédits promis.

Seconde peau

Du côté des militaires eux-mêmes, si l’on en croit par exemple le général Vincent Guionie, commandant de la force terrestre, basé à Lille, la « résilience » (4) des militaires face à des menaces comme le coronavirus n’est pas à inventer : elle est comme « une seconde peau… Nous n’avons pas de mérite : nous sommes faits pour ça », résume ce général, responsable de la préparation des quatre vingt mille hommes et femmes de la force opérationnelle — pour qui « l’effet de sidération n’a pas été [pour eux] au même niveau que dans la population » (entretien publié par Olivier Berger, sur son blog de La Voix du Nord).

Il fait valoir lui aussi la jeunesse des effectifs, leur bonne santé, leur discipline, leur entraînement à réagir vite et la capacité à s’adapter. Ainsi, dans l’armée de terre, une première série de mesures a permis de limiter la casse : suppression de certains exercices ; refonte des calendriers des régiments ; retour au salut militaire simple, dans les relations humaines ; découpage par tiers des entraînements ; dispersion tactique maximale (à l’échelle d’un équipage de char ou d’une section d’infanterie), pour éviter au maximum la propagation du virus ; désinfection systématique, masques, etc. ; et désignation dans chaque unité d’un « officier de sécurité Covid-19 » (tout comme il y a un « officier de tir »).

Le ministère des armées doit faire face également ces jours-ci à la bronca des journalistes spécialisés dans les questions militaires. Évoquant un « contexte de crise informationnelle », l’association des journalistes de défense (AJD) dénonce des entraves à l’exercice du métier, qui ne sont pas nouvelles mais se multiplient ces dernières semaines : absence de réponse étayée en temps et en heure aux questions posées ; sélection arbitraire des journalistes ayant accès à certaines sources ; pressions exercées sur des journalistes à la suite d’articles ayant « déplu » ; mensonges, délibérés ou non, de la part des communicants ; traitement sur le même plan des journalistes professionnels et des influenceurs… La ministre, saisie également par des parlementaires, a jugé « indispensable de vider ce différend »...

Philippe Leymarie

(1Selon Washington, le virus se serait « échappé » du laboratoire de virologie de type P4 de Wuhan, construit à partir de 2010 en collaboration avec la France, mais dont la gestion n’aurait pas été sécurisée.

(2La secrétaire d’État a répété que le service de santé des armées (SSA) n’avait reçu aucun signalement de maladie pouvant a posteriori s’apparenter au Covid-19 de la part des membres de la délégation française à leur retour de Wuhan, époque où le virus était encore inconnu.

(3Comme ce sera, par exemple, le cas avec le lancement du futur porte-avions destinés à prendre la succession du Charles-de-Gaulle, pour lequel les plans sont finalisés, et sont dans l’attente des arbitrages.

(4Laura Raim, dans le semestriel Regards d’avril dernier, a fait un tour très complet du concept de « résilience », mis à toutes les sauces ces dernières années. Voir aussi, sur ce blog, « Guerre ou pas guerre ? ».

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