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Lettre de Tunisie

« Des émeutes sorties des tripes d’un pays à l’agonie ! »

Alors que la Tunisie célébrait les dix ans de la chute de Zine El-Abidine Ben Ali, le 14 janvier 2011, les quartiers populaires du pays se sont embrasés. Une semaine plus tard, à Kairouan, Sousse et Tunis, un front politique se lève pour dénoncer la répression policière et l’impasse de la classe politique sur la question sociale.

par Olivier Piot, 2 février 2021
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Slogans contre la police lors d’un rassemblement devant la mairie de Kairouan, 23 janvier 2021
Olivier Piot
Lire aussi Olfa Lamloum, « En Tunisie, les braises persistantes de l’esprit de révolte », Le Monde diplomatique, janvier 2021.

Une braise couve sous les cendres de Tunisie. Une semaine après la série d’émeutes et de manifestations qui ont embrasé, dès le 14 janvier, de très nombreux quartiers populaires du pays, la plupart des villes restent sur le qui-vive. « C’est un premier spasme de violence et de colère du corps social de la jeunesse, commente un militant de la section locale de l’Union générale des travailleurs tunisiens (UGGT), la grande centrale syndicale, à Kairouan, au centre du pays. À présent, c’est tout le pays qui reprend et, surtout, retient son souffle ». Samedi 23 janvier, pendant que la cité (sainte) de Kairouan se remet tout juste des émeutes, Tunis, la capitale, restait électrisée. En fin de journée, sur l’artère politique de l’avenue Bourguiba, des centaines de jeunes faisaient une nouvelle fois face aux forces de l’ordre, à deux pas du ministère de l’intérieur, symbole funeste de la répression sous les présidences de Zine El-Abidine Ben Ali, tombé précisément un autre 14 janvier.

À Kairouan, le quartier d’Al-Menchia a retrouvé le rythme lourd et indolent des jours de misère. Chaussée défoncée, bâtisses inachevées, immondices à même les trottoirs, métiers de l’informel, chômage, précarité... Les ruelles de cette partie nord de la ville transpirent la pauvreté. C’est ici que s’est allumé le feu de la révolte, dès le 14 janvier 2021, soir de l’annonce du confinement exceptionnel de quatre jours décrété dans tout le pays. Ici que par dizaines, et plusieurs nuits d’affilée, des jeunes âgés de 12 à 17 ans ont furieusement investi la rue. Vitrines brisées, commerces saccagés, pneus enflammés, jusqu’à ces voitures et motocyclettes disparues de la fourrière voisine. Un spectacle identique à celui diffusé en boucle par les télévisions nationales alors que le pays fêtait les dix ans de sa révolution.

Précarisation et pauvreté

« En quelques jours, la police a arrêté des centaines de personnes dont beaucoup sont, plus d’une semaine après, toujours en prison », commente le secrétaire général de l’union régionale de Kairouan (1) de l’UGTT. Assis dans son bureau, entouré des portraits d’anciens dirigeants historiques du syndicat, Saïd Sbouaï, 54 ans, fulmine : « Il faut arrêter de parler — comme beaucoup le font dans les médias — de délinquance et de vandalisme, voire de criminalité ! Ces manifestations sont avant tout sociales et surtout politiques : elles expriment le désespoir, les frustrations et la colère d’une jeunesse abandonnée par nos élites. La plupart de ces adolescents sont nés juste avant la chute de Ben Ali. Et qu’ont-ils connu depuis une décennie ? »

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Said Sbouaï, secrétaire général de la section de l’UGTT à Kairouan
Olivier Piot

Il est vrai que le gouvernorat de Kairouan (800 000 habitants) a payé au prix fort la « transition démocratique » engagée en 2011 (2). Dix ans au cours desquels tous les feux sont ici passés au rouge vif : records nationaux du taux chômage des jeunes (plus de 30 %) et du taux de suicide des 15-28 ans, déscolarisation alarmante des jeunes (les moins de 20 ans représentent 50 % de la population de la ville), augmentation galopante des prix des denrées de base, fermetures en cascade d’entreprises, fermes asphyxiées… L’équation de la galère s’écrit ici en trois termes tristement connus : pauvreté, précarité, misère sociale. « Cette situation est le direct produit de l’incapacité de nos élites politiques à ouvrir une fenêtre sur l’avenir et à trouver une solution à la crise économique et à ses tragédies sociales », surenchérit Saïd Sbouaï, rappelant que l’UGTT avait, sur ces mêmes thèmes, appelé à une grève générale le 3 décembre 2020. « Cette mobilisation était destinée à sensibiliser les jeunes sur la question de la répartition des richesses et des inégalités dans notre pays. Voilà pourquoi ils ont visé des symboles des pouvoirs publics et les signes extérieurs de richesse de certains habitants. Ce sont des émeutes du ‘‘ventre’’ de la Tunisie, des émeutes froides, impulsives sorties tout droit des tripes d’un pays à l’agonie ».

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Slogans contre la police lors d’un rassemblement devant la mairie de Kairouan, 23 janvier 2021
Olivier Piot

À quelques pas de l’immeuble syndical, un brouhaha sourd monte du parvis de la mairie. La veille, le 22 janvier, un message invitait sur les réseaux sociaux à un « rassemblement citoyen » devant la municipalité. Une vingtaine de jeunes, la plupart étudiants, brandissent des pancartes et assènent des slogans contre la « violence policière » et « l’État sécuritaire ». Parmi eux, divers militants de groupes politiques et collectifs de la gauche radicale tunisienne. Comme Chadia, 20 ans, étudiante en première année de langue française à Kairouan et membre de l’Union générale Tunisienne des étudiants (UGTE) : « C’est intolérable de garder en prison des jeunes mineurs qui n’ont fait qu’exprimer une colère légitime. Nous exigeons leur libération immédiate ! ». Clairement politique, la protestation arrive dans le sillage des évènements. À Kairouan, comme dans d’autres villes, des oppositions politiques s’organisent pour tenter de prendre la défense — et le relais — de l’explosion instinctive des quartiers les plus paupérisés du pays.

La nuit, « ultime espace de liberté »

Lire aussi Serge Halimi, « L’impossible arrive », Le Monde diplomatique, février 2011.

Quelques 140 kilomètres plus à l’ouest, sur la côte sahélienne, la grande cité balnéaire et commerciale de Sousse végète. Sur le front de mer, l’habituelle effervescence estivale a laissé la place à des hôtels et commerces fermés dont les façades semblent échouées le long des plages désertées. Depuis de longs mois, la crise du Covid-19 donne le coup de grâce à l’effondrement du tourisme. Là encore, dans les quartiers excentrés de Souiss ou du Gaz, mais aussi dans les villes voisines de Moknine ou Monastir, des émeutes ont explosé dès le 15 janvier. « Plus de 210 arrestations pour la seule ville de Sousse et environ 1 300 dans tout le pays, confie Souhail Mdimagh, 54 ans, avocat à la cour de cassation de Sousse, précisant que « la plupart de ces jeunes arrêtés n’ont même pas eu le droit de téléphoner à leurs proches ! ». L’essentiel des jeunes manifestants, sans emploi ou déscolarisés, avaient jusqu’ici la nuit comme parenthèse de détente et de vie. « Le confinement les a privés de cet ultime espace de liberté », explique de son côté, Mounir Houcine, 56 ans, syndicaliste et président de la section de Sousse, du Forum tunisien pour les droits économiques et sociaux (FTDES) (3).

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Slogans contre la police lors d’un rassemblement devant la mairie de Kairouan, 23 janvier 2021
Olivier Piot

Surtout, le syndicaliste insiste sur la répression policière qu’il estime « d’une rare violence » (4). Comme en témoignent les vidéos diffusées sur la Toile ou Fayza Mahmoudi, la mère d’un garçon de 21 ans, Ayman, inscrit dans un centre de formation en électricité et bâtiment. Le 17 janvier, vers 22 heures, le jeune homme sort de chez lui. Il reçoit alors en plein visage une bombe lacrymogène qui explose à bout portant. Transporté d’urgence à l’hôpital de Sahloul, il subit une première intervention chirurgicale. Une semaine après le grave incident, deux autres opérations l’attendent, pour soigner la fracture de ses os faciaux et tenter de réparer son visage défiguré. « Comment est-il possible qu’un jeune qui n’a rien fait puisse faire l’objet d’autant de violences de la part de la police, s’insurge par téléphone la mère de famille. Dans quel pays vivons-nous ? ».

« Ce sont les mêmes jeunes que ceux qui ont manifesté en 2013, 2014 et 2015, à diverses occasions, poursuit le syndicaliste Mounir Houcine. Mais depuis 2016, la classe politique tunisienne a définitivement tourné le dos à ces jeunes désenchantés et vulnérables. La seule réponse qui est donnée à leur détresse sociale et psychologique est la force sécuritaire de l’État et les sections de police qui les harcèlent au quotidien (5). Voilà pourquoi la contestation de ces jeunes, inspirée des traditions protestataires des tribunes, plus exactement des virages, lors des matchs de football, a pris cette tournure. Cette fois, au lieu de fumigènes, ils ont enflammé les pneus et barré les rues ». En novembre 2020, le gouvernement tunisien cédait aux revendications du mouvement social des grévistes d’Al-Kamour, une cité pétrolière au sud du pays. Un mois plus tard, « le bâton a remplacé la carotte », conclut le président de la section locale du FTDES. Pas question « qu’un lien se tisse » entre ces mouvements compulsifs de la jeunesse paupérisée et la profonde contestation sociale qui grandit dans le pays...

Vivre avec 2 dinars de l’heure

Lire aussi Thierry Brésillon, « “Il n’y a que des faux-culs et des vendus qui veulent te palper” », Le Monde diplomatique, janvier 2021.

Retour dans la capitale, dans les quartiers nord de Tunis. Au bout de la ligne 5 du tram, l’immense cité d’Ettadhamen (près de 300 000 habitants) a elle aussi été secouée par des émeutiers. Sur l’avenue Ibn Khaldoun, véritable artère commerçante du quartier, un magasin de la chaîne de supermarchés Aziza garde les séquelles d’autres nuits de violences. Propriété d’un homme réputé proche du parti islamiste Ennhadha, la boutique colorée arbore une enseigne cassée et une caméra de surveillance brisée. De l’autre côté de la rue, Amer, 58 ans, finit son service dans un café animé. Il était là cette nuit où « des jeunes en colère » sont venus manifester et briser des devantures. Aussitôt rentré chez lui, Amer a interdit à son propre fils de 18 ans de sortir de la maison. « Bien sûr, je ne suis pas d’accord avec ces violences, mais tous ces jeunes, je les comprends, explique le serveur. Pas de travail, des prix qui flambent, des diplômes qui ne débouchent sur rien… comment voulez-vous qu’ils s’en sortent. Moi, je travaille 10 heures par jour, 5 jours par semaine pour un salaire journalier de 20 dinars, soit deux dinars [60 centimes d’euros] de l’heure ! Vous avez vu le prix des patates, des piments, des tomates, des transports !! Personne ne peut vivre dignement avec ça. Et encore, moi, j’ai un travail... »

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Une ruelle du quartier populaire d’Al Menchia à Kairouan, 23 janvier 2021
Olivier Piot
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Fresque célébrant le « Club africain » de football (Tunis) – avenue Ibn Khodoun, cité Ettadhamen, Tunis, 23 janvier 2021
Olivier Piot
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La supérette Aziza saccagée sur l’avenue Ibn Kholdoun, cité Ettadhamen, Tunis, 23 janvier 2021
Olivier Piot

Contacté par téléphone, un jeune de 15 ans était là, lui aussi, ce même soir de violences à Ettadhamen où Amer a séquestré son fils. Il accepte de parler sous couvert d’anonymat et choisit lui-même le prénom de Ferid pour témoigner. « Je suis en classe de neuvième [la dernière du collège en Tunisie] dans un collège de La Manouba. Mes quatre frères et sœur ont tous des masters et sont tous sans travail. J’ai même mon frère aîné de 27 ans qui se drogue et dort toute la journée. Mon père, lui, est infirme : un accident du travail à la fabrique. Ce soir-là, après le confinement, des amis m’ont dit : « Y en a marre, on va tout casser ! ». Certains avaient été agressés et arrêtés par la police, plusieurs fois, pour presque rien. Je les ai suivis. Et puis c’est allé très vite : des pneus brûlés, des voitures cassées, des policiers en pagaille, partout autour des petits groupes J’ai vite quitté la manif, j’avais peur. Une semaine plus tard, j’ai trois amis de mon âge qui sont toujours en prison... ».

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La police toujours omniprésente avenue Bourguiba à Tunis… - 26 janvier 2021
Olivier Piot

Mardi 26 janvier, par des appels diffusés sur les réseaux sociaux, une manifestation était organisée dans la grande cité d’Ettadhamen pour protester contre les violences policières et la répression qui sévit dans le pays depuis dix jours. Soutenue par des collectifs de la société civile, dont le SNJT (Syndicat national des journalistes tunisiens), la marche s’est dirigée vers le Bardo, devant cette ARP (Assemblée des représentants du peuple) élue à l’automne 2019. Un an plus tard, en novembre 2020, la Cour des comptes de Tunisie remettait un rapport accablant sur le financement des partis politiques et candidats en lice lors des dernières élections (présidentielle et législatives). Un texte au vitriol qui dénonçait des faits de corruption et des financements privés et occultes (6). Peu après sa publication, ce brûlot avait soulevé une vive polémique dans le pays. Pour Samia Abdou, députée du Courant démocratique, le rapport constituait « une bombe apte à faire exploser 90 % du Parlement dans sa composition actuelle ». En attendant cet improbable dénouement, les quartiers populaires, eux, ont bel et bien explosé...

Olivier Piot

(1C’est dans cette ville que les conquérants arabes bâtirent la première mosquée d’Afrique du nord.

(2Lire Olfa Lamloum, « Tunisie, les braises persistantes de l’esprit de révolte », Le Monde diplomatique, janvier 2021.

(4Voir « Immersion au cœur des émeutes nocturnes qui ébranlent le pays », France 24, 19 janvier 2021.

(5Lire Thierry Brésillon, « Il n’y a que des faux culs et des vendus qui veulent te palper », Le Monde diplomatique, janvier 2021.

(6Lire « Tunisie, la révolution inachevée » d’Olivier Piot, à paraître.

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