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Des travaillistes embarrassés par les positions de leur leader sur Gaza

Bien que le Parti travailliste soit donné largement en tête des élections législatives de ce 4 juillet, plusieurs députés de la formation risquent de perdre leur siège. Les atermoiements du chef de file du Parti travailliste britannique (Labour), M. Keir Starmer, après l’embrasement du conflit entre Israël et Gaza ont agacé de nombreux partisans de la cause palestinienne.

par Tristan de Bourbon-Parme, 2 juillet 2024
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Londres, 10 octobre 2023 cc Alisdare Hickson

Quel est le point commun entre Mme Rushanara Ali, M. Jonathan Ashworth et Mme Shabana Mahmood ? Tous sont membres du cabinet fantôme du Labour, l’équipe de direction formée par le chef du parti Keir Starmer, et tous ont été reconduits dans leurs sièges de députés avec une majorité considérable en 2019.

Chacune de leurs circonscriptions est pourtant considérée comme « un terrain de bataille » par leur formation, qui a prévenu ses militants début juin : « Nous avons besoin de votre aide pour conserver ce siège pour le parti travailliste » à l’issue de l’élection générale du 4 juillet. La raison de cette crainte, alors que les sondages créditent le Labour d’une vingtaine de points d’avance sur le Parti conservateur depuis plus d’une année ? Tous trois s’étaient abstenus le 15 novembre 2023 à l’occasion d’un vote sur une motion déposée par le Parti national écossais en faveur d’un cessez-le-feu à Gaza.

Furieux, des résidents musulmans de leurs circonscriptions, pour certains soutenus par des organisations non gouvernementales (ONG) très actives comme Mend (Muslim Engagement and Development), se sont portés candidats contre eux. Avec l’espoir de profiter de l’importante minorité musulmane de ces trois régions administratives (entre 30 et 43 % des électeurs) pour l’emporter et pouvoir ainsi porter haut la cause palestinienne à la Chambre des communes.

À l’image du premier ministre conservateur Rishi Sunak et de nombreux dirigeants internationaux, pendant les deux premiers mois du conflit, M. Starmer a reconnu à Israël le droit à se défendre en bombardant Gaza et refusé de requérir un cessez-le-feu, lui préférant l’expression de « pause humanitaire ». Il a évolué en décembre vers la demande d’« un cessez-le-feu durable le plus rapidement possible ». Entre-temps, un tiers de ses députés avaient dénoncé sa position, parmi lesquels toute l’aile gauche du Labour, ainsi que le chef du parti travailliste écossais Anas Sarwar et les maires de Londres et de Manchester, MM. Sadiq Khan et Andy Burnham. Lors du vote de la mi-novembre aux Communes, d’autres membres du cabinet fantôme ont été jusqu’à en démissionner pour pouvoir se prononcer en faveur du cessez-le-feu contre l’avis de leur direction. Plusieurs dizaines de conseillers municipaux travaillistes ont également quitté leur parti, qualifiant leur position d’« intenable », et réclamé la démission de M. Keir Starmer. Point commun à ces rebelles : la présence d’une forte minorité musulmane dans les rangs de leurs électorats.

Le premier coup de semonce a été tiré le 29 février avec la victoire de M. George Galloway lors de l’élection partielle de la circonscription de Rochdale. Éternel activiste de la cause palestinienne, ce fondateur, en 2019, du Parti des travailleurs de Grande-Bretagne avait profité du chaos provoqué par la suspension, quelques jours avant le scrutin de M. Azhar Ali, le candidat travailliste enregistré en train de tenir des propos complotistes à l’encontre d’Israël. En position idéale pour présenter cette élection comme un référendum contre la position de M. Keir Starmer sur la Palestine, M. Galloway a été élu avec une large avance sur ses concurrents.

Lire aussi Daniel Finn, « Au Royaume-Uni, la rue avec Gaza, les élites derrière Israël », Le Monde diplomatique, mai 2024.

Les scrutins locaux du 2 mai ont confirmé l’incidence des tergiversations de Keir Starmer sur les résultats du Labour. Dans l’ensemble du pays, le parti a en moyenne gagné 4,5 %. Mais dans les localités comptant au moins 20 % d’électeurs musulmans, sa progression a été limitée à 3 %. À Blackburn, Bradford et Oldham, les travaillistes ont même perdu des sièges de conseillers municipaux au profit de candidats indépendants ou du Green Party, dont l’arrêt des combats à Gaza et la condamnation des agissements d’Israël constituaient le principal argument de campagne.

Les projecteurs se sont braqués sur l’élection du maire des Midlands de l’Ouest, un comté métropolitain de près de trois millions d’habitants au cœur de l’Angleterre. Avec ses 69 621 voix, soit 11,5% des suffrages, l’indépendant Akhmed Yakoob a presque empêché le travailliste Richard Parker de se faire élire. « C’est le début de la fin pour le Labour à Birmingham et dans les Midlands de l’Ouest », a-t-il prévenu après l’annonce des résultats. Fort de ce demi-succès et de ses 195 000 fans sur TikTok, il s’est alors fixé comme nouvel objectif de battre ou de faire battre la députée travailliste Shabana Mahmood dans la circonscription de Birmingham Ladywood. De quoi faire dire à M. Ali Milani, le président du réseau musulman travailliste, que la position de son parti sur Gaza « aura de graves conséquences électorales. Si j’étais député travailliste à Bradford, Birmingham, Leicester ou dans certaines parties de Londres ou de Manchester, je serais très inquiet ». Au total, seize députés du Labour seraient en grande difficulté, dont Mme Jess Phillips, qui avait pourtant démissionné du cabinet fantôme en novembre pour voter l’appel au cessez-le-feu.

La rancœur des militants pro-palestiniens est d’autant plus tenace que M. Keir Starmer a lancé depuis son arrivée à la tête du parti une chasse aux députés de l’aile gauche du parti, traditionnellement les plus engagés dans la cause palestinienne.

Interdit de siéger sous la bannière travailliste depuis 2020, l’ancien leader Jeremy Corbyn fait campagne en tant qu’indépendant pour tenter de sauver le mandat de député qu’il détient depuis 1983 dans une circonscription d’Islington, au nord de Londres. La chasse aux « gauchistes » et aux pro-palestiniens s’est transformée en purge politique au début de la campagne électorale, avec l’éviction pour des motifs obscurs de plusieurs candidats pourtant soutenus par les associations locales.

Afin d’atténuer la colère des électeurs sensibles au sort des Palestiniens, M. Keir Starmer a fait ajouter dans le programme du Labour, dévoilé mi-juin, que les siens s’engageaient « à reconnaître un État palestinien en tant que contribution à un processus de paix renouvelé qui aboutirait à une solution à deux États, avec un Israël sûr et sécurisé aux côtés d’un État palestinien viable et souverain ». Un signal sans doute un peu tardif pour paraître sincère.

Tristan de Bourbon-Parme

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