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Digression inspirée par le feuilleton

par Evelyne Pieiller, 25 novembre 2020
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Auguste Rodin. — « Trois études pour la tête de Balzac » (projet abandonné).

Il semble qu’en ce moment, faire preuve de mauvais esprit relève de l’hygiène mentale. Suite donc du podcast combattant de Sandra Lucbert, objet du précédent billet de ce blog (1). Et, dans l’élan, on se rappelle que jadis, des écrivains avaient assez toniquement pris parti pour la dette privée.

Lire aussi Sandra Lucbert, « Feuilletonner la guerre de position », Le Monde diplomatique, 10 novembre 2020.

M. Honoré de Balzac, par exemple, qui s’y connaissait, propose en 1827 L’art de payer ses dettes et de satisfaire ses créanciers sans débourser un sou enseigné en dix leçons, ou Manuel du droit commercial à l’usage des gens ruinés, des solliciteurs, des surnuméraires, des employés réformés et de tous les consommateurs sans argent, par feu mon oncle, professeur émérite. Le tout publié par son neveu, auteur de L’art de mettre sa cravate. En épigraphe :

« Plus on doit, plus on a de crédit. »

Quelques aphorismes éclairants choisis dans ce décontractant opuscule :

« Quiconque ne fait pas de crédit doit infailliblement faire banqueroute, parce que plus on fait de crédit plus on débite, plus on débite plus on fait d’affaires, plus on fait d’affaires plus on gagne d’argent. »

« Faire des dettes chez les gens qui n’ont pas assez, c’est accroître le désordre, multiplier les infortunes. Devoir aux gens qui ont trop, c’est, au contraire, compenser les misères, et tendre au rétablissement de l’équilibre social. »

M.Jacques-Gilbert Ymbert (1786-1846), haut fonctionnaire et vaudevilliste, offrait de son côté quelques années plus tôt L’art de faire des dettes par un homme comme il faut, suivi de L’art de promener ses créanciers (Rivages). Tout indique que les temps portaient à réflexion sur la répartition des richesses... notamment du côté de ce qu’on n’appelait pas encore les couches moyennes. Ymbert choisit pour épigraphe :

« Il faut que tout le monde vive. »

Et explique avec flegme que l’aimable parasite, qui consacre son énergie à se pomponner et à salonner, a un mérite splendide : il fait travailler les autres. Tailleurs, coiffeurs, conducteurs de calèches, pâtissiers, etc. Il consomme, il stimule, il est un vrai cadeau pour l’économie.Ymbert, c’est du brutal à l’envers. Imperturbable, il souligne que l’homme comme il faut, rejeton de bonne famille bourgeoise, qui préfère gracieusement ne rien faire sinon se faire plaisir, est en réalité le créancier de la société entière, car lui œuvre, enfin, n’exagérons rien, est une réclame vivante pour la civilisation. Deux recommandations pour pratiquer correctement cet art : avoir un aplomb inoxydable, et ne jamais se mêler de politique, ce qui permet d’être toujours avec entrain du côté… du manche, et de la caisse.

La spéculation, « ni plus ni moins qu'une forme de haute trahison »

Enfin, même s’il ne s’agit plus directement de la dette privée, saluons, plus ancien, nettement moins rigolard, l’étonnant Daniel Defoe, dans Anatomie de la Bourse et des pratiques spéculatives (Rivages), et sa définition de la spéculation (1701) :

« La spéculation, telle qu’elle est actuellement pratiquée et selon ce qui est généralement entendu par ce terme, n’est, par sa nature même et par ses conséquences, ni plus ni moins qu’une forme de haute trahison. »

Evelyne Pieiller

(1Lire Sandra Lucbert, Personne ne sort les fusils, Le Seuil, Paris, 2020.

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