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Du franc CFA à l’éco : une angoisse ouest-africaine

L’annonce faite le 21 décembre de la suppression du franc CFA et son remplacement par l’éco a suscité non pas des hourras, mais une vague d’angoisse et de protestations dans les pays concernés : ceux de la zone franc en Afrique de l’Ouest, Sénégal, Mali, Burkina-Faso, Niger, Côte d’Ivoire, Togo, Bénin et Guinée Bissau.

par Sabine Cessou, 13 janvier 2020
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Marché à Mopti, au Mali, 2007 cc Emilio Labrador.

Un torrent de commentaires négatifs s’est déversé sur les réseaux sociaux. La suppression du franc qui doit son nom aux « Colonies françaises d’Afrique », créé en 1945, puis devenu le franc de la « Communauté financière africaine », était pourtant réclamée par des économistes, mais aussi par les tenants du nationalisme africain.

L’économiste togolais Kako Nubukpo, qui a ardemment milité pour la disparition de cette devise, a estimé qu’il s’agit d’une « excellente nouvelle » et d’un pas décisif vers la conquête de la souveraineté monétaire, arguant du caractère irréversible du processus engagé à Abidjan. Et ce, même si cette souveraineté n’est pas complète puisque l’Afrique centrale va devoir attendre avant l’abandon du franc CFA, dans des délais que nul ne connaît pour l’instant — or, ce sont ces pays, exportateurs de pétrole, qui pourvoient le plus aux réserves en devises placées auprès du Trésor public français.

D’autres analystes africains y ont vu un complot de la France pour mettre à mal le projet de monnaie commune ouest-africaine : l’éco. Une monnaie en projet depuis 1983, et dont le nom ne vient pas de l’imaginaire français, mais plutôt du manque d’imagination de la Communauté économique des États d’Afrique de l’Ouest (Cedeao), qui a simplement repris les trois premières lettres de son acronyme en anglais, ECOWAS.

Réactions antifrançaises

Pourquoi les critiques ont-elles été aussi vives, alors que la suppression du franc CFA, la fin du dépôt des réserves en devises des pays concernés auprès du Trésor public français et la fin de toute tutelle de Paris est annoncée en Afrique de l’Ouest ?

Felwine Sarr analyse une « vraie défiance à l’égard de la France, alimentée par l’ambiguité de la réforme et le traumatisme laissé par la dévaluation du franc CFA en 1994, imposée par la France et le Fonds monétaire international (FMI), qui a divisé par deux le pouvoir d’achat. Ici, la symbolique a été dévoyée, car il n’appartenait pas à Emmanuel Macron de dire qu’il avait voulu la réforme, mais plutôt aux chefs d’État de l’Union économique et monétaire de l’Ouest africain (UEMOA). Le discours et l’attitude du président français n’ont rien arrangé : il largue les amarres en restant dans l’imaginaire de la tutelle, et s’immisce symboliquement dans un projet qui n’est pas le sien. »

La présence du président ivoirien Alassane Ouattara n’a pas non plus été lue correctement : il est apparu comme un « valet » de la France, plus que jamais, alors qu’il s’exprimait en tant que président de la conférence des chefs d’État de l’UEMOA. Rappel de Kako Nubukpo : « Le régime de change est du ressort de la conférence des chefs d’État, et non du conseil des ministres de l’UEMOA ou de la Banque centrale des États d’Afrique de l’Ouest (BCEAO). Il était normal que ce soit le président Ouattara qui s’exprime sur l’avenir du franc CFA en tant que président en exercice de la conférence des chefs d’État de l’UEMOA, mais était-il normal qu’il s’exprime au nom de l’éco ? ». Par ailleurs, personne dans les équipes des deux présidents n’a jugé bon d’expliquer qu’Alassane Ouattara s’était rendu le matin du 21 décembre à Abuja à un sommet de la Cedeao, laquelle a publié un communiqué se félicitant de la mesure prise par l’UEMOA.

La Banque centrale des États d’Afrique de l’Ouest a aussi publié un communiqué, mais l’UEMOA « doit des explications aux populations », estime Felwine Sarr. L’annonce semble avoir été mal préparée, en raison du secret qui l’a entourée. « À part le top management de l’UEMOA, personne n’était au courant ! », souligne l’économiste sénégalais.

« Aux Africains de prendre leurs responsabilités »

À la question du ressentiment antifrançais, Kako Nubukpo répond : « Une partie des critiques n’est pas dirigée contre le franc CFA, mais contre la France perçue comme non sincère. Des gens, dans la diaspora surtout, voient tout en noir : tout ce que la France fera, on y verra un complot derrière car la France a une position ambiguë sur la responsabilité en dernier ressort du franc CFA, qu’elle a toujours qualifiée de monnaie africaine, alors même que tout se fait à Paris : le dépôt des réserves de change, la fabrication des billets et les réunions d’octobre des ministres des finances de la zone franc. » Pour lui, la suppression du franc CFA représente rien moins qu’un « événement historique ». Pourquoi ? « Le changement de nom d’une monnaie, qui est à la fois une unité de compte et une institution, n’est jamais neutre. On l’a vu quand le reichsmark est passé au deutsche mark et à l’euro. Ces signes ont des conséquences. Des changements profonds se sont manifestés. Ici, nous clôturons une page de 60 ans, après les indépendances. »

Lire aussi Sanou Mbaye, « L’Afrique francophone piégée par sa monnaie unique », Le Monde diplomatique, novembre 2014.

Quid du ton de l’annonce d’Emmanuel Macron, qui a commencé par dire « J’ai voulu engager cette réforme », alors que des experts et la société civile la lui demandent depuis 2015 ? « Il s’est à mon sens adressé aux dirigeants africains : il leur dit, à sa manière et en substance : “Vous instrumentalisez la France pour combler les défaillances de votre propre gouvernance, cela ne peut pas continuer. Je vous rends votre monnaie et je vous convoque à Pau pour que vous me disiez clairement si vous avez encore besoin de la France ou pas”. Il met les dirigeants africains devant leurs responsabilités, parce qu’il a compris que ceux-ci utilisent la France pour se défausser. C’est surprenant que les gens passent à côté, car il s’agit d’une phase cruciale pour la gouvernance africaine qui doit maintenant prouver qu’elle n’est plus dans la servitude volontaire. » Même analyse, avec des nuances, dans un éditorial du Monde : « Cette insistance [de M. Macron] à s’attribuer la paternité du changement, si elle renvoie à une certaine inertie des dirigeants concernés, n’est pas de bon augure alors qu’il s’agit d’inciter les États ouest-africains à prendre leurs responsabilités. » (lire aussi « Le franc CFA, un débat largement politique »)

L’éco, un projet ouest-africain

Que va-t-il se passer ? Le franc CFA sera remplacé par l’éco en 2020. Il n’y a pas de dévaluation déguisée derrière cette mesure, puisque la parité fixe a été annoncée. « Un travail de pédagogie immense est à faire, selon Kako Nubukpo. L’éco est un projet de monnaie commune mené par les quinze pays membres de la Cedeao. On ne peut pas parler de CFA “bis” pour l’instant. Il y aurait un problème si un État qui respectait les six critères de convergence (parmi lesquels le niveau d’inflation, le déficit budgétaire et l’encours de la dette) se voyait refuser l’entrée dans l’éco. » Le Ghana a affirmé le 29 décembre sa volonté d’entrer dans la zone éco, à condition que la nouvelle monnaie n’ait pas un taux de change fixe aligné sur l’euro, mais un taux de change flexible. « Le gouvernement se penchera sur le changement opéré par l’UEMOA au sujet de l’éco, qui devra constituer la monnaie unique de la Cedeao », a déclaré un porte-parole du ministre des finances du Nigeria, où un vif débat est en cours sur l’opportunité de rejoindre l’éco. Et surtout, d’en prendre le leadership, dans la mesure où le pays pèse 66 % du PIB de la Cedeao et 55 % de sa population.

« Le maintien de la parité fixe est une question sérieuse, commente Felwine Sarr. La politique monétaire est un levier dans nos économies, pour encourager la production locale et soutenir les exportations ». Or, le franc CFA est critiqué pour être une monnaie trop forte, ce que sera aussi l’éco si elle garde une parité fixe avec l’euro. Dans son billet Facebook qui a fait date et contribué à recadrer le débat, Felwine Sarr poursuit : « La question du régime de change, de la parité fixe avec l’euro demeure intacte. Le choix de maintenir cette parité par les pays de l’UEMOA vise à rassurer les investisseurs sur la stabilité de la monnaie et éviter le risque d’inflation ou de fuite de capitaux. C’est un message destiné aux investisseurs, aux marchés des changes, aux acteurs économiques ayant pour objectif de répondre à l’incertitude que pourrait générer cette évolution. La vraie question pour nous est cependant celle de notre capacité à retrouver une politique monétaire proactive et à ajuster les chocs qui affectent nos économies par l’adoption d’un régime de change adapté (flexibilité totale ou flottement encadré). Un régime intermédiaire avec une parité arrimée à un panier de monnaie composé des monnaies des pays avec lesquels nous échangeons le plus (un currency board) est la formule la plus adaptée, vue la structure de nos économies, à ce moment de notre histoire économique. »

Kako Nubukpo confirme : « Soyons vigilants sur la question du régime de change. Tel que ça a été présenté, le taux de change fixe avec l’euro apparaît comme une mesure transitoire de nature à rassurer les marchés financiers. L’adoption d’un panier de devises aurait tout aussi bien pu être compatible avec cette phase transitoire. Le principal défi aujourd’hui consiste à construire la transition qui va nous mener à l’effectivité d’un éco flexible ».

Une page se tourne

Pour Felwine Sarr, une page se tourne, mais dans « le long terme » seulement. « La rupture radicale n’a pas eu lieu, puisque l’Afrique centrale n’est pas concernée, tandis que le principe du libre transfert des capitaux n’a pas été remis en cause. Il permet aux multinationales, si elles le souhaitent, de rapatrier leurs bénéfices engrangés dans notre zone. Un processus est mis en place, un tabou a sauté. La France a tourné casaque : le système se fissure. En lâchant sur le placement des réserves de devises sur un compte d’opération du Trésor public, la France admet que le système n’était pas équitable et juste. C’est un aveu, et il n’y a pas de raison que le système dure. »

De son côté, Kako Nubukpo analyse le « moyen terme », en voyant deux enjeux, l’un en France, l’autre en Afrique : « Le premier test est celui de la sincérité, puisque la France a toujours été critiquée pour son ambiguïté. Pour l’instant, on ne peut pas reprocher à Macron de couper le cordon ombilical et de dire clairement la position française. Pour les chefs d’État africains, le test de crédibilité va se poser. On ne peut pas réclamer la souveraineté monétaire et ne pas l’assumer le jour où on vous la concède. »

Dont acte : afin d’accompagner au mieux les politiques publiques, Kako Nubukpo organise à l’université de Lomé un colloque scientifique du 28 au 30 avril 2020, « Quelle monnaie pour quel développement en Afrique de l’Ouest ? éco 2020 », en présence d’experts et de nombreuses voix critiques, dont Felwine Sarr, l’opposant ivoirien et économiste Mamadou Koulibaly, l’ancien secrétaire général de la Commission économique pour l’Afrique Carlos Lopes, l’ancienne ministre des finances du Cabo Verde Cristina Duarte, l’essayiste malienne Aminata Dramane Traoré, l’économiste sénégalais Demba Moussa Dembélé, le politologue malien Issa Ndiaye et le chercheur d’origine camerounaise Martial Ze Belinga.

« Aux Africains de montrer qu’ils sont capables de gérer une monnaie dans un cadre d’intégration régionale, poursuit Kako Nubukpo. Je ne vois pas en quoi l’annonce de l’éco serait un problème pour la Cedeao qui s’est montrée incapable de la mettre en place depuis 1983. Le train est mis en marche et c’est à la Cedeao de faire cette annonce. À nous, Africains, de nous retrousser les manches pour construire une monnaie crédible qui puisse inspirer confiance à la population. Oublions la France ! »

Sabine Cessou

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