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Écriture exclusive

par Alain Garrigou, 18 mars 2021
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Bruce Black. — « Codes », 2020.
Lire aussi Xavier Monthéard, « Point médian et cause des femmes », Le Monde diplomatique, décembre 2019.

Le principe d’égalité entre femmes et hommes fait quasiment l’unanimité dans les pays démocratiques occidentaux. Il faut toutefois qu’elle ne soit pas tout à fait réalisée pour susciter des polémiques. Comme on a souvent évoqué le « vieil homme » qui freinerait les révolutions, le principe se heurte au passé inscrit dans les mœurs, les techniques ou les mots. Ce n’est donc pas un hasard si l’un des outils de cette égalisation est au centre des polémiques. L’écriture inclusive se propose en effet de rompre avec une langue genrée où le masculin l’emporte. La langue n’est pas un outil neutre comme les linguistes, anthropologues et autres spécialistes l’ont largement démontré. Les significations, les visions, les schèmes d’un autre temps y vivent en quelque sorte, marquant inconsciemment nos gestes et pensées. Si les révolutions ne se sont pas trompées en voulant changer le langage, elles ont aussi appris que ce n’était pas si facile. Ce furent globalement des échecs coûteux, parfois sanglants et toujours conflictuels. Ce n’est certes pas une raison d’abdiquer toute volonté de changer les choses, à condition de s’interroger au-delà du principe. L’écriture inclusive est brandie comme un outil de cette égalité des genres. Mais on n’a rien résolu quand on met en valeur ses bénéfices ou quand on a au contraire répertorié ses impasses syntaxiques, comme le font les adversaires. L’évaluation ne peut se cantonner à un débat de principe, ni même sur les propriétés, mais doit mettre ceux-ci et celles-ci en rapport avec les usages concrets de l’écriture inclusive.

Par définition, l’écriture inclusive concerne la langue écrite et accuse un peu plus l’écart entre langue écrite et langue parlée. Dans certains cas, il est impossible de prononcer ce qui est écrit. Est-il nécessaire de démontrer qu’elle ajoute à la complexité, ne serait-ce que par les questions qu’elle amène à (se) poser, et que cela pénalise forcément les personnes le plus démunies culturellement et socialement. Certains partisans de l’écriture inclusive se moquent volontiers de ceux qui font état de cet inconvénient : il n’y aurait aucune difficulté. Il faut comprendre que la critique de l’écriture inclusive comme instrument d’exclusion sociale serait arrogante envers les jeunes et les classes populaires sous prétexte d’empathie. Il faut ne pas avoir d’expérience d’enseignement pour le soutenir. La vanité, maladie quasi professionnelle des universitaires selon Max Weber, sévit aussi par anticipation. A-t-on fait quelque expérience de la praticabilité de l’écriture inclusive selon l’âge, les niveaux d’instruction et les milieux sociaux ? Il faudrait commencer par là.

L’écriture inclusive intervient facilement dans les circulaires et plaquettes de la bureaucratie. Cela explique en partie son apparition originelle dans l’université puis dans les bureaucraties administratives. Quelques mairies l’ont en effet imposée dans leurs documents administratifs. Au nom de l’égalité des genres. Aussitôt, des opposants ont appelé à son interdiction par l’État. Au nom de l’égalité sociale et de l’unité nationale. Il est facile et peu gênant d’introduire un point médian ou normal à tou.te.s ou à citoyen.ne.s en en tête des courriers, des affichages ou des tracts. Dans les mairies, les convictions se renforcent d’opportunisme politique. Toutefois, limité à ces espaces, le bénéfice paraît bien réduit. Sauf à aller plus loin. On ferait l’ange en feignant d’oublier que l’écriture inclusive à l’université est généralement mêlée à d’autres causes dont le mélange est militant et étranger à l’univers scientifique : en l’occurrence l’intersectionnalité comme mode de convergence d’une recherche et d’un enseignement dévoués à la défense des dominés.

Lire aussi Michel Bozon, « Transformations de la sexualité, permanence du sexisme », Le Monde diplomatique, février 2018.

Puisque l’université est le lieu privilégié de l’écriture inclusive, on peut s’étonner aussi qu’elle n’ait pas donné lieu à des enquêtes sur son appropriation, c’est-à-dire non point comme une question d’opinion — « êtes-vous pour ou contre », comme on traduit si spontanément les débats aujourd’hui — mais par sur la capacité à la maîtriser. Rien de plus facile — surtout pour des spécialistes de sciences sociales — qu’une enquête empirique pour mesurer les difficultés pratiques des premiers concernés : les élèves des enseignements primaires, secondaire et supérieur. Significativement, il n’est guère question d’eux dans la polémique. Qu’il me soit permis de rapporter ici que des étudiants confessent à la sortie des examens avoir employé l’écriture inclusive pour « faire plaisir à la prof ». C’est en effet une dimension supplémentaire du problème que de savoir précisément où et comment est utilisée l’écriture exclusive. Ce n’est pas la même chose que de l’utiliser sur un document administratif et d’en faire usage dans des circonstances comme l’examen. Des députés ont prétendu que des notes avaient été affectées par l’usage de l’écriture inclusive, ont même désigné des institutions, sans preuves tangibles et surtout sans noms. Cela n’est pas franchement nouveau. Bien avant que l’on parle d’écriture inclusive, des universitaires ont abusé de leur pouvoir pour des raisons idéologiques. La plupart du temps, l’abus n’est ni délibéré ni conscient. La vigilance s’impose toujours mais spécialement dans certaines circonstances.

Les universités délivrent des diplômes et font donc passer des examens. Au fondement des universités modernes, cette fonction spécifique d’évaluation par l’excellence et la justice a été imposée par les États contre le népotisme, le favoritisme et l’arbitraire. L’usage de l’écriture inclusive est-il neutre à cet égard ? Utilisée dans des copies, celle-ci introduit bien une brèche dans l’anonymat. Ce n’est certes pas un anonymat personnel mais l’écriture inclusive étant un marqueur idéologique, elle indique aux correcteurs dans quel camp les candidats se situent. Par conviction ou calcul. Il ne faudra pas attendre longtemps pour que soient faits des recours auprès de l’administration universitaire ou des tribunaux administratifs par des étudiants qui se jugent lésés. À tort ou à raison, là n’est pas la question. En tout cas, avec des graves préjudices pour tous.

Alain Garrigou

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