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Ensauvagement, décivilisation et brutalisation…

par Alain Garrigou, 20 novembre 2020
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John Singer Sargent. — « Gazés », 1919.

«Ensauvagement » : mot-diagnostic censé dénoncer et caractériser la violence urbaine en général, ici livré par le ministre de l’intérieur Gérald Darmanin à l’occasion d’une agression de policiers. On ne doute pas un instant qu’il est délibéré et même pensé. On n’est pas sûr qu’il ait été bien choisi, quelle que soit la réalité de la montée de la violence physique et verbale depuis quelques décennies.

Lire aussi Vincent Sizaire, « Réprimer la délinquance des puissants », Le Monde diplomatique, février 2020.

Nommer n’est pas neutre, spécialement en politique. Cela est source de bien des conflits, de méprises et d’accusations. Les mots portent un sens qui contraint leurs utilisateurs, souvent sans qu’ils le sachent eux-mêmes. On comprend qu’une partie de la langue de bois politique vienne de cette intuition, chez des responsables qui connaissent mieux par expérience les chausse-trappes du langage. Spécialement sur des sujets où pointe facilement l’ombre de l’indicible. La violence en fait partie dès lors que sa seule évocation suscite des soupçons sur sa juste évaluation. Montée ou non ? Les propos du ministre ont donc suscité d’inévitables commentaires : dans le contexte, « ensauvagement » s’appliquait aux jeunes de banlieues populaires, protagonistes de ces violences, et censés agir de plus en plus violemment.

Or non seulement le terme n’est pas neuf mais il voisine avec d’autres termes dont un aperçu permet d’apprécier derrière le son, l’ampleur du sens. Trois termes au moins peuvent permettre de penser une violence croissante : ensauvagement, décivilisation et brutalisation.

Les déclinaisons de « sauvagerie » — sauvage, ensauvagement, auxquels on pourrait ajouter barbarie — et d’autres termes souvent accolés - animaux, primitifs, barbares — en référence à des périodes reculées ou des contrées éloignées ont été très courants dans la deuxième moitié du XXe siècle. Les révolutions depuis 1789, 1830, 1848 à la Commune ont focalisé l’attention sur la violence des foules révolutionnaires. La peur des classes possédantes s’est d’abord exprimée dans les lieux mondains ou les colonnes de la presse, avant de susciter une mise en forme à prétention scientifique : la science des foules. Taine en fut un des premiers artisans dans ses Origines de la France contemporaine. Suivi par Scipio Sighele, Gabriel Tarde et Gustave Le Bon, cette pensée fut très influente sous la IIIe république. Dans ce régime naissant, elle était tout simplement antirépublicaine. Le premier objet de la hantise ? Les foules révolutionnaires suscitèrent chez Taine une impression forte, qui l’amena à les penser comme une unité collective en elle-même, caractérisée à la fois par sa composition et par ses actes. Ses actes ? La violence tout d’abord, mais aussi l’alcoolisme, et plus généralement la dépravation de ses membres : les classes populaires, les étrangers, les femmes.

Il suffit de rappeler comment Taine voyait la révolution pour comprendre son inspiration contre-révolutionnaire : « Telle est la vie publique en France à partir du 14 juillet [1789] ; dans chaque ville, les magistrats se sentent à la merci d’une bande de sauvages, parfois une bande de cannibales (1) ». Il composait ainsi un portrait des foules révolutionnaires où les penseurs conservateurs et réactionnaires reconnurent l’ennemi de classe en le ramenant à la primitivité, pré- ou sous-humanité. Il revint à d’autres de donner à cette vision une prétention scientifique. Gustave le Bon en tira le principal ouvrage, véritable phare de son temps. Son portrait psychologique des foules en appelait à une science naissante et incertaine : la psychologie, qui considère alors qu’adopter des comportements spécifiques dès que rassemblés en foule relève de la nature humaine : « l’impulsivité, l’irritabilité, l’incapacité de raisonner, l’absence de jugement et d’esprit critique, l’exagération des sentiments, et d’autres encore », non point par leur seule addition mais par leur origine puisqu’on « l’observe chez les êtres appartenant à des formes extérieures d’évolution, telles que la femme, le sauvage et l’enfant  (2) ». Du coup, l’essayiste voyait la foule partout et s’en prenait par exemple aux foules électorales — pourtant déjà sages en son temps —, confessant son hostilité au suffrage universel et à la République. L’époque, obsédée par le crime, allait chercher du renfort du côté des sciences naturelles dites « exactes » — à l’image d’une anthropométrie focalisée sur les caractéristiques physiques des criminels.

Lire aussi Éloi Valat, « Les Louises en insurrection », Le Monde diplomatique, juillet 2019.

Mais cette fantasmagorie de l’ensauvagement fut discréditée en tous ses aspects : ses excès de langage, sa morale de haine, son obsession réactionnaire contre les femmes, les enfants, les étrangers, les criminels et les classes populaires, son essentialisme, ses délires anthropométriques et ses préjugés multiples, son racisme général mais de plus en plus antisémite. Les régimes totalitaires achèvent de la déprécier. Cela ne signifie pas qu’il n’en existe plus rien. L’extrême droite a perpétué quelques-uns de ces fantasmes (3). Un peu honteusement, et la plupart du temps sans citer des inspirateurs aussi déconsidérés par leur médiocrité que par leurs croyances. Car ce sont moins les haines ressassées qui les ont rendu ridicules, que la stupidité des raisonnements auxquelles elles tentaient de s’adosser. Qu’on ne croit pas pour autant que la psychologie des foules ait disparu. Sans doute les accusateurs en font-ils encore usage, mais aussi les manifestants eux-mêmes qui excusent devant les tribunaux leurs action violente en invoquant un « effet de groupe », ou en reconnaissant avoir été sous l’emprise (d’alcool ou autre), afin de bénéficier de circonstances atténuantes.

On n’est pas obligé de recourir à la figure du « bon sauvage » chère aux Lumières pour constater que les populations dites « sauvages » n’étaient pas forcément violentes — les Amérindiens, effrayés par les colons européens qui les tuaient avec leurs armes à feu, préférèrent renoncer à cette guerre où l’on donnait la mort. Sans doute, sur le même continent, les Aztèques et d’autres se livraient-ils à des sacrifices humains. Plus proche, l’anthropologue Margaret Mead compara deux populations voisines sur les rives du fleuve Sepik en Papouasie-Nouvelle-Guinée pour constater leur usage totalement contraire de la violence — les qualifiant significativement de « tendres Arapesh » et de « cruels Mundugomor » (4). Il n’est pas si facile de s’affranchir des connotations incrustées dans les mots quand ils sont liés à une histoire où les rapports de force présents ne sont pas sans résonner avec ceux du passé.

Au lendemain de la Première guerre mondiale, dans une Allemagne traumatisée, un débat naissait sur les vertus respectives de la civilisation et de la culture. Dans ce débat, la culture servait à identifier une voie proprement allemande, avec une prétention de profondeur en opposition à la civilisation des deux États, la France et le Royaume-Uni, censés incarner une style de vie superficiel. Des écrivains prestigieux y prirent part comme Thomas Mann, qui eut la lucidité de changer de camp devant la montée du nazisme. Le jeune sociologue Norbert Elias se lanca également sur cette piste, non point pour prendre parti mais pour découvrir le sens d’un tel débat dans l’Allemagne de Weimar. Le chapitre préliminaire de son Über der Civilization (5) analyse le processus séculaire qui amenait — sous l’effet d’une monopolisation de la violence par les États, à commencer par les plus avancés — à produire une nouvelle économie psychique dans laquelle le refoulement de la violence allait de pair avec l’intériorisation des contraintes par le développement de la honte et de la gêne. Il fut facile de reprocher à Norbert Elias des thèses que la nazisme semblait si manifestement démentir. Mais Elias ne proposait pas simplement une version progressiste et simpliste. Il incluait dans sa vaste fresque la possibilité de retour en arrière : quand le monopole étatique de la violence reculait voire s’effondrait, que le refoulement des pulsions était moins efficaces et libérait l’agressivité. Il parlait alors de « décivilisation », laissant à ses continuateurs le soin de développer cette voie (6). Les critiques sémantiques ne l’ont pas amené à renoncer à sa théorie de la civilisation. Les scientifiques n’ont pas toute latitude pour inventer des mots afin de rendre compte des découvertes. Le langage opère comme un obstacle quand il faudrait des mots neufs pour des choses neuves. Et comme l’ensauvagement, le vocabulaire de la décivilisation parcourt toujours les verdicts communs sur les temps présents.

Lire aussi Laurent Bonelli, « Les forces de l’ordre social », Le Monde diplomatique, juillet 2020.

Y aurait-il un terme qui, non normatif, réaliste, évite les appropriations ordinaires pour caractériser les diagnostics d’une hausse générale de la violence ? L’historien George Mosse a proposé de rendre compte de la violence qui caractérisait la République de Weimar par l’héritage de la Première guerre mondiale et l’apprentissage banalisé de la violence pendant la guerre des tranchées. Démobilisés, les soldats n’auraient pas su adopter une autre vision ni une autre conduite dans la société du temps de paix, insérant dans celle-ci les repères et réflexes violents qu’ils avaient acquis dans la guerre. George Mosse parle à cet égard de brutalisation (7). La plus grande attention portée à la psychologie des soldats, pendant les combats mais aussi les après-guerre s’est cependant focalisée sur les troubles psychiques et les difficultés de réintégration des anciens combattants. Peut-on appliquer cette explication de la dérive de l’Allemagne de Weimar à des processus contemporains en l’absence de guerre ? L’affirmation est trop rapide car les guerres de moins en moins éloignées s’exportent par les déplacements de population comme en témoignent la participation aux attentats islamistes de combattants de pays en guerre, guerres en quelque sorte répliqués en conflits communautaires au sein des pays d’exil. Plus encore sans doute, les images opèrent sur les imaginaires politiques quand sont diffusées sur les réseaux sociaux les scènes d’horreur dans un Orient qu’on préfère moyen à proche. Les outils intellectuels sont fragiles, toujours discutables mais en l’espèce, faute de mieux, il faut bien travailler avec eux. Au risque sans doute d’être accusé de flou conceptuel ou de mal poser le sujet, selon une disposition des demi-habiles à l’argutie. Mais en essayant de les choisir au mieux.

Alain Garrigou

(1Cité par Suzanna Barrow, Miroirs déformants, Réflexions sur la foule au XIXe siècle, Paris, Aubier, 1990, p. 81.

(2Gustave Le Bon, Psychologie des foules, Paris, PUF, 19863 (1895), p. 17.

(3Cf. Gérard Noiriel, Le venin dans la plume, Paris, La Découverte, 2019.

(4Margaret Mead, Mœurs et sexualité en Océanie, Paris, Plon, 1963.

(5Norbert Elias, La civilisation des mœurs, Paris, Fayard, 1973 ; La dynamique de l’Occident, Paris, Fayard, 1975. Un classique tardif.

(6Une présentation dans Sabine Delzescaux, Norbert Elias. Civilisation et décivilisation, Paris, L’Harmattan, 2002.

(7George Mosse, De la Grande Guerre au totalitarisme. La brutalisation des sociétés européennes, Paris, Hachette, 1999.

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