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Faire entendre une parole nécessaire

À Bobigny et à la Colline des artistes se frottent à la question du racisme et du sexisme dans des formes poétiques et politiques qui font mouche.

par Marina Da Silva, 3 avril 2019
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« Que viennent les Barbares »
© Christophe Raynaud de Lage

Il y a d’abord James Baldwin et sa silhouette longiligne, l’une des figures de proue du mouvement civique aux États-Unis, prédisant « La prochaine fois le feu », puis Toni Morrison, solaire et généreuse, seule auteure noire lauréate du prix Nobel de littérature, Mohamed Ali qui « vole comme le papillon et pique comme l’abeille », Claude Lévi-Strauss, fondateur de la notion de « vivre ensemble » et pour qui « rien d’humain ne nous est étranger », Jean Sénac l’Oranais, poète « obscur », du nom de l’association qu’il avait fondée, actif militant anticolonialiste, le député révolutionnaire de Saint-Domingue à la Convention Jean-Baptiste Belley…

À la fois témoins des secousses de l’histoire et acteurs de sa transformation. Forts d’une parole poétique et politique qui continue à résonner en nous aujourd’hui. Avec Que viennent les barbares, inspiré d’En attendant les barbares du poète grec Constantin Cavafy et créé en mars à la MCı 93 de Bobigny, Myriam Marzouki poursuit avec son complice Sébastien Lepotvin la déconstruction des représentations qui figent des millions de Français issus de la colonisation dans une altérité perçue comme étrangère et « barbare ». Dans son précédent spectacle, Ce qui nous regarde, créé en 2016, elle s’était intéressée à l’expérience de stigmatisation et de rejet des jeunes femmes voilées, dans une démarche d’analyse et d’investigation tout à fait passionnante mais qui peinait à trouver sa forme artistique.

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« Que viennent les Barbares »
© Christophe Raynaud de Lage

Dans ce nouvel opus, Myriam Marzouki a su donner une liberté inventive et incisive à ses personnages et comédiens, réenchantant le plateau. Tous — Louise Belmas, Marc Berman, Yassine Harrada, Claire Lapeyre Mazérat, Samira Sedira, Maxime Tshibangu — nous réjouissent par l’intensité et la fantaisie de leur jeu, leur bel esprit de troupe. Ils entrent et sortent de scène et des situations comme dans une chorégraphie réglée par la scénographie de Marie Szersnovicz et les jeux de lumière de Christian Dubet. Le déroulement des tableaux n’obéit à aucun ordre chronologique mais se construit à partir d’associations d’images et de réflexions qui creusent leur sillon de bout en bout. Baldwin, Lévi-Strauss ou Sénac sont des personnages à la fois au plus près du réel et de la fiction, tout comme cette employée de l’ONFUIT — Office national français universel de l’intégration totale — aveugle à sa médiocrité et à son conditionnement. Tous interrogent la fabrication de l’« universalisme français » qui, au nom de la République, écrase selon eux l’altérité et disqualifie des luttes pour les droits pour en faire des revendications identitaires, récusant des appartenances multiples et complexes. Ils remettent donc en cause le mantra « égalité-liberté-fraternité » proclamé dans les textes mais si mal appliqué dans la vraie vie. Leur diagnostic est sans appel : que vaut cette définition abstraite de la citoyenneté française qui fait de celui qui est « issu de », et surtout des enfants de la décolonisation, un étranger, même après de nombreuses générations ? Il resterait toujours celui qui fait peur, le barbare. Cette réflexion, qui ne relève pas d’un exercice intellectuel mais d’une expression nécessaire, est habilement reconvertie en jeu théâtral, loin de la pièce à thèse. Elle échappe à toute plainte ou discours victimaire, et se montre plutôt accusatrice, puisant sa force dans une énergie joyeuse et festive à l’image de ce refrain « Que Paris est beau quand chantent les oiseaux/ Que Paris est laid quand il se croit français… » emprunté avec saveur à Noir désir et aux Têtes raides.

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« Fêlures »
© Simon Gosselin

Dans une autre veine, tout aussi troublante, on s’intéressera à l’expérience de D’ de Kabal dans Fêlures, le silence des hommes. L’on connait son travail de longue haleine sur l’héritage laissé par la période coloniale, et qu’il a magistralement transposé l’an dernier dans sa réécriture de l’Orestie avec Arnaud Churin sous forme d’opéra hip hop. Mais l’on sait moins que le slammeur, rappeur, écrivain et metteur en scène mène également depuis plusieurs années une réflexion sur la construction du masculin, à laquelle il vient de donner une forme originale, proche de la performance, au théâtre de la Colline.

Elle est l’aboutissement de plusieurs « laboratoires de déconstruction et de redéfinition du masculin par l’art et le sensible » qu’il a mis en place depuis 2016 à Canal 93 à Bobigny, puis à Villetaneuse mais aussi à Kourou en Guyane, et à Fort-de-France en Martinique. Autant dire qu’il a pu toucher un public large et éloigné des pratiques artistiques sur un thème jusqu’ici « peu traité ». Dans un format pour huit participants au maximum, ce dispositif a permis une libre circulation de la parole et du vécu avant sa mise en mots, en chants et en gestes.

Ici le plateau semble scindé en deux. Un couple, l’auteur, compositeur et musicien Franco Mannara et la chanteuse et comédienne Astrid Cathala évoquent une parodie de rapports masculin-féminin frictionnels et désenchantés dans une distance déjantée. Tandis que D’ de Kabal, grand ordonnateur d’écrans, et poète expérimentateur interpelle le public :

Éternel paterne / Érectile paterne / Éternel érectile paterne / Patriarcal paterne ? / Éternel patriarcal paterne ?/ Éternel érectile paterne. / Race en fin de règne/ Rainures sur la carapace/ Carapace qui se craquèle

Silencieux, comme un funambule concentré sur le vertige de son fil, le danseur Didier Firmin, traverse et joue de tous les espaces et bruissements de la scène.

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« Fêlures »
© Simon Gosselin

D’ de Kabal explore en rap et en slam la notion de masculinité et les mécanismes de sa fabrication qui créent les stéréotypes de genre. Il cherche à déconstruire les injonctions de la société à être un « vrai homme » et veut prendre sa part à la construction d’une société égalitaire. Jouant avec le souffle et la langue, il crée, avec ses interprètes, une forme musicale et poétique inattendue et percutante.

Le spectacle ne se termine pas tout à fait à la fin de la représentation. Après les saluts, il se poursuit en salle avec quelques-uns des participants aux ateliers qui adressent à voix nue leur propre texte. C’est un moment fort qui donne toute sa vérité au travail du plateau.

Que viennent les barbares

Créé en mars à la MC 93 de Bobigny
Tournée : du 9 au 11 avril au MC2 de Grenoble
Du 23 au 26 avril à La Comédie de Béthune CDN Hauts de France
Du 27 au 29 mai au Théâtre Dijon-Bourgogne (Festival Théâtre en mai)

Fêlures, le silence des hommes

Jusqu’au 13 avril 2019 au Théâtre national de la Colline
Texte aux éditions l’Œil du souffleur, (Calligraphie de Maya Mihindou), 13 euros.

Marina Da Silva

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