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Folklore, révolution et carnaval

par Christophe Goby, 14 septembre 2020
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Carnaval de la Plaine, 2019 © baroug

«Le portrait de Che Guevara est en évidence dans le local de la confraternité de Verbicaro (province de Cosenza). Avant d’entamer leur sanglante promenade, les vattiente vont l’effleurer du doigt et font le signe de croix ». Voilà une tradition citée par le réalisateur et essayiste Alessi Dell’ Umbria qui déroutera l’orthodoxe mais ravira le folkloriste. Ces flagellants, les vattiente (littéralement, les battants), s’administrent des coups avec du verre pilé et répandent le sang dans la cité calabraise, traditionnellement rouge. Son maire dans les années 1970 était militant de Lotta Continua. Ce n’est pas sans rappeler le maire actuel de Cadix, surnommé Kichi, « carnavaleux » et élu du mouvement Podemos.

Le Gruppo Operaio ‘E Zezi, (‘E zezi en référence à ‘E zeza, la scène carnavalesque originaire de Naples) — depuis sa création dans les années 1960 à Pomigliano d’Arco, à une dizaine de kilomètres au sud-est de Naples, par des ouvriers de l’usine automobile Alfasud, puis rejoint par des étudiants, des artisans et des musiciens professionnel —, commente les fluctations de la condition ouvrière : le travail à la chaîne (Tammuriata dell’Alfasud), le travail au noir (Pummarola Black), le chômage, et en 1975, rappelle Dell’Umbria, il crée une tarentelle en soutien à une grève des ouvriers qui ramassent la tomate, la San Marzano. Le groupe né dans la rue opérait lors de meeting politiques, déambulation carnavalesque ou concerts. À l’époque déjà se posa la question de la transformation de la chanson populaire et familiale en tubes. L’uniformisation galopait, l’exil du sud s’amplifiait.

Lire aussi Razmig Keucheyan, « Gramsci, une pensée devenue monde », Le Monde diplomatique, juillet 2012.

Antonio Gramsci en prison écrivait que le folklore avait été vu de manière pittoresque mais non reconnu comme « conception du monde et de la vie » implicite, alors que, inscrit dans les gestes de la vie et de la fête, au plus loin de l’apprentissage cultivé des classes éduquées, il se fait en opposition aux pratiques des puissants. La musica bassa, les chants des mondines (les travailleuses saisonnières des rizières), se transmettent en travaillant mais constituent la partie libératrice du temps de travail. Elles sont une revanche, comme la tradition de carnaval. Le carnaval de la Plaine à Marseille, comme nombre d’autres dans le monde est l’exemple d’une réinvention où tous les acteurs retrouvent les attributs de la tradition et de sa régénération.

Le folklore, mouvement collectif, inspire les artistes tels Constantin Brancusi imitant le travail du bois ou Wassili Kandinsky collectionnant les dessins d’enfants. Brancusi réinvente des œuvres s’inspirant de son Oltenie natale, au sud-ouest de la Roumanie. Kandinsky s’inspire du cadre de vie finno-ougrien, maisons sculptées, costumes, estampes populaires.

Le folklore assimilé au primitif est territoire de l’enfance. Mais il n’a pas échappé à la récupération nationale. Les travaux de Pascal Ory ou Régis Meyran ont mis en évidence comment la Révolution Nationale du maréchal Pétain s’est servie du régionalisme, le retour à la terre, ou la figure du paysan pour asseoir son idéologie.

Arnold Van Gennep, ethnologue rattaché à l’université de Neufchâtel, étudia au début du XXe siècle le folklore vivant, par l’enquête de terrain. Il publie Le Folklore, croyances et coutumes populaires francaises en 1924. Il s’intéressait aux rites de passage et aux chaînes de transmission, comme le feu où l’on brûle les maux de l’hiver, qui frappe encore les esprits aujourd’hui, quand on le ranime dans le cœur des villes, comme dans le quartier de la Plaine à Marseille où il consume le char dit Carementran, sans protection…

Combat entre le haut et le bas, le ciel et la terre, la tête et les pieds, le carnaval se voit traversé par des trêves et des récupérations. Mais quand le haut digère le bas, que la pensée absorbe le corps, la saveur est perdue. Le carnaval ne se raconte pas, la vie non plus. Sauf au passé. Elle existe. Pour échapper à la déperdition par la réflexion, il faut tout oublier, avec un puissant alcool. Les réjouissances à Cologne comme au Pays basque en témoignent. Après, on fera maigre. Comme le dit une ritournelle inspirée du carnaval de Dunkerque : « Ça fait trois jours qu’t’es maquillé / T’es déguisé et t’as picolé ! / Tu sais plus trop, comment r’descendre La rue d’Aubagne, jusqu’à Noailles. / T’es à Noailles, y faut r’monter Jusqu’à la Plaine, et c’est pas gagné ! / Faut traverser le cours Lieutaud, Le chien saucisse est tout là-haut… ».

Lire aussi Éric Delhaye, « Des paillettes si politiques », Le Monde diplomatique, mai 2020.

Claude Hagège, l’éminent linguiste, prononçait au Collège de France une conférence sur le carnaval en 2008. Insistant sur l’explosion que représentait cette réjouissance, il traçait son étymologie entre trois possibilités qui toutes évoquaient la suppression de la viande. Carne vale : adieu la chair, ôter la viande, ou, autre interprétation venue du milanais, « sans escalope »…

Selon Hagège, le célèbre bal des Ardents, à la fin du XIVe siècle, où un incendie mit en péril la vie du roi Charles VI, fut une manifestation carnavalesque — déguisements, tintamarre dissonant, danse, travestissements multiples, autant de signes pour jouer ou indiquer une aspiration au changement social. Explorant les usages dans les autres langues du monde avec un verbe jubilatoire, il insiste sur l’importance du gras dans le carnaval, car ce moment qui est explosion de joie doit se dérouler 40 jours avant la période maigre, le carême, qui libérera la population de l’hiver, puissant geôlier. Le carnaval est emportement comme dans les vagues dunkerquoises, ou dans la frénésie de Montevideo, dans la folie de jeunesse du Carnaval de Las Palmas aux Canaries. On sait que l’adultère monte en flèche de la Guyane à la Martinique à partir de mardi gras. Le désir devient loi, mais ce n’est qu’une licence temporaire. Le chaos, oui — mais pas longtemps.

Sources

 Alessi Del Umbria, Tarentella ! L’œil d’Or, 2016, 28 euros.

 Sous la direction de Jean Marie Gallais et Marie Charlotte Galafat, Folklore, Centre Pompidou - Metz , Mucem , La Découverte, 2020, 35 euros.

 Claude Hagège, Variations autour de « Carnaval ». 4 février 2008. Collège de France.

Christophe Goby

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