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Le premier employeur privé du continent

G4S dans les eaux troubles du « marché de la peur »

par Jean-Christophe Servant, 12 novembre 2021
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Défilé d’agents de sécurité de G4s avec des chiens habillés, au Cameroun en 2019.

Quel avenir pour les filiales africaines de la multinationale britannique G4S, numéro un mondial de la sécurité avec plus de 570 000 employés opérant dans 90 pays ? La question mérite d’être posée. Dirigée par le Sud-Africain Ashley Almanza, G4S, présente dans 29 pays du continent est aussi son premier employeur privé : 119 000 personnes selon son site officiel… Sur place, on peut croiser ses vigiles au logo noir et rouge aux entrées d’ambassade, aux grilles d’exploitation minière, devant les malls et les aéroports internationaux. Pour les ruraux partis tenter leur chance en ville, travailler dans le gardiennage est un marche-pied ; obtenir un emploi chez G4S, accéder à la Ligue 1 des entreprises opérant sur le marché de l’insécurité. Or depuis le printemps, G4S a été la cible d’une offre publiques d’achat (OPA) de son concurrent américain Allied universal, pour 3,8 milliards de livres sterling (environ 4,5 milliards d’euros). Ce qui soulève beaucoup d’interrogations, au delà de la constitution d’un nouveau géant mondial de la sécurité. « Les conditions de travail vont elles enfin s’améliorer ou au contraire, se durcir ? », s’interroge par exemple depuis Abidjan le « général » Marius Ouraga, secrétaire général du Synas-CI, le syndicat national des agents de sécurité de Côte d’Ivoire. « La seule différence qui existe entre G4S Côte d’Ivoire et les autres compagnies de sécurité privées présentes ici, expliquait il au printemps dernier, c’est que le salaire tombe tous les mois. Sinon, cela frise l’esclavage sans que cela ne dise son nom. J’ai laissé vingt-deux ans de ma vie chez G4S, et au bout de vingt-deux ans je suis sorti zéro zéro ». Depuis, le syndicaliste qui s’est rendu auprès d’employés de G4S engagés en Tunisie, au Kenya, et en Afrique du Sud a constaté « les mêmes pressions côté conditions de travail ».

Lire aussi Rémi Carayol & Laurent Gagnol, « Ces murs de sable qui surgissent au Sahara », Le Monde diplomatique, octobre 2021.

En Côte d’Ivoire, la filiale locale de G4S, qui emploie 6000 vigiles et gardes, est la première entreprise d’un secteur de la sécurité privée recensant plus de 75 000 personnes. C’est un univers « peu considéré et très concurrentiel, où tout tourne autour de la compétitivité des prix et donc le salaire des gardiens » souligne Enzo Fasquelle, chargé de recherche à l’Institut des hautes études de défense nationale et auteur de « Sécurités privées en Afrique de l’Ouest, les intérimaires du risque » (1). Ouverts il y a trente-cinq ans à Abidjan, les bureaux ivoiriens de G4S ont profité du climat délétère des années 2004 à 2011 — puis de l’attentat de Grand Bassam en 2016 — pour s’imposer sur un marché national labouré par plus de 800 sociétés de sécurité privée, dont moins d’une centaine certifiées et une dizaine bien structurées. Dans cette jungle reclassant en particulier les anciens combattants de la crise politico-militaire des années 2000, G4S, constate Enzo Fasquelle « a bénéficié d’une sorte d’effet de marque. Quand vous ne savez pas à quelle société faire appel, souvent c’est un peu l’option vanille ou coca, soit G4S, qui prime ».

En 2013, M. Ouraga, originaire de Gagnoa, était encore un « homme respecté » par G4S. Fils de gendarme ivoirien ayant préféré s’orienter dans la sécurité privée, Marius Ouraga avait traversé les années 2000 en participant au développement de son activité de garde du corps, assurant lui même la protection rapprochée de l’ambassadeur du Japon, puis de ceux de l’Allemagne et du Royaume-Uni. Devenu secrétaire général du syndicat de l’Union des Travailleurs de G4S, alors l’unique syndicat maison, M. Ouraga fût ensuite l’un des meneurs de la grève de novembre 2014. Largement suivi, le mouvement, qui demandait l’arrêt de prélèvements injustifiés sur les feuilles de salaire des employés et la régulation de leurs arriérés de primes de paniers, de transport et de tenue, appelait à la démission du directeur général (DG) de G4S Côte d’Ivoire. Le conflit social, marqué par des affrontements avec la police et une convention de M. Ouraga devant la Direction ivoirienne de la surveillance du territoire, se conclura par son licenciement et celui de plusieurs autres camarades.

Ponctions inexpliquées

Le DG incriminé a été remercié par sa direction régionale fin 2019. Mais la colère de M. Ouraga n’est pas retombée. « Depuis son départ, celui-ci a fondé une nouvelle société de sécurité, enregistrée à Dubaï. Avec quel argent ? Ce monsieur a puisé sur la masse salariale et dans la mutuelle de G4S, à laquelle ses employés sont toujours forcés d’adhérer. ». Depuis l’arrivée du nouveau DG, selon un autre syndicaliste, les employés de G4S continueraient à constater des ponctions salariales qui ne sont pas expliquées et seulement partiellement remboursées. Les arriérés, estimés à 49 000 francs CFA par employé depuis 2014, étaient toujours distribués au compte goutte, « un peu comme à la loterie ». « Je ne vous parle pas aussi du Covid, qui nous a emmené à effectuer des distributions de masques auprès d’employés de G4S qui n’en avaient pas obtenu ». M. Ouraga — dont l’organisation recenserait un tiers des employés de G4S Cote d’Ivoire — doit aussi composer avec les neuf autres syndicats présents dans l’entreprise et « des délégués du personnel qui n’ont pas de dignité. Mais moi, personne ne peut me corrompre au stade ou j’en suis arrivé », assure-t-il.

« Parmi ces scandales, notons des poursuites liées à des actes de torture au sein de prisons sous sa gouverne en Afrique du Sud »

Lors de l’OPA menée fin 2020, la canadienne Gardaworld, rivale de l’américaine Allied, avait sorti la grosse artillerie pour tenter de s’emparer de G4S : « Il est difficile d’imaginer comment Allied Universal, dont les activités ne se limitent qu’aux États-Unis, saura corriger les graves lacunes de G4S au chapitre des principes ESG (environnementaux, sociaux et de gouvernance, NDLR), commentait le québécois Stéphan Crétier, patron de la multinationale canadienne dans un communiqué. « La présence de G4S sur la liste noire de plusieurs grandes caisses de retraite et les nombreux scandales qui l’affligent, poursuivait-il, dénotent une grave négligence historique à travers ses opérations. (…) Parmi ces scandales, notons des poursuites liées à des actes de torture au sein de prisons sous sa gouverne en Afrique du Sud ». On croyait presque lire du Angela Davis : « De bien plus de façons que vous ne pouvez l’imaginer, G4S s’est insinuée dans nos vies sous prétexte de sécurité et de sûreté de l’État, s’insurgeait en 2017, la militante et philosophe afro-américaine. Cela va des méthodes d’incarcération politique et de torture que subissent les Palestinien-es aux technologies racistes de séparation et d’apartheid ; du mur en Israël à celui qui longe la frontière américano-mexicaine, jusqu’à l’organisation carcérale de certaines écoles aux États-Unis (2) ».

Lire aussi Jean-Christophe Servant, « Marchés de dupes en Afrique », Le Monde diplomatique, novembre 2020.

La journaliste indépendante britannique Ruth Hopkins est à l’origine de la révélation du dossier sud-africain, aujourd’hui instrumentalisé, cruelle ironie, par l’une de ses bêtes noires : les multinationales de la sécurité privée. En 2012, alors qu’elle vient de rallier l’équipe de chercheurs du projet Wits Justice, de l’université de Witswatersrand, à Johannesburg, Ruth Hopkins découvre l’envers de la prison de haute sécurité de Bloomfontein, le Mangaung Correctionnal Center, MCC) : 500 employés et quelques 3000 détenus condamnés pour des crimes graves, dont le meurtre. Inaugurée en 2001, Mangaung est la deuxième prison privée au monde par la taille. Sa gestion et son fonctionnement ont été confiés en PPP à un consortium sud-africain, le BCC (Bloemfontein Correctionnal Contracts) comptant la filiale sud-africaine de G4S parmi ses cinq actionnaires. Mangaung est sur le continent la vitrine africaine de l’activité Care And justice de la multinationale, centrée sur les services de police, de surveillance électronique, de transport de prisonniers et de gestion des établissements fermés qui lui ont été confiés par les gouvernements, en premier lieu au Royaume Uni. En 2018, cette niche ne comptait que pour 7 % des revenus de la multinationale. En revanche, elle affichait les meilleurs taux de rendement, parfois jusqu’à 30 %.

De graves atteintes aux droits humains

En 2013, Ruth Hopkins publie sa première enquête sur le centre pénitentiaire de Mangaung, nourrie par les témoignages de 35 gardiens et détenus. Elle révèle que son coût de fonctionnement dépasse, malgré les promesses de G4S, celui des prisons publiques, sans que la population carcérale n’ait vu ses conditions de vies améliorées, en particulier dans le domaine de l’alimentation, surfacturée par G4S. À la maximisation du profit et la mutualisation des pertes se rajoutent de graves atteintes aux droits humains. Mangaung, dont les employés sont sous-payés, est en effet le théâtre de violations quotidiennes et systématiques des droits des détenus. Chocs électriques, tranquillisants transformant les incarcérés en « zombies », placements forcés en cellule d’isolation, interventions musclées de gardiens chauffés à blanc par leurs supérieurs afin de mettre fin aux rixes entre membres de gangs rivaux… La situation, explosive, finit par déboucher sur une grève-jugée illégale par G4S- de 331 gardiens, licenciés dans la foulée. Dans le sillage de cet arrêt de travail, le département des services correctionnels sud-africain (Department of Correctional Services, DPC) reprend la gestion de cet « enfer privatisé » pour 10 mois, avant de le confier à nouveau à G4S.

Lire aussi Jean-Christophe Servant, « Protection de la nature, safaris et bonnes affaires », Le Monde diplomatique, février 2020.

Les résultats de l’enquête menée par le DPC n’ont été révélés qu’en 2020, après six ans de bataille juridique pour les rendre publics. Ce rapport confirme nombre de faits graves révélés et développés par Ruth Hopkins dans son livre The Misery Merchants (3) puis dans le documentaire consacré à son travail d’investigatrice, « Prison for Profit » réalisé par les néerlandaises Ilse et Femke Van Velzen. Pourtant, constate depuis Londres Ruth Hopkins, « rien ne semble avoir changé. Et le Covid a exacerbé la violence ». Selon un détenu interviewé par la journaliste en automne 2020, 111 gardes et 52 prisonniers avaient été alors contaminés par le virus. L’informateur de Ruth Hopkins a été placée en cellule d’isolement après l’avoir contacté.

Mais la journaliste citoyenne est obstinée. Pour poursuivre ses enquêtes et relayer celles de ses confrères, Ruth Hopkins a désormais initié le site Private Security Network, dédié aux affaires troubles de G4S à travers le monde, et auquel contribuent déjà une vingtaine de journalistes. Sans avoir jusqu’alors établi de preuves formelles, Ruth Hopkins travaille maintenant sur les conflits d’intérêts et les réseaux de corruption qui aurait permis à G4S de maintenir ses activités pénitentiaires sous la présidence de Jacob Zuma, au pouvoir entre 2009 et 2018. « Pour diriger Mangaung, explique t’elle, G4S a engagé un ancien haut fonctionnaire du Département des services correctionnels qui était responsable des négociations avec la multinationale ! L’encre du contrat avait à peine séché que celui-ci se retrouvait employé de G4S… Il l’a été jusqu’en 2011. » Autre interrogation pour Ruth Hopkins : « la présence de l’homme d’affaires Sandile Zungu, un proche de Jacob Zuma, dans le conseil d’administration de G4S Afrique du Sud, détenue à 13 % par sa société, Zungu Investment ».

Lire aussi Jean-Christophe Servant, « Mozambique : brouillard de guerre au Cabo Delgado », Le Monde diplomatique, 13 août 2020.

« Il n’est pas inhabituel que ce type d’entreprises entretiennent des connections politiques, en particulier pour obtenir des contrats malgré les allégations qui pèsent sur leurs activités », souligne depuis Ottawa Mme Rita Abrahamsen, directrice du Centre d’études en politiques internationales (CEPO), qui a menée plusieurs recherches sur la privatisation de la sécurité sur le continent africain. Au Mozambique, TotalEnergies avait en particulier confié la protection de son futur site gazier d’Afungi, au cabo Delgado — avant que les travaux ne soit stoppés au printemps dernier — aux gardes de la filiale locale de G4S, liée entre autre au mozambicain Mariano de Araújo Matsinha, ancienne figure de la guerre de libération et ex ministre de la sécurité durant les années 1980. À Nairobi, la filiale locale de G4S, qui a obtenu plusieurs contrats avec le gouvernement Kenyan, dont la protection des sites du fournisseur public d’électricité Kenya Power, compte deux politiciens réputés au sein de son conseil d’administration. La branche kenyane est aussi suspectée d’optimisation fiscale.

L’ambition de Ruth Hopkins est aussi d’embrasser et d’enquêter sur l’ensemble des acteurs majeurs du marché de la sécurité privée. « Avec le rachat de G4S par Allied, le pouvoir de l’actionnaire va en effet disparaitre, car cette entreprise américaine n’est pas cotée en bourse, soulignait ce printemps Rita Abrahamsen. Alors que dans le passé, des investisseurs comme les fonds de pension ont pu exercer un certain pouvoir sur G4S, loin des yeux des actionnaires, cela leur donnera désormais plus de marge de manœuvre pour cacher les abus… Cette OPA risque en fait de donner naissance à un géant encore plus opaque ».

Avec, au bout de la chaîne, le sort de l’un des métiers les plus ingrats et dépréciés du continent : les travailleurs et travailleuses africains de la sécurité…

Jean-Christophe Servant

(1Paru en 2020 aux Éditions L’Harmattan, Paris.

(2Angela Davis, Une Lutte sans trêve », La Fabrique, Paris, 2016

(3Ruth Hopkins, Misery Merchants. Life and Death in a Private South African Prison, Jacana Media, Johannesburg, 2020.

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