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Gaza, la rage de vivre libre

En salles, le 8 novembre, « Yallah Gaza » (En avant Gaza !), de Roland Nurier, témoigne de l’enfer de vivre sous blocus et de la détermination des Palestiniens à lutter pour leurs droits. Réalisé juste avant la guerre dévastatrice que mène Israël contre le Hamas et la population civile, il devient un précieux document d’alerte et de mobilisation.

par Marina Da Silva, 7 novembre 2023

Lorsqu’après son éclatant documentaire Le char et l’olivier, une autre histoire de la Palestine (2019), Roland Nurier veut rendre compte de la vie sous blocus à Gaza, il n’imagine pas que Yallah Gaza sortira durant la guerre la plus meurtrière qu’ait connu le territoire palestinien. « Renvoyer Gaza à l’âge de pierre » est pourtant une obsession israélienne. Dès que colons et militaires s’en retirent, sous la conduite du premier ministre Ariel Sharon, en 2005, ils ouvrent la voie à la victoire électorale du Hamas, en 2006, à laquelle les gouvernements israéliens successifs vont répondre sans relâche par des sièges — terrestres, maritimes et aériens — effroyables. Aux encerclements viennent s’ajouter les guerres : 2008-2009, 2012, 2014, 2021, 2022… une autre manière de continuer l’occupation de Gaza en l’encerclant et en l’asphyxiant.

Malgré quelques déprogrammations dans le contexte inflammable ayant suivi l’attaque du Hamas en Israël du 7 octobre, Yallah Gaza sort en salle le 8 novembre. Le documentaire (1h41) s’ouvre par une contextualisation historique qui se révèle absolument nécessaire tant les Palestiniens de Gaza n’ont pas de nom, pas de visage, pas d’histoire pour le grand public. Avant de devenir « une prison à ciel ouvert » et aujourd’hui un pays-cimetière, cette bande de terre de 40 km sur 12 km où vivent quelque 2,2 millions de personnes « entassées entre le sable du désert et l’eau de la Méditerranée » fut « un carrefour de peuples et de culture ». La ville de Gaza (qui a donné́ son nom à l’ensemble du territoire) a été fondée vers 1500 av. J.C. La Bible y fait de nombreuses références, notamment dans la célèbre histoire de passion et de trahison de Samson et Dalila. Cet ancrage dans la terre et l’histoire, le rappel des événements géopolitiques majeurs qui ont bouleversé le Proche-Orient avec la création de l’État d’Israël en 1948 et l’occupation de la bande de Gaza en 1967 éclairent la spécificité de la résistance palestinienne dans cette enclave.

Le film aborde également les questions de droit international, à travers notamment la figure d’Amina, qui fut la première Gazaouie à déposer plainte pour « crime de guerre » auprès de la Cour pénale internationale (CPI) après l’assassinat de son père, de son frère et de sa sœur lors des bombardements israéliens de 2014 (une plainte qui n’a toujours pas été traitée…). Quelques images des pique-niques israéliens à la frontière de Gaza lors de ces bombardements ou lors des « marches du retour » montrent le point culminant de l’assentiment des Israéliens à cette répression à grande échelle. Populaires et non violentes, ces marches, initiées en mars 2018, ont fait près de 30 000 blessés. L’armée israélienne y a répondu par des tirs à balles réelles et explosives qui mutilent à vie leurs cibles de manière délibérée (1).

Les problématiques humanitaires spécifiques qui s’appliquent à l’enclave palestinienne, via les institutions de l’Office de secours et de travaux des Nations Unies pour les réfugiés de Palestine (UNWRA), sont aussi interrogées car elles transforment insidieusement la lutte pour les droits politiques d’un État souverain en lutte pour l’obtention d’aides humanitaires. Des secours qui ne pourront jamais combler les besoins élémentaires de la population. Avant le début de la guerre du 7 octobre, 50 % des Gazaouis étaient au chômage tandis que 80 % d’entre eux vivaient sous le seuil de pauvreté, dépendants des aides internationales. Par ailleurs, les travailleurs de Gaza restent un réservoir de main d’œuvre sous-payée pour les Israéliens qui en orchestrent les entrées et sorties du territoire. Gaza manque de tout. De nourriture, de médicaments et d’eau. Du fait de la pollution, 95 % de l’eau de Gaza n’est pas potable et 97 % de l’eau de mer est impropre à la baignade.

Comme la plupart des réalisateurs, Roland Nurier n’a pas obtenu l’autorisation de rentrer à Gaza. Il a donc réalisé son film en collaboration avec le chef opérateur gazaoui francophone Iyad Alasttal (documentariste et créateur de la série Gaza stories). Les images et les témoignages nous proviennent aussi bien de l’intérieur de Gaza que de la présence de Palestiniens en exil, de journalistes, chercheurs, militants, juifs antisionistes, Israéliens engagés contre la colonisation. Roland Nurier assume, avec ses interlocuteurs, d’en finir avec la fausse symétrie du conflit et revendique la légitimité de la résistance palestinienne sous toutes ses formes. Cela donne à l’écran, la mise en exergue d’un large échantillon de femmes et d’hommes de tous horizons, qui ont chacun une parole claire et puissante, que l’on ne peut malheureusement pas tous citer : Abeer Hamad, artiste franco-palestinienne, Jean-Pierre Filiu, historien, Sylvain Cypel, journaliste, Gassan Wishah, historien de Gaza, Eleonore Bronstein, co-fondatrice de l’association De-Colonizer, Ronnie Barkan, dissident israélien antisioniste, Yonatan Shapira, ancien pilote de l’armée de l’air israélienne, Bassem Naim, membre du Hamas, Gilles Devers, avocat mandaté par la Palestine auprès de la CPI, Ahmed Abu Rutaima, initiateur des « marches du retour », Maryam Abu Daqqa, responsable pour Gaza du Front Populaire de Libération de la Palestine (FPLP), actuellement en France pour une tournée de conférences et dont le ministre de l’intérieur Gérald Darmanin a demandé l’expulsion…

Des témoignages et des analyses qui permettent de saisir la complexité des enjeux et de déjouer les tentatives de l’État israélien de faire de Gaza une zone « de non droit international » et qui disent d’une seule voix : « Les droits ne sont pas donnés. Ils s’acquièrent par la lutte ».

On est frappé par la rage de vivre des Palestiniens de Gaza qui font société au milieu des décombres. De jeunes danseurs et danseuses de Dabké s’exercent et communiquent la puissance ce cette danse traditionnelle qui se transmet comme la langue, cheveux au vent, au milieu des ruines. Aujourd’hui, on ne peut s’empêcher de se demander si les protagonistes de Yallah Gaza sont toujours vivants.

Marina Da Silva

(1Lire Olivier Pironet, « À Gaza, un peuple en cage », Le Monde diplomatique, septembre 2019.

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