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Histoire d’« o »

par Xavier Monthéard, 5 septembre 2019
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Fémur de chacal, Washington, Smithsonian Institution, 1916.

En première lecture, il était passé comme une lettre à la poste, cet « axe émirati-saoudien ». Au Monde diplomatique, nous employons en effet « Émiratis » plutôt qu’« Émiriens » pour les habitants des Émirats arabes unis. Dans les adjectifs composés de ce type, pourtant, un usage bien établi veut que le premier soit mutilé. On lui coupe le bout et on ligature avec un « o » (par exemple, « franco-allemand » ou « sado-masochiste »). Peu avant le bouclage du journal, ça a fait tilt : et le « o » ? Pas de « o » ?

Ami, s’il y a dans ton entourage une grammairienne que tu n’as pas encore fuie, et si tu veux la tourmenter quelque peu, demande-lui pourquoi le dernier son est transformé en « o » dans ces couples d’adjectifs. Elle pataugera probablement. Tout le monde l’ignore ou à peu près. La règle ne semble pas enseignée en tant que telle. Grevisse prétend que ces formes sont « savantes » et construites « sur le modèle de composés empruntés au grec ». Mais pour nous autres, feu Gallo-Romains, ces assemblages sont spontanés, guère savants. Nous les produisons naturellement, comme Monsieur Jourdain sa prose. C’est très... franco-français.

Dans l’attelage sus-mentionné, le naturel ne venait pas au galop. « Émiro », « émirato » ? Difficile de s’engager à 100 %. Or le correcteur se doit d’être sûr de son fait. Les débutants zélés interviennent trop, alors que la sacro-sainte règle du jeu est : 666 fautes évitées ne rattrapent pas une correction erronée. Circonspection. Prudence. Siouxerie. « Émiro », « émirato » ? Non, décidément, ça ne convainquait pas. À l’envers, peut-être ? « Axe saoudo-émirati »... vraiment ?! Plus simple, alors : « arabo-émirati ». Mais c’était s’exposer aux légitimes protestations du monde arabe non saoudien. Ou bien... « émirats-uno » ? Non, non, pur délire.

Dans cette confusion, je n’étais sûr que d’une chose : modifier « émirati-saoudien ». Il FALLAIT corriger. Ne pas le faire alignerait le français sur l’anglo-américain, qui, lui, juxtapose les adjectifs tels quels... sans « o ». « French-German », et hop ! Why not, indeed, « français-allemand » ? Jouer avec les structures d’une langue étrangère provoque assurément une jouissance. Mais, pour bien des raisons, calquer ce qui se fait outre-Flotte est souvent problématique, malencontreux... et paresseux.

Le mot « Afro » est-il vraiment castré, mutilé, occulté par le mot « Américain » ?

Ainsi, quand on traduit African Americans par « Africains-Américains » plutôt que par « Afro-Américains », ne prend-on pas à la lettre un simple fait de langage ? Le mot « Afro » est-il vraiment castré, mutilé, occulté par le mot « Américain », comme certains le croient, feignent de le croire ou veulent le faire croire ? Les frères rivaux de l’ex-Yougoslavie voient les choses de façon rigoureusement inverse quand ils désignent leur langue commune : à Belgrade, on préfère « serbo-croate », et à Zagreb « croato-serbe ». L’élément maître pour eux est le premier, celui qui est mis devant. Difficile de dire ce qui est lésé et ce qui ne l’est pas dans « appareil génito-urinaire » ou « accident cardio-vasculaire », n’est-ce pas ? Les mots sont importants, dit la maxime, mais les imaginaires les dévoient.

En dépit des projections mentales, des fiertés blessées et des revendications d’amour-propre, c’est l’usage, sans rime ni raison, qui a popularisé « sino-japonais » plutôt que « nippo-chinois », « hispano-portugais » plutôt que « luso-espagnol », quoique rien n’empêche de choisir la seconde manière (et pourvu qu’on n’écrive pas « chinois-japonais » ou « espagnol-portugais », me suis-je bien fait comprendre ?). Hasardons que l’euphonie a joué son rôle, même si la « qualité des sons agréables à entendre ou aisés à prononcer » est une notion hautement subjective.

Cette digression nous éloigne de notre mouton noir. Oui, il FALLAIT corriger. Connais-tu cette blague, fameuse chez les correcteurs ? Le responsable d’un zoo écrit au directeur de la réserve d’animaux : « Monsieur le directeur, j’aimerais que vous me fassiez parvenir un couple de chacals. » L’homme réfléchit, raye les derniers mots puis réécrit : « un couple de chacaux ». Il réfléchit encore, revient à la première solution, puis à la seconde, pour finalement écrire : « Faites-moi parvenir un chacal. Sincèrement, etc. PS : à propos du chacal, si vous pouviez m’en mettre deux... »

La solution, ici, a consisté tout simplement à remplacer le nom des États par celui de leur capitale. L’« axe émirati-saoudien » est devenu l’« axe Abou Dhabi - Riyad ». Une échappatoire de chacal, j’avoue…

Compléments

 Maurice Grevisse, Le Bon Usage, Duculot, 1993.
 La fiche Émirats arabes unis sur TypoDiplo
 L’article de Gilbert Achcar qui a vu surgir cette grave question…
 … et pourquoi l’Institut français, lui, n’a pas eu le problème (voir l’image ci-contre).

Xavier Monthéard

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