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Iain M. Banks, la Silicon Valley et les utopies

par Nicolas Melan, 22 novembre 2019
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Vue d’artiste d’une Orbitale de La Culture cc Hill - Giuseppe Gerbino

Pour bien se représenter la Culture, cette civilisation fictive imaginée par l’écrivain écossais Iain M. Banks, il faut visualiser un lieu sans injustice, sans maladie, sans pauvreté. Une utopie en somme. Il faut ensuite situer cette utopie dans un recoin de la galaxie, disséminée dans des vaisseaux spatiaux colossaux ou de vastes habitats polyformes. Une flotte fragmentée, millénaire, sans ordre apparent. Harmonieuse et chaotique. Cette civilisation est composée de plusieurs milliards d’individus, d’une technologie supérieure, si avancée que les drones bienveillants et les sages Mentaux, ses machines les plus perfectionnées, sont considérés comme des vivants.

Lire aussi Catherine Dufour, « Dépassée, la science-fiction ? », Le Monde diplomatique, juillet 2017.

Le premier roman du cycle, Une forme de guerre (Considere Phlebas), est publié en 1987. Il entame le renouveau du sous-genre de science-fiction, le space opéra, éclipsé début des années 1980 par l’anxiogène cyberpunk. Le dernier de la série, La sonate hydrogène, parait en 2012, un an avant que Banks ne décède d’un cancer, à 59 ans. Entre les deux, sept livres, soit un total de neuf récits, indépendants les uns des autres, plus un recueil de nouvelles, L’essence des arts (1989).

Dans cette société transhumanisée, on croise tout un tas d’humains améliorés : ils peuvent refuser de mourir, communiquer via un implant dans leur cerveau et leur quotidien est géré par des machines. L’entrepreneur Elon Musk, qui rêve de privatiser Mars, est aussi adepte de la pensée transhumaniste. Il rappelle régulièrement que le cycle de la Culture est source d’inspiration pour ses travaux. Ce patron qui licencie régulièrement ses employés, empêche l’implantation de syndicats dans ses usines, et qui alimente un culte envers sa personne pour inciter ses salariés à travailler plus de 100 heures par semaine, s’est même revendiqué « anarchiste utopiste », se référant à Iain M. Banks. Un comble. Il n’est d’ailleurs pas le seul, dans la Silicon Valley, à admirer un écrivain classé à gauche. On peut citer le patron de Facebook, Mark Zuckerberg ou encore Jeff Bezos, deuxième homme le plus riche du monde, à la tête d’Amazon, qui compte adapter l’un des ouvrages du cycle, Une forme de guerre en série, pour son service de streaming, Amazon Prime.

Lire aussi Charles Perragin & Guillaume Renouard, « À quoi sert le mythe du transhumanisme ? », Le Monde diplomatique, août 2018.

Mais il faut pousser un peu plus loin dans l’œuvre pour voir ce que Musk et les utopistes de la Silicon Valley n’ont apparemment pas remarqué. Car dans la Culture on ne croise pas de manager, de chef de service, de roi, de gendarme ni aucune figure d’autorité. L’histoire de cette civilisation n’a été écrite par aucun grand homme, politicien, héros militaire ou entrepreneur de génie. Dans le roman Les enfers virtuels, un passage résume la pensée d’un puissant entrepreneur, caricatural et particulièrement avide. Il illustre l’antagonisme entre la Culture et les mondes façonnées par et pour les grands hommes : « Veppers n’avait rien contre l’arrogance (…) mais elle devait se mériter. Il fallait avoir travaillé pour ça. Ou du moins, qu’un ancêtre l’ait fait (…) Ce qui dépassait l’entendement de Veppers, c’était qu’il puisse exister toute une société — une civilisation entière — de losers qui avaient réussi. Et la Culture, c’était exactement ça. Veppers haïssait la Culture. » Cette conception, que l’histoire découle de la construction sociale et de ses rapports de force, et non des choix d’une poignée de dirigeants, est partagée par l’auteur britannique, Alan Moore. Sa bande dessinée Watchmen, prend à contrepied la figure du super-héros, l’homme fort par définition, pour mieux la démolir.

Enfin, la Culture est aussi un idéal intime, teinté de doutes. Dans sa dernière interview, Banks confiait : « Est-ce que la Culture propose un monde meilleur ? Oui, elle est un exemple à suivre, elle est ce qui se rapproche le plus d’un idéal, d’une utopie pour notre espèce. Mais je ne pense pas que l’humanité y arrive, je crois que nous sommes trop mauvais. On pourrait découvrir que nous portons en nous les gènes pour toutes les xénophobies ».

Nicolas Melan

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