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« Joker », un blockbuster critique

par Thomas Pietrois-Chabassier, 2 janvier 2020
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© Todd Phillips / Warner Bros.

Avant la première image du film, qui n’en est pas encore une puisque c’est un écran noir… il y a un premier son : l’écho d’une voix masculine, à la radio, qui annonce les informations. C’est un type de son qui reviendra tout au long du film à travers la télévision et la radio, et qui joue un rôle à part entière, celui du personnage médiatique. La première image du film, la voici : un homme est assis sur une chaise, le dos courbé, alourdi par ce qui semble du désespoir, et il se maquille le visage devant la glace dans la lumière d’une loge un peu minable, au milieu des voix d’autres personnes qui semblent ignorer son existence, c’est comme une image dans l’image, avec sa propre lumière, une lumière qui semble déjà imiter de manière métaphorique le geste médiatique en surlignant sa présence d’une chaleur jaune au milieu d’une pièce éclairée par la lumière plus blanche qui vient du jour extérieur. En une seule image, c’est déjà le début d’un spectacle, ou plutôt, le début d’un récit sur le spectacle en général.

Alors en quoi se maquille-t-il, cet homme ? En clown. Et il s’observe, il teste ses grimaces, il regarde ses dents, et il pleure, d’une larme qui vient tracer une ligne noire sur le blanc de son maquillage. Voici donc, presque, mais pas encore tout à fait, Joker, un personnage qui nous est présenté comme sensible, misérable, sans existence, sans reconnaissance, et très seul, car il semble ne se préparer que pour lui-même. Il est loin, très loin de son ambition première qui est celle de faire rire, puisque Arthur Fleck, le premier nom de Joker, se rêve en comédien de stand-up, mais n’est finalement qu’un clown capable de porter des encarts publicitaires dans les rues de Gotham City.

D’ores et déjà, le film nous montre non pas un homme, mais un homme sous un masque. On pourrait même dire : un homme sous un masque devant son reflet, comme si son être était déjà doublement déformé. On va voir à quel point cette première image, sur fond de radio, va être déterminante dans la suite de cette lecture… Car il s’agit ici de traiter non l’histoire d’un homme, mais l’histoire d’un mythe, et donc, l’histoire d’une image, d’une représentation, de sa construction dans un imaginaire collectif, celui de la société de Gotham City, et de la façon dont cette image échappe à toute forme de vérité pour devenir un mensonge généralisé, tout à fait éloigné de ce qui, simplement, faisait l’homme — celui qui se regardait faire des grimaces dans le miroir, et n’était qu’un simple clown raté.

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© Todd Phillips / Warner Bros.

Il est temps de s’intéresser maintenant à ce moment où tout va changer pour lui.

Lire aussi Mehdi Derfoufi, Jean-Marc Genuite & Civan Gürel, « Superman et le 11-Septembre », Le Monde diplomatique, octobre 2006.

Arthur est dans le métro, déguisé en clown, il vient de se faire virer de son travail. Il se trouve, hasard de l’histoire, qu’il a un pistolet dans sa poche. Trois jeunes fils de bonne famille un peu bourrés sont en train de jeter des frites sur une jeune femme qui n’a rien demandé. Arthur est pris d’une crise de rire, ce qui lui arrivera souvent dans le film, c’est un handicap qu’il ne contrôle absolument pas. Et il rit sans s’arrêter. Énervés, les trois gosses de riches vont détourner leur attention vers le clown. Ils s’approchent, lui demandent ce qui le fait rire, et se mettent à trois pour le tabasser. La lumière du métro s’éteint, se rallume, s’éteint et se rallume encore, comme si, justement, on était là dans un moment d’hésitation entre le bien et le mal, à l’intérieur même d’Arthur. Soudain, il choisit, et tire un coup de feu. Et il les tue sans hésiter, un à un.

Jusqu’à présent, le film décrivait un monde où la violence, courante, était toujours tournée vers les plus pauvres. Mais ce qui va surprendre, ce qui va faire de ce crime un crime nouveau et différent à Gotham City, c’est une double coïncidence. Il est commis contre des riches, et commis par un masque, non par un humain mais par une figure, celle d’un clown. Il y a là quelque chose d’irréel, et comme mis en scène, puisque qui dit masque, dit spectacle. C’est là la fin de l’histoire d’Arthur Fleck, et le véritable début de l’histoire du Joker.

Car à partir de ce moment-là, Arthur, ou plutôt, le clown, va devenir une figure médiatique. Son masque, la caricature de son masque, va faire la une et même devenir un thème de campagne repris par le père du futur Batman, Thomas Wayne, un milliardaire qui se présente à la mairie de Gotham City.

Mais le visage de clown d’Arthur était tristement souriant, celui qui va faire la une des médias est horrifique, un peu comme celui du Ça de Stephen King. Première déformation de la vérité des faits et de celui qui les a commis. On ne cherche pas Arthur. On cherche un clown, et on cherche un clown qui n’est même pas le bon. En somme, tout est faux, et ce n’est pas fini.

À travers le récit des médias, le triple meurtre qui était une forme de légitime défense, devient un crime de sang-froid dans lequel la victime se transforme en agresseur sans circonstance atténuante. Et ce qui nous étonne encore plus, nous, spectateurs qui avons assisté à ce triple meurtre, c’est que le crime est immédiatement interprété par les médias comme une sorte de crime à la Robin des Bois, un crime avec du sens, un crime politique tourné contre les riches. L’image est fausse, le discours est faux, et fausses les informations. À travers un simple fait divers, le film expose donc de manière simplifiée le dysfonctionnement du rouage médiatique.

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© Todd Phillips / Warner Bros.

D’une certaine façon, et là, c’est une parenthèse, c’est un film qui peut rappeler La Machine (1977), de Paul Vecchiali. La Machine est un film qui passe son temps à filmer la télévision, en tant qu’objet de diffusion, le tout entrecoupé de scènes de la vie réelle. Film sur les médias, sur l’écart qu’il y a entre la vie et le récit que les médias en font, sur le danger donc de la machine médiatique, sa capacité à créer de l’interprétation plutôt que de la vérité, sur sa déformation du réel au profit du pur spectacle. C’est aussi, dans Joker, le propos.

Arthur va ainsi découvrir une nouvelle image de lui-même, qui dépasse largement celle de son reflet initial dans le miroir, une image qui tout d’un coup, lui amène un public. L’histoire de Joker, c’est l’histoire d’une médiatisation, le récit de la fabrication d’une personnalité médiatique. Il va se regarder être un clown à travers l’interprétation que feront de lui les journaux et lui-même commence à se contempler dans une image qui n’est pas la sienne. Perversion du narcissisme comblé : à partir du moment où l’on se regarde trop, et en particulier dans une image fausse, on peut prendre le réel pour ce qu’il n’est pas. Pour cette raison, Arthur va vivre des choses, va voir des choses, entendre des choses qui seront le pur produit de son imagination, on le découvrira dans un effet de relecture des évènements, un peu à la Fight Club de David Fincher.

Le récit de la fabrication d’un mensonge se double du récit de sa réception erronée de fait, car le clown meurtrier devient un héros du peuple, un symbole du combat contre les élites, et contre le système, l’emblème d’un mouvement populaire de rébellion contre les riches, « Kill the Rich », et qui prend l’ampleur d’un mouvement comme Anonymous. Le public ne serait-il pas lui aussi coupable d’être un mauvais lecteur ?

Mais Arthur va avoir une chance de devenir célèbre pour ce qu’il espère être. Son idole, Murray Franklin, un animateur de télévision, diffuse un extrait de la seule et unique représentation qu’a donnée Arthur. Arthur est comblé jusqu’à ce qu’il comprenne la raison pour laquelle on le rend célèbre ce soir-là à la télévision. Car Franklin choisit un extrait humiliant pour celui qu’il surnomme « Joker ». Et pour pousser plus loin la cruauté, plus loin l’humiliation, Murray Franklin (interprété par Robert de Niro, un clin d’oeil direct à La Valse des Pantins de Martin Scorsese, dans lequel c’est lui qui jouait le psychopathe face à l’univers médiatique) va inviter Arthur sur son plateau. Or, comédien, fils, clown, amant… Arthur n’a de cesse de vouloir contrôler ces images, son image, que ce soit dans sa tête, en rêvant, en hallucinant, en se mettant en scène dans son salon comme s’il était sur un plateau. Quand son masque de clown fait la une, il croit y voir une forme de légitimation de sa personne tout entière. Pour lui, c’est une séquence qui lui fait découvrir le bonheur, pour la première fois. Et de là, il se voit devenir le comédien qu’il rêvait d’être. À partir d’un meurtre commis sous un masque, il se voit paradoxalement recevoir une place dans la société, et il retrouve de l’espoir. C’est donc tout naturellement qu’il se lance sur les planches. Quand il découvre qu’il est devenu la risée du public en étant lui-même, il comprend qu’il n’y a pour lui qu’un seul rôle possible, celui du Joker, celui du masque, celui du mensonge produit par la société du spectacle.

Arthur devient alors celui qui était attendu par les médias et par le public, il va s’emparer d’un texte qui n’est pas le sien, mais qui a été créé pour lui : le combat politique autour de la lutte des classes. Sur le plateau de Murray Franklin, Arthur Fleck fait place au Joker. La caméra agit ici comme le doigt divin. Ce qui n’était qu’une image médiatique va soudain trouver son incarnation, la télévision va, et ce sera la seule et unique fois dans le film, vivre un moment de vérité, à savoir un meurtre brut et en direct, livré avec ses explications et ses motivations, un instant qui sera pourtant immédiatement déformé par les centaines d’écrans devenus comme fous, qui vont relayer l’événement, déclencheur lui-même de folie dans la ville.

Arthur et le Joker sont le reflet des peurs, des erreurs, des fantasmes d’un collectif, d’une société, de ses médias. Arthur n’est qu’un écran. Les médias sont la lumière. Et le produit de leur association est : le Joker.

Thomas Pietrois-Chabassier

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