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L’affaire Rokia Traoré, symptomatique d’une exaspération post-coloniale

par Sabine Cessou, 25 mars 2020
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Rokia Traoré à Zurich pour le spectacle Dream Mandé Djata. © Danny Willems

La chanteuse malienne a été « élargie » de la prison de Fleury-Mérogis, où elle a passé quinze jours (et fait la grève de la faim), en raison d’un mandat d’arrêt européen lancé contre elle par la Belgique en octobre 2019 pour enlèvement, séquestration et prise d’otage de son propre enfant — sa fille Uma, 5 ans, qui vit avec elle à Bamako. Une remise en liberté qui « va lui permettre de se battre à la fois pour la levée du contrôle judiciaire dont elle fait encore l’objet à Paris, et contre le mandat d’arrêt en lui-même », précise son avocat Kenneth Feliho. Pour ce faire, elle va se pourvoir en cassation en France.

Lire aussi Fanny Pigeaud, « Présence française en Afrique, le ras-le-bol », Le Monde diplomatique, mars 2020.

L’affaire oppose Rokia Traoré à son ex-compagnon Jan Goossens, ancien directeur du prestigieux Théâtre royal flamand (KVS), actuel directeur du Festival de Marseille. Un an après leur séparation en août 2018, et une première plainte déposée à Bruxelles par Rokia Traoré pour attouchements sexuels du père sur la fille, il a obtenu la garde principale de sa fille (60 % du temps) en première instance en Belgique. Une décision dont Rokia Traoré fait appel — appel en cours pour lequel elle s’est rendue à Paris, où elle a été arrêtée. Depuis, elle a porté deux autres plaintes pour attouchements, et elle ne « présente » l’enfant ni à son père, ni à la justice belge — qui a classé sa plainte sans suite. Or, l’article 432 du code pénal belge estime que retenir l’enfant dans un pays « étranger » représente une circonstance aggravante, passible de un à cinq ans de prison.

La scène artistique et intellectuelle remontée

Le contentieux privé s’est étalé sur la place publique, où les réactions ont été symptomatiques d’un « ras-le-bol » post-colonial diffus, qui dépasse largement ce fait divers. L’emprisonnement de la diva malienne a fait bouillir le monde artistique, intellectuel ainsi qu’une partie de l’opinion africaine et afrodescendante. Felwine Sarr, écrivain et économiste sénégalais, a le premier crié « au scandale » sur sa page Facebook. Youssou N’Dour, Salif Keita et Angélique Kidjo ont emboîté le pas.

Une pétition lancée par l’association belge de mères monoparentales, les Mères veilleuses, a rassemblé 30 000 signatures, tandis qu’une tribune publiée par Libération a estimé « inacceptable qu’à l’heure où il est de bon ton de distinguer l’homme de l’artiste, la mère, la femme, la Noire et la musicienne subissent sans égards un sort d’une telle violence ». Ce texte a été signé par Edgar Morin, Barbara Cassin, Achille Mbembe et Souleymane Bachir Diagne, entre autres sommités.

« Que pèse l'Afrique dans la conscience de l'ancien colonisateur ? »

Simon Njami, commissaire d’exposition renommé, ancien directeur des Rencontres photographiques africaines de Bamako et maître d’œuvre de la Biennale des arts de Dakar en 2016 et 2018, a transmis au Monde diplomatique ce billet d’humeur : « Cette année 2020 où à la demande du Président de la République devrait s’ouvrir Africa 2020, la Saison artistique africaine, le signe qui vient d’être donné aux artistes africains est pour le moins clair : vous serez traités comme des moins que rien. Et la criante contradiction entre les discours et les faits me contraint à me demander ce que la France attend de l’Afrique et des Africains. Imaginez un instant Élisabeth Huppert ou Catherine Deneuve accueillies de la sorte dans un quelconque pays. L’événement provoquerait un scandale planétaire. Mais que pèse l’Afrique dans le débat international ? Que pèse l’Afrique dans la conscience de l’ancien colonisateur ? Bien peu semble-t-il. »

Deux poids deux mesures

Des mères africaines se sont reconnues dans l’affaire, emblématique d’un deux poids deux mesures dans le règlement des litiges chez les couples mixtes. Le cas Rokia Traoré irrite d’autant plus en Belgique que l’un des avocats de Jan Goossens s’est forgé une réputation de misogyne notoire. Sven Mary a dit à la presse en mars 2019 qu’il n’engagerait plus de femme stagiaire dans son cabinet. La raison ? Une mauvaise expérience avec une jeune femme « qui prétendait avoir eu une mauvaise évaluation à cause du fait qu’elle n’avait pas cédé à mes avances, et je ne veux plus m’exposer à ce genre de risque ». Et de préciser : « Évidemment, elle a fait chou blanc car sa plainte n’était basée sur rien ». De son côté, une ancienne employée du KVS, à Bruxelles, n’est pas étonnée du jusqu’au-boutisme de Jan Goossens, qu’elle décrit comme un « dictateur qui faisait régner la peur au théâtre », et dont le « seul comportement a incité beaucoup de collègues à signer la pétition pour Rokia Traoré, même si nous ne la connaissons pas ».

La chanteuse, qui a la double nationalité française et malienne, et dont la fille a la double nationalité belge et malienne, refuse de se plier à une justice belge à laquelle les mères afrodescendantes reprochent un lourd passif colonial. En Belgique, l’enfant d’un couple mixte se verrait le plus souvent confié au conjoint belge de souche, estimé a priori comme un parent plus responsable, dénoncent des collectifs.

L’histoire particulière des métis belgo-africains

Pour mémoire, les enfants métis des colonies belges (République démocratique du Congo, Rwanda et Burundi) ont fait l’objet d’une « ségrégation ciblée », ne devant se mélanger ni avec les colons belges, ni avec les « indigènes ». Entre 14 000 et 20 000 d’entre eux ont été arrachés à leur mère africaine avant les Indépendances pour être confiés à des religieux, dans des orphelinats ou des pensionnats. Entre 1959 et 1962, un millier de métis ont été « rapatriés » en Belgique, séparés de leurs mères et de leurs fratries, pour être placés auprès de familles d’accueil ou d’institutions. Les 90 % qui n’étaient pas reconnus par leur père n’avaient pas la nationalité belge, et ont dû se battre pour l’obtenir.

Le drame n’a fait l’objet d’excuses officielles de la Belgique qu’en avril 2019, par la voix du premier ministre Charles Michel. François d’Adesky, cofondateur de l’association Métis de Belgique, né en 1946 d’un père belge employé d’une société minière et d’une mère rwandaise, a vu son long combat enfin reconnu.

« Je souhaite aussi exprimer notre compassion envers les mamans africaines, dont les enfants leur ont été arrachés », a déclaré à cette occasion le premier ministre, souhaitant que « ce moment solennel soit une étape supplémentaire vers une prise de conscience de cette partie de notre histoire nationale ».

Lire aussi Olivier Bailly, « Belges au Maroc, Marocains en Belgique », Le Monde diplomatique, février 2006.

Quoi qu’il en soit, les parents africains ou afrodescendants qui entrent dans des litiges autour de la garde de leurs enfants estiment avoir du mal à faire valoir leurs droits. Un chercheur italien, Maurizio Ambrosini, a pointé dans la Revue européenne des migrations internationales la « complexité » par nature des situations familiales transnationales. En France, la récurrence des litiges au sujet d’enfants issus de couples franco-algériens a donné lieu à des conventions entre les autorités des deux pays. Mais faute de statistiques et d’enquêtes sur le sujet précis des couples mixtes afro-européens, un sentiment d’injustice diffus émerge dans le débat public en Belgique.

« Il y a un patriarcat et un racisme encore largement inconscients dans les tribunaux belges, même chez les avocats et même quand le père est africain, témoigne ainsi une mère belgo-béninoise qui s’est battue pour obtenir une pension alimentaire. J’ai dû me justifier auprès du juge sur l’utilité des dépenses pour les loisirs de mes enfants, comme s’ils n’en avaient pas besoin. J’ai été choquée d’entendre des propos au tribunal sur un prétendu « modèle de famille africaine » dans lequel le père serait de toute façon absent. C’est très humiliant ».

Passeport diplomatique malien

Certains se demandent pourquoi Rokia Traoré a choisi de faire escale à Paris, où elle savait qu’elle se jetait dans la gueule du loup, même avec son passeport diplomatique malien — que la police française lui a indiqué « ne rien valoir » dans son cas — au lieu d’aller directement à Bruxelles. Déjà arrêtée une première fois à Dakar, en octobre, elle avait été libérée après intervention des autorités sénégalaises auprès d’Interpol. Elle a ensuite passé deux jours de garde à vue à Paris fin novembre, en route vers la Russie, après une escale à Bruxelles, où le juge d’instruction lui a donné deux mois pour « présenter » l’enfant à son père, puis encore un mois en janvier 2020.

Son passage en prison, retentissant, devrait faire bouger les lignes — et pas seulement pour son seul cas. La décision de la justice belge est remise en question par les avocats, d’autant plus que le Mali a rendu un jugement en référé — qui ne pèse pas plus lourd en Europe qu’un passeport diplomatique malien — confiant la garde exclusive de la fillette à sa mère.

En dehors de cet imbroglio, pour nombre d’observateurs africains, toute l’affaire relève d’une question de principe : pour un seul cas symbolique et aussi médiatisé que celui de Rokia Traoré, qu’en est-il de tous les anonymes africains qui traversent ce type de conflit ? Si le sort réservé à une ambassadrice de la culture ouest-africaine heurte autant, c’est qu’il renvoie à un profond mépris, dénoncé en ces termes par Koyo Kouoh, commissaire d’exposition et directrice du musée d’art contemporain Zeitz Mocaa au Cap, en Afrique du Sud : « On ne peut nous célébrer et nous humilier en même temps ».

Sabine Cessou

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