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L’élamite casse le mythe

par Xavier Monthéard, 5 janvier 2021
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Cône portant une inscription en élamite linéaire, règne de Puzur-Inshushinak (IIIe millénaire avant J.-C.). Photo cc Zunkir, août 2020.

«Je m’en vais vous mander la chose la plus étonnante, la plus surprenante, la plus merveilleuse, la plus miraculeuse, la plus triomphante, la plus étourdissante, la plus inouïe, la plus singulière, la plus extraordinaire, la plus incroyable, la plus imprévue, la plus grande, la plus petite, la plus rare, la plus commune, la plus éclatante, la plus secrète jusqu’à aujourd’hui, la plus brillante, la plus digne d’envie ; enfin une chose dont on ne trouve qu’un exemple dans les siècles passés : encore cet exemple n’est-il pas juste... » Assez ! Sors de ce corps, Marie de Rabutin-Chantal ! Laisse-moi, marquise, trouver mes propres mots, moins éclatants certes... Et jeter à la face du monde ce hourra : l’élamite linéaire, une antique écriture du Proche-Orient, est déchiffré !

Si cette nouvelle ne t’a pas fait tomber de ta chaise, ô sceptique lecteur, permets que je te la décortique, puis tu jugeras par toi-même (et une chaise se recolle).

Peut-être connais-tu le titre du livre publié en 1957 par le professeur d’assyriologie Samuel Noah Kramer, L’histoire commence à Sumer ? Il fait référence à deux choses. D’abord, à l’idée courante que la préhistoire aurait été close par une invention : l’écriture ; en permettant de conserver la trace des événements, celle-ci aurait fait entrer l’humanité dans l’histoire avec un grand H. Ensuite, de façon plus spécifique, Kramer porte cette invention au crédit des Sumériens, un peuple dans les palais duquel on a retrouvé des milliers de tablettes d’argile gravées de caractères cunéiformes, c’est-à-dire en forme de coins, ou de clous, pour noter une langue sans postérité (mais déchiffrée, elle). Et, depuis un bon demi-siècle, il existe parmi les spécialistes un consensus large pour considérer que, oui, les plus anciens témoignages écrits de la vie intellectuelle et matérielle de notre espèce, datés de 3300-3200 avant Jésus-Christ, proviennent bien de Sumer, en Mésopotamie (actuel Irak).

Ce consensus, François Desset, un archéologue français invité depuis 2014 à l’université de Téhéran, l’a fait voler en éclats fin novembre.

(Du moins, devrait le faire voler en éclats, car il semble que l’époque, gavée de bulletins de santé présidentiels, de boulimies de restaurant ou de grincheuseries, n’ait pas encore pris la mesure de la découverte — vous dites « sale temps pour la culture » ?)

« L'écriture n'est pas d'abord apparue en Mésopotamie seule (…). Deux écritures sont apparues en même temps dans deux régions différentes »

À l’est de la Mésopotamie se trouve le plateau iranien. Pour nommer aussi bien des langues que des écritures qui y étaient en usage pendant l’Antiquité, les historiens emploient le terme « élamite » à toutes les sauces, ce qui nous noie quelque peu dans la mayonnaise. Attention, accroche-toi. Jusqu’au déchiffrement de l’élamite linéaire ci-dessus clamé (hourra !), celui-ci, vivace aux alentours de 2200 avant Jésus-Christ, n’était pas formellement relié au proto-élamite, attesté au même endroit mille ans plus tôt. De ce proto-élamite isolé on ne savait trop que faire ; faute de mieux, on considérait qu’il était un peu postérieur à l’« invention » sumérienne ; que sans doute il dérivait de celle-ci ; puis qu’il avait disparu. Le déchiffrement de l’élamite linéaire — et c’est toute sa portée — permet non seulement d’établir une parenté certaine entre ces deux écritures ; mais aussi, mais surtout d’avancer les arguments les plus convaincants pour situer sur un même plan chronologique les écritures sumérienne et proto-élamite. « Grâce à ces travaux, je peux désormais affirmer que l’écriture n’est pas d’abord apparue en Mésopotamie seule, mais que deux écritures sont apparues en même temps dans deux régions différentes », résume François Desset. Bingo.

Lire aussi Cécile Marin, « Géopolitique des écritures », Le Monde diplomatique, août 2017.

L’élamite linéaire a été exhumé il y a plus d’un siècle. Notre héros travaillait à sa compréhension depuis des années, mais c’est seulement pendant le temps dégagé par le confinement qu’il a pu « craquer le code » ! Comment ? Patient lecteur, je te renvoie plus bas à deux de ses conférences. Quoique ardues, elles en valent la peine. Par exemple, qui aurait pu s’attendre à ce que l’élamite linéaire soit un système phonétique, si différent des cunéiformes sumériens, système logographique ? On imagine déjà des égyptologues, stimulés par cette hétérogénéité, relançant l’idée (mais il faudrait des preuves !) que, eux non plus, les hiéroglyphes ne « descendent » pas des signes mésopotamiens. Et voici bientôt poindre la nouvelle question du siècle : a-t-il existé un ancêtre commun à ces trois systèmes, ou sont-ils apparus indépendamment ? Madame de Sévigné a encore de belles annonces devant elle.

Compléments

 François Desset, « Breaking the code. The decipherment of linear elamite, a forgotten writing system of ancient Iran (3rd millenium BC) », 23 novembre 2020.

 François Desset, « A new history of writing on the Iranian plateau », 14 décembre 2020.

 David Sington, L’Odyssée de l’écriture. Les origines, Arte, 2020.

Xavier Monthéard

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