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L’enfer des mères porteuses en Chine

En cette rentrée littéraire prolifique, il est nécessaire de revenir sur un roman paru l’an dernier d’une auteure chinoise, Sheng Keyi — en fait une longue nouvelle (« zhongpian »), précise Brigitte Duzan sa traductrice et spécialiste de littérature chinoise. Y est décrit, avec finesse et humour, l’univers souterrain des mères porteuses. Activité interdite en Chine mais néanmoins en plein boum…

par Geneviève Clastres, 9 septembre 2019
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Lavis de Sheng Keyi.

Chez Sheng Keyi, le paradis — titre de son dernier roman — n’est jamais trop éloigné de l’enfer. En l’occurrence une clinique de mères porteuses, qui sonne plutôt comme une prison tant elle est gérée par des mains de fer. Les femmes sont là pour être « rentables », pour « produire des enfants ». S’instaure un huis clos regroupant des mères porteuses aussi enfermées en-dedans qu’en dehors. Et pourtant, dans cet univers confiné, une forme de résistance s’organise, les femmes troquent leurs numéros contre des noms de fruits, chahutent les gardiens, recréent une société « entre les murs », s’arment d’humour, d’audace, et n’hésitent pas à tenir tête à un directeur aussi obèse que concupiscent.

« En Chine, rappelle Sheng Keyi, il est illégal d’être une mère porteuse, mais de plus en plus de couples ne peuvent avoir d’enfants, il y a donc un énorme marché. De nombreuses entreprises illégales et souterraines fleurissent ici et là. » Considérés comme des « produits », les enfants se bradent directement sur le Web, les sites ouvrent et ferment en fonction des contrôles. Sans surprise, le tarif est bien plus élevé pour un garçon — entre 50 à 80 000 yuans (6 500 à 10 500 euros) — que pour une fille, autour de 20 000 yuans (2 500 euros). « « Parfois, si le bébé s’avère être une fille, le couple laisse tomber et indemnise la mère. »

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Lavis de Sheng Keyi.
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Sheng Keyi
Photo de Dirl Skiba

Pour mieux nous immerger dans cette ambiance étouffante, l’auteure alterne la narration avec le regard ingénu du personnage principal Pêche, jeune femme simple d’esprit que le directeur Niu a recueillie dans la rue. Son témoignage, empreint de poésie et d’innocence, a d’autant plus d’impact que Pêche, étant un peu dérangée, se fait oublier de tous ; ce qui lui permet de livrer une peinture objective et cynique sur le fonctionnement du centre, où la vie des femmes ne compte que pour ce qu’elles peuvent apporter. Quand elles sont diminuées, elles deviennent si invisibles qu’elles peuvent tout voir…

Née en 1973 dans un village pauvre du Hunan, Sheng Keyi s’était déjà fait remarquer pour ses précédents romans, et notamment Beimei, Filles du Nord (non-traduit en français à ce jour). Sa plume sert une fois de plus la condition féminine qu’elle a toujours défendue : « Pour moi, l’écriture est un processus de libération. Je me suis toujours intéressée aux droits des femmes. En lisant un article sur les mères porteuses, j’ai eu envie d’écrire à mon tour. Mais il s’agit là d’une fable politique, une métaphore issue de mon imagination qui reflète la Chine d’aujourd’hui. »

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Lavis de Sheng Keyi.

Un Paradis n’a effectivement rien d’un pamphlet documentaire. Au contraire, avec humour et subtilité, l’auteure nous plonge dans l’ambiance de la clinique, véritable allégorie de l’enfermement, nous livrant une extraordinaire fable satirique sur un monde dans le monde, microcosme dans le macrocosme, reflet d’une société cynique où seule la rentabilité fait loi. Les mères porteuses, écartelées entre leur instinct maternel et les impératifs économiques, reproduisent aussi une micro-société, avec ses conflits internes, ses luttes et ses bassesses. Pêche, enfermée en elle-même, l’est aussi dans la clinique et encore plus dans la société.

L’ensemble est porté par la plume légère de Sheng Keyi, dont les saillies, parfois cinglantes, laissent entrevoir des dedans-dehors fugaces et parfois effrayants, lorsque le monde extérieur peut se révéler presque plus étouffant qu’un centre fermé…

Geneviève Clastres

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