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L’imaginaire des dieux

par Lucas de Geyter, 3 juin 2026
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« Severance » de Dan Erickson, 2022, Apple TV.

Terrain de jeu des auteurs de science fiction et de fantastique depuis des décennies : l’avenir, cadre idéal de l’inconnu et de nos fantasmes. Si à certaines époques, celui-ci se rêvait radieux, si sa seule évocation activait les désirs de révoltes et autres révolutions, d’après toutes les études, il semblerait que le nôtre soit purement effrayant pour la majorité.

Lire aussi Evelyne Pieiller, « Imaginaires de l’avenir », Le Monde diplomatique, février 2023.

Abandon de notre humanité, grand remplacement, quel que soit le remplaçant, vacuité de l’existence : bienvenue dans un temps où les cauchemars du futur n’ont jamais été aussi faciles à raconter. Et pourtant, on commence en 1979. Parce qu’il faut bien que ça vienne de quelque part.

Le Seigneur des Rats

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Adapté de la nouvelle éponyme que Gilbert Naccache, militant de la gauche tunisienne, a écrite lors de son long séjour en prison, de 1968 à 1979, Le Seigneur des Rats, mis en image par Z, dessinateur et caricaturiste tunisien anonyme parce que pas très « pouvoir en place compatible », nous conduit dans une ville envahie par les rats.

Les autorités font quelques déclarations en pure langue de bois, avant d’asservir la population pour la « protéger » de l’épidémie de rongeurs : interdiction de sortie, laissez-passer et autres obligations désormais bien connues. Un professeur d’histoire, porté par sa mauvaise humeur et le refus de ne plus penser, relate les événements dans un carnet qu’il réussira à dissimuler quand le pouvoir en place ordonnera de donner tous les imprimés et autres papiers aux rats. Et à leurs dents acérées. Ils ne sont pas nombreux, les alliés du professeur d’histoire.Il est même très seul. Même son chat ne lui est d’aucune utilité.Voire…

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« Le Seigneur des Rats », Z, d’après Gilbert Naccache, Alifbata, Marseille, 2025.

Dans la pure tradition de la bande dessinée des années 2000, le trait est simple, propre et maîtrisé, le découpage favorise l’histoire plus que l’égo du dessinateur et le travail des lumières est impeccable. Ça se lit vite et ne se lâche pas, tant le rythme est soutenu, et tant l’histoire est d’actualité.

Une actualité qui dure depuis au moins cinquante ans, manifestement. Au moins.

Pluribus

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Attention : presque chef d’œuvre.Créée par Vince Gilligan, à qui on doit aussi bien l’ennuyeuse mais néanmoins révérée Breaking Bad que la somptueusissime Better Call Saul, Pluribus nous fait le coup de « tout-le-monde-tombe-comme-des-mouches-et-tu-sais-pas-très-bien-ce-qu’il-se-passe-au-début-mais-t’inquiète-ça-va-s’éclaircir-très-vite ». Donc : une invasion extra-terrestre a eu lieu et, grâce à la méthode de « joining (1) » pratiquée par les extraterrestres, l’humanité entière fait maintenant partie d’une seule et même entité symbiotique alien. Mais cette invasion a un but inhabituel : celui de préserver la Terre et la race humaine — plus vraiment humaine maintenant d’ailleurs — du penchant de cette dernière pour la destruction, d’elle-même et de de son habitat, en privant les représentants de l’espèce de leur libre arbitre pour les abriter au sein de leur « ruche », une conscience collective toujours bienveillante qui leur interdit toute méchanceté. Evidemment, lors de la… modification, dirons-nous, certains n’ont pas survécu. Les extra-terrestres en sont très tristes.

Mais c’est un mal pour un bien (2).

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« Pluribus » de Vince Gilligan, 2025, Apple TV.

Il y a néanmoins un très léger petit accroc dans le plan des envoyés stellaires : une femme de lettres — interprétée par Rhea Seehorn, la meilleure comédienne américaine actuelle (3), se montre non seulement totalement étanche à cette espèce de « rapture » (4), mais également bien déterminée à profiter de leur incapacité à lui dire non pour trouver le moyen de les détruire, et de restaurer l’humanité telle qu’elle était avant — avec la complicité des seuls douze autres terriens qui n’ont pas été transformés…

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« Pluribus » de Vince Gilligan, 2025, Apple TV.

Parce qu’il sait retranscrire le vide, aussi bien des décors que de l’âme ; parce qu’il réussit à garder l’équilibre entre ce qui pourrait être ridicule mais ne l’est jamais, et ce qui pourrait être trop sérieux mais ne l’est jamais non plus, avec Pluribus, Vince Gilligan réussit l’exploit de dédramatiser la dramatique question de la liberté en érigeant un magistral pont entre la légèreté et le kitch des séries B d’antan, et les esthétiques léchées et les codes du très moral(isateur) cinéma américain d’aujourd’hui.

Severance

Severance a fait grand bruit à sa sortie en 2022.

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Il faut dire que la série de Dan Erickson, co-produite et partiellement réalisée par Ben Stiller, financée par Apple Studios, est une réussite totale. Univers hors temps qui mélange mobilier des années 1970, voitures des années 1980 et technologies des années correspondantes. Avec, en plus, des smartphones, et une puce qu’on insère dans la tête de certains employés volontaires de Lumon, compagnie de tech / biotech assez mal définie, comme tout le reste. Elle, elle s’active quand ils entrent dans l’ascenseur pour gagner leur lieu de travail ; eux, ils oublient alors tout le reste de ce qu’ils sont, et ne gardent que leur identité de salariés. Ils sont maintenant des « inters » (innies). Le processus s’appelle la dissociation (severance) et les employés, les dissociés.

Que font ces employés ? Ils regroupent en paquets des chiffres qui se baladent aléatoirement sur les écrans de leurs ordinateurs antédiluviens dans des boîtes qui se trouvent au bas de ces écrans. Comment ? Au feeling. Pourquoi ? Aucune idée. Et leurs responsables, non dissociés, eux, passent leur temps à chanter les louanges de Kier Eagan, feu le fondateur de Lumon, le nouveau messie ; un Steve Jobs ++ en quelque sorte. À la fin de sa journée, chaque employé reprend l’ascenseur et la puce renverse le processus. Ainsi va le cycle de l’existence, sans secousse ni coupure : l’exter vit, l’inter travaille.

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« Severance » de Dan Erickson, 2022, Apple TV.

Si les dissociés ne sont pas toujours bien vus à l’extérieur par ceux qui estiment qu’ils personnifient une nouvelle forme d’esclavagisme et doivent justifier leur choix de carrière, les inters, eux, ne se posent pas de question : ils savent qu’ils ont des « eux extérieurs » mais c’est tout. Jusqu’à l’arrivée d’une nouvelle employée, un nouvel élément : le classique élément perturbateur. Ce qui fait la grande force de Severance, ce sont les oppositions entre le malaise produit par la désincarnation de ces existences alternatives, renforcée par une esthétique à la froideur terrifiante, l’humanité dont rayonnent malgré tout les personnages, spécialement les secondaires (John Turturro, Christopher Walken, Zach Cherry et Tramell Tillman), et l’humour provoqué par des situations et des dialogues ubuesques assumés qui décolle le spectateur du cauchemar.

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« Severance » de Dan Erickson, 2022, Apple TV.

Et donc on rit, parfois. On se sent mal à l’aise, souvent. Et on est complètement dedans. Pendant toute la saison 1.La saison 2 est celle de l’humanité qui (re)naît. Les inters sont moins d’accord ; l’harmonie de l’existence de l’une et de l’autre « version » de chacun va s’en trouver petit à petit chamboulée et les frontières se flouter. Et c’est là que ça se complique : il faut trouver les ressources scénaristiques pour ne pas enchaîner les incohérences, pour renouveler l’intérêt une fois passée la découverte ; pour pouvoir continuer à ne pas tout expliquer, à ne pas surexploiter tout ce qui pourrait l’être, à laisser du vide ; pour introduire de nouvelles données, si possible en évitant l’écueil de « l’origin story » pour combler les trous béants. Et, surtout pour éviter de glisser vers la morale bien assénée.

L’immense grève, gagnée, des scénaristes d’Hollywood, a décalé la sortie de la deuxième saison d’au moins deux ans.

Ce n’était manifestement pas assez.

The Beauty

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On a tous a vu les placards publicitaires pour The Beauty : une femme mi-parfaite, mi-fripée, en main une seringue et un bout de verre, et une accroche : « Quel est le vrai prix de la beauté ? ». En anglais : « one shot makes you hot ».

Le pitch est relativement simple : à différents endroits du monde, quelques splendeurs humaines pètent une pile, éclatent tout ce qui se trouve entre eux et la plus proche source d’eau potable, puis explosent. Littéralement. On apprend très vite qu’un virus transmissible qui se balade transforme l’infecté en sa version ultime, sublime, jusqu’à ce que…

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« The Beauty », de Ryan Murphy et Matthew Hodgson, 2026, Hulu / FX / Walt Disney Television.

C’est bien sûr une comédie, co-créée et adaptée de la bande-dessinée du même nom (5) par Matthew Hodgson et Ryan Murphy, réalisateur, scénariste, producteur etc, militant LGBTQIA+, responsable en particulier de la série adolescente musicale Glee, d’American Horror Story, de la superbe adaptation de The Boys In The Band sur Netflix (6), et, enfin, de Nip/Tuck, développant les aventures de deux chirurgiens plastiques à Miami avec tout ce qu’on peut fantasmer de déviances.

On commence à distinguer dans cet ensemble comme une récurrence de thèmes et formes.

À l’évidence, ça n’a pas non plus échappé à Murphy. Il a donc décidé de combiner le tout ou presque dans The Beauty.

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« The Beauty », de Ryan Murphy et Matthew Hodgson, 2026, Hulu / FX / Walt Disney Television.

Alors, comédie, oui. Musicale même, à certains moments. Grotesque, certainement. Violente, terriblement. Enlevée, absolument. Grâce à la très belle performance d’Ashton Kutcher notamment. Mais, et sans dévoiler inutilement l’intrigue, il faut préciser qu’elle est effrayante, également. Car le virus (et ses suites), ce coup-ci, n’est pas juste subi : il est objet de désir.

Philip K. Dick aurait-il pu prévoir que les plus grands promoteurs d’un genre qu’il a contribué à définir seraient ceux-là-même qui créent dans le réel les moyens d’existence des cauchemars qu’il a décrits tout au long de son œuvre ?

Comme tout bon paranoïaque, sûrement.

Mais il n’a pas vécu assez vieux.

Lire aussi Catherine Dufour, « La SF a-t-elle de l’avenir ?  », Le Monde diplomatique, juillet 2017.

Dans un article du Monde diplomatique de juillet 2017, Catherine Dufour se demande ce «  (…) que (la science-fiction peut) anticiper, quand la science et la technologie semblent l’avoir rattrapée ». 

C’est effectivement une bonne question que les géants de la tech et affiliés nous font nous poser et à laquelle, via leurs « produits culturels », ils répondent : les différentes utilisations de la technologie peuvent déraper et entraîner des conflits, mais ils se termineront toujours par la victoire de l’humain.

Sur l’humain.

Car le principe technologique en lui-même (ou ce qui en est la transposition) ne voit ici jamais son existence remise en cause. Même les aliens ont une bonne raison d’exister sur notre planète. L’humain est imparfait ; il ne peut plus exister seul : il va falloir partager la place. 

Prochaine étape : entre deux épreuves des premiers Enhanced Games de Las Vegas (7), demander à Chat GPT si les humanoïdes rêveront de moutons électriques. Ou de Mariannes robotiques. 

Le Seigneur des Rats
Z, d’après Gilbert Naccache, Alifbata, Marseille, 2025.

Pluribus
créée par Vince Gilligan en 2025, 9 épisodes, en cours,High Bridge Productions et Sony Pictures Television, exclusivité Apple TV.

Severance
créée par Dan Erickson. Première saison : 2022 – 9 épisodes, la deuxième : 2025 – 10 épisodes,en cours. Apple Studios – exclusivité Apple TV.

The Beauty
créée par Ryan Murphy et Matthew Hodgson en 2026, 11 épisodes,en cours – 20th Century Fox / Ryan Murphy Productions – Hulu / FX / Walt Disney Television.

Lucas de Geyter

Musicien.

(1Qu’on pourrait traduire par « raccordement »

(2Les diverses coalitions écolo-socialistes approuvent très probablement ce message.

(3Il n’y aura ici aucun débat possible

(4« Ravissement », en français – « L’enlèvement de l’Église (ou ravissement) est une doctrine eschatologique propre à la théologie évangélique, qui décrit un événement de la fin des temps où tous les chrétiens vivants seront enlevés sur des nuées en même temps que les croyants ressuscités à la rencontre du Seigneur dans les airs. » (Wikipédia) — Mais aussi « État mystique, supérieur à l’extase, dans lequel l’âme, soustraite à l’influence des sens et du monde extérieur, se trouve transportée dans un monde surnaturel, amenée vers Dieu » - (CNRTL).

(5The Beauty, Jeremy Haun et Jason A. Hurley, six volumes, Image Comics - 2016-2022

(6Pièce de Mart Crowley jouée pour la première fois en Off-Broadway en 1968 puis adaptée au cinéma par William Friedkin en 1970. La version réalisée par Joe Mantello et produite par Ryan Murphy est de 2020.

(7Premier événement sportif pour athlètes « augmentés » (dopés), soutenu financièrement par Peter Thiel et Donald Trump Jr., et dont le but officiel est de mener des tests en temps réel sur des sportifs de haut niveau qui feront, par leurs exploits espérés, la promotion des produits dopants utilisés, et ce, à des fins commerciales futures.

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