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La crise des universités

par Alain Garrigou, 10 mai 2021
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Lü Ji. — Canards mandarins et roses de Chine, fin du XVe siècle.

«Université : en crise », quand le verdict dure aussi longtemps, on a des raisons d’être circonspect. S’il s’agit de dire qu’elle est touchée par des dysfonctionnements, des déséquilibres ou seulement visée par des critiques, l’université est assurément en crise. Nous parlons ici de l’institution moderne qui au cours du XIXe siècle, dans toute l’Europe, a succédé aux universités médiévales en tournant le dos à la formation des personnels ecclésiastiques pour former les professions intellectuelles et les personnels d’État.

Lire aussi Anne Jourdain & Allan Popelard, « Les enseignants entre combativité, apathie et sirènes managériales », Le Monde diplomatique, mai 2021.

Le mot « crise » vient de la médecine grecque antique et exprime mal la longue et profonde transformation de l’université, comme peu d’institutions en connaissent. Les événements de Mai 1968 ont été moins la cause qu’un révélateur de ses transformations — lesquelles dépassaient largement un épisode politique confus. L’université mandarinale héritée du XIXe siècle a été contestée, selon le mot en vogue à l’époque, dans un mélange de critique du pouvoir universitaire alors dévolu aux professeurs et d’une conception autoritaire de l’enseignement inscrite dans une pédagogie centrée sur les cours magistraux. La contestation du régime gaulliste, lui aussi perçu comme autoritaire, a rejoint en France une contestation plus générale de l’ordre bourgeois et capitaliste. Une nouvelle fois, l’espérance révolutionnaire a animé les esprits. Une force de ce mouvement fut la jonction des étudiants de la génération du baby-boom d’un côté, et des assistants et maîtres assistants bloqués dans les carrières par un État économe et des professeurs intéressés à préserver leur rareté, de l’autre.

Mai 68 a brisé le mandarinat en l’espace de quelques années par le délitement de la relation autoritaire entre universitaires — un mandarin était un patron dont dépendaient les faveurs et les promotions — et entre universitaires et étudiants — les mandarins tenant à la fois du patron, du père et de l’officier. Un signe visible en fut l’abandon des robes professorales dans les cours magistraux et l’effacement des appariteurs, même si des facultés comme celles de droit n’abandonnèrent les rituels qu’avec lenteur. Le nœud papillon fut sans doute le dernier accessoire conservé par des professeurs entrés dans la carrière vers 1968. Il est vrai qu’au lieu d’apparaître comme un signe de conservatisme, cet accessoire donnait un chic d’intellectuel excentrique. Les appariteurs en frac et à chaîne dorée existent encore mais il n’est plus de professeurs leur demandant encore de les précéder dans l’amphithéâtre et leur mettre le fauteuil sous les fesses. Les départs en retraite ont achevé d’abolir l’ancien monde.

Ces transformations s’accompagnaient d’une révolution de l’espace universitaire. Les facultés de centre-ville ne disparaissaient pas brutalement. Certaines disciplines y étaient parfois maintenues, provisoirement, avant que les vieux bâtiments ne soient convertis en musée (à moins qu’ils ne reçoivent des fonctions annexes). Le plus souvent, les universités déménagèrent sur de vastes campus capables de recevoir des bâtiments neufs et vastes d’abord dans des zones semi-rurales où l’on pouvait encore voir des vaches et cueillir des champignons avant que ces espaces eux-mêmes soient grignotés par les constructions. À l’intérieur des murs, les amphithéâtres décorés de tableaux pompiers, aux bancs de bois, aux tablettes à volets et leur capacité de 200 places faisaient place à des amphis de mille places au décor moderne, c’est-à-dire sans décor, où le professeur ne voit pas distinctement le fond.

Difficile dans ces conditions d’individualiser et, au besoin, de réprimander un étudiant trop bavard. Celui-ci dérange d’ailleurs moins le professeur discourant depuis la chaire que ses voisins. Des conversations se nouent au fond des amphis qu’il est difficile d’interrompre sauf à jouer les pères fouettards ou en faisant valoir que les bavards seraient mieux installés ailleurs. Ces tâches paraissent vulgaires et on a tendance à les mépriser. Elles permettent aussi d’analyser les changements des relations pédagogiques. Au milieu des années 1980, l’université s’est « démocratisée », selon le vocabulaire politique en vigueur, ou « massifiée », d’après un terme plus objectif se référant au nombre — bien que pour pour certains cela vaille condamnation. Le vecteur en fut le baccalauréat dont le taux de réussite monta à près de 80 %. Soyons clair, on ne peut être défavorable à la démocratisation des études. Elle était assurément une conviction répandue mais aussi un moyen de gérer une jeunesse nombreuse par temps d’augmentation du chômage. On aurait pu croire qu’il s’agissait d’une de ces déclarations spectaculaires qui n’engagent pas leurs auteurs mais ceux qui les croient, leurs successeurs et ceux qui doivent mettre en œuvre les politiques. Or la promesse fut rapidement tenue. Ce n’est donc pas Mai 68 qui a ouvert toutes grandes les portes des universités mais une politique d’enseignement appliquée vingt ans plus tard. L’évolution des effectifs a en tout cas été spectaculaire en les multipliant par quatre.

Derrière les effectifs, la transformation concernait les origines sociales des étudiants. Alors qu’on pourrait dire de l’université dans son premier âge qu’elle était une université bourgeoise, qu’elle est devenue petite bourgeoise dans son deuxième âge à partir des années 1960, elle s’est « popularisée » dans son troisième âge à partir des années 1980-1990. Alors que les écoles faisaient face par la sélection à la poussée démographique, les universités ne posaient aucune barrière d’excellence scolaire. Non sans prendre le relais de la tâche sélective naguère dévolue au baccalauréat en maintenant un taux de réussite bas aux examens de première année.

Lire aussi Pierre Rimbert, « La pensée critique dans l’enclos universitaire », Le Monde diplomatique, janvier 2011.

En même temps que cette évolution démographique et sociale, les relations sont devenues plus informelles entre professeurs et étudiants. Les enseignants sévères de la République — certains venaient de l’enseignement primaire dont ils avaient gardé des habitudes autoritaires — ne disparurent pas immédiatement, ils s’amollirent un peu, ils laissèrent surtout la place aux enseignants ouverts aux relations de proximité cordiale voire amicale. L’informalisation (un terme forgé par Norbert Elias pour caractériser à partir des années 1960 la valorisation de la spontanéité, la décontraction, les relations plus directes et chaleureuses) a aussi touché les universités.

La pédagogie ne changea pas brutalement, comme certains l’avaient rêvé. C’est un trait remarquable de l’université que d’avoir conservé tout au long de ces trois âges les principes de l’enseignement originel qui s’adressait aux petits effectifs d’origine bourgeoise qui peuplaient les amphithéâtres. Le modèle en était le cours magistral. Avec eux, le style magistral perdura tant il est difficile de décréter le changement en la matière. Affaire d’habitudes de vieux profs sans doute mais aussi conception d’un savoir d’excellence pour de petites minorités et de rapports d’autorité entre anciens qui savent et jeunes qui apprennent. En attendant que les jeunes gens prennent à leur tour la relève auprès des futures générations.

Les cours magistraux restèrent donc souvent soporifiques mais bien des étudiants appréciaient ces rituels quand des mandarins de talent savaient capter leur auditoire. D’autres ont introduit plus d’interactivité dans leur pédagogie. En même temps, le tournant était d’ordre intellectuel, avec l’ouverture à la pluridisciplinarité, à des disciplines et approches nouvelles, qu’elles aient pour nom structuralisme, constructivisme, sémiologie, etc., où les jeunes juraient par les nouvelles célébrités de la scène intellectuelle. Cela prit donc souvent l’allure d’une nouvelle bataille des anciens et des modernes. Les cadets furent souvent sans pitié pour des aînés plus ou moins patenôtres. La transformation concernait cependant surtout la recherche pour laquelle les nouveaux entrants manifestaient une immense foi. La coïncidence avec l’effervescence intellectuelle des années 1960-1980 n’est évidemment pas un hasard. Beaucoup ne se sentaient pas d’appétence pour la vie enseignante mais plutôt pour la vie de laboratoire. Sans exclure les inimitiés d’écoles, les jeunes universitaires nouèrent des relations amicales étroites qui, dans le climat narcissique de l’université, se sont souvent délitées non sans laisser un parfum de nostalgie. Les relations tendues avec les mandarins, souvent tolérants pour les cadets ingrats, ont été finalement modérées par le temps. Au lieu d’un nouvel état stable — l’université informalisée — ce n’était qu’un épisode relativement court et finalement une transition vers un troisième âge.

Si elle se justifiait par la démocratie, l’augmentation des effectifs était aussi un moyen de gérer une jeunesse nombreuse dans un temps où la lutte contre le chômage était une priorité sans cesse réaffirmée et un échec sans cesse renouvelé. Une réforme dite Devaquet (1986), du nom du ministre de l’enseignement supérieur de l’époque, prétendit organiser la sélection à l’université et provoqua une mobilisation qui faillit avoir raison du gouvernement Chirac de la première cohabitation. La réélection de François Mitterrand en 1988 ouvrait la voie à une nouvelle politique universitaire censée satisfaire les organisations syndicales de l’enseignement supérieur. Le nouveau ministre Lionel Jospin, universitaire avant de se tourner vers une carrière politique, se présentait comme un soutien. Un vaste plan fut donc conçu pour revaloriser la condition des universitaires avec des aménagements financiers favorables après des décennies de négligence. Ils répondaient à l’urgence d’un réaménagement face à l’envolée des effectifs étudiants. Un donnant-donnant en somme. Le service des professeurs était quasiment doublé passant à 128 heures par an. Qui pouvait protester alors qu’il s’agissait d’un service presque ridicule mais en accord avec la vieille conception aristocratique de l’université censée permettre de faire des recherches et de publier à moins que ce ne soit d’exercer en praticien comme les professeurs avocats des universités de droit ou les professeurs de médecine ? Il est vrai que ces mêmes professeurs faisaient un service réel nettement supérieur en heures supplémentaires. Toutefois ces heures étaient très peu payées les assimilant à un service presque gratuit (50 francs en 1988 soit moins de 8 euros). Leur niveau allait être considérablement relevé et multiplié par 6. Un coup de pouce non négligeable.

En payant ce qui était gratuit ou presque, l'État contribuait ainsi à abandonner l'ancien ethos aristocratique et en payant un peu plus, il participait paradoxalement à la prolétarisation des enseignants.

D’autre part, l’accomplissement de tâches hors cours, jusqu’alors gratuites, allait être rémunéré par un système de primes, les unes allant à l’exercice de fonctions administratives (présidence et direction d’UFR), les autres à l’exercice de responsabilités associées ; d’autres enfin à des tâches d’encadrement et de recherche. Significativement cette dernière catégorie de primes ne fut accordée qu’aux responsables administratifs des troisièmes cycles (DEA et DESS) pour des raisons d’économie mais aussi de sélection des bénéficiaires. En somme, l’État réclamait plus de travail des universitaires mais le payait. Bien accueillie, cette politique sociale cachait un aspect paradoxal. En payant ce qui était gratuit ou presque, l’État contribuait ainsi à abandonner l’ancien ethos aristocratique et en payant un peu plus, il participait paradoxalement à la prolétarisation des enseignants.

Le processus engagé, il devait évidemment se prolonger, cette fois sans compensation financière. Ainsi pour que des universitaires prennent des responsabilités administratives comme la direction de certaines formations sans pouvoir prétendre aux anciennes primes de 1989, les directions d’UFR ont accordé des décharges de service aux volontaires. À première vue, c’est bien la moindre des choses. L’ennui est que ces universitaires n’ont pas toujours réduit leur service, transformant ainsi des services statutaires en heures supplémentaires. Les raisons ne manquaient pas : contraintes de plaquettes pédagogiques — il n’y a pas forcément un enseignant prêt à se substituer à son collègue — et baisse des salaires des universitaires sans activité extérieure. La prolétarisation se renforçait ainsi de la bureaucratisation. Les universitaires, hommes et femmes doubles menant de pair enseignement et recherche se sont retrouvés triples, ajoutant l’administration aux deux premières fonctions. Comment faire face à l’augmentation des effectifs étudiants sans recruter ? À effectifs constants, la charge croissante camouflée des services d’enseignement a aussi ses limites. Il aurait fallu embaucher des effectifs d’enseignants supplémentaires. Coûteux. Au lieu de cela, l’État s’est replié sur un nouveau pis-aller : le recrutement d’une armée de réserve composée de vacataires. Une solution provisoire acceptable quand elle donnait à de jeunes gens l’occasion d’apprendre le métier. À condition que les chances de trouver un métier stable ne soient pas si rares. Là encore, il faut aux précaires de l’université l’obstination des recherches et des tours de France des recrutements pour enfin accéder à un poste de maître de conférence sous-payé (à peine au-dessus du SMIC pour un maître de conférence approchant les 40 ans et habitant dans une grand ville). Un salaire faisant de la France un des pays d’Europe rémunérant le plus mal ses universitaires. Ensuite, les chances de devenir professeur se sont aussi relativement raréfiées.

À la quarantaine entamée ou révolue, les perspectives de progression dans la carrière ne sont guère stimulantes. Ainsi l’université française a-t-elle retrouvé en pire la situation qui avait été jugée à la source de Mai 68 avec le corps des assistants qui, à la suite, avait été supprimé.

Lire aussi Pierre Bourdieu, « Pour un savoir engagé », Le Monde diplomatique, février 2002.

Est-il hasardeux de faire le parallèle avec une radicalisation politique apparue dans les rangs d’universitaires, minoritaires et localisés dans les filières les moins professionnalisantes comme la conséquence directe de cette prolétarisation ? Pour une petite bourgeoisie intellectuelle, la mobilisation politique prend habituellement la tournure d’un renfort aux luttes sociales extérieures par l’affichage de solidarités dans le répertoire classique comprenant d’abord la signature de pétitions. Avec la crise de l’université, la protestation a pris un tour plus original en se déplaçant sur le terrain intellectuel. Autrement dit, la radicalisation s’est emparée du domaine intellectuel pour mettre en cause les savoirs scientifiques classiques. Comme en d’autres temps, la « science bourgeoise » avait été mise en cause, une nouvelle fracture s’est opérée sur la relation entre science et politique. Rompant avec la séparation qui semblait l’avoir emporté avec les plaidoyers pour l’autonomie du champ scientifique, dirigé contre les « intellectuels de gouvernement », des universitaires ont renoué avec la vieille conception d’une science mêlée à la politique et donc militante, se réclamant à la fois de la science et de la défense des dominés. Les luttes intellectuelles accompagnent les stratégies sociales d’occupation des places, selon la logique banale de la concurrence dans une profession où les chances de promotion se raréfient. Là où d’autres professions demanderaient des augmentations de salaires, les universitaires, sauf à déroger ou à admettre l’impensable déclassement, adoptent une stratégie de sublimation idéologique mais aussi de mauvaise foi, en déniant les calculs matériels par l’ambition à renouveler les savoirs.

En accusant les divisions internes, cette radicalisation rompt une communauté invoquée pour soutenir les règles de cordialité des débats académiques. La fracture entre classiques et prétendants passe par l’âge, les uns se prévalant volontiers du renouvellement des générations, les autres en appelant à la tradition classique. Autrement dit ce troisième âge de l’université, celui d’une crise longue et persistante, a profondément clivé l’institution au point de faire apparaître surannées les évocations de la communauté universitaire et inquiétants les rappels aux libertés académiques. À vrai dire, rien n’incite à l’optimisme face à la consolidation d’une intelligentsia prolétaroïde, comme Max Weber désignait ces couches sociales instruites ancrées dans la précarité matérielle et portées par l’espérance idéologique. On peut craindre que l’ampleur de la crise dépasse les faibles possibilités de comprendre et d’agir d’une classe politique au bout du rouleau.

Alain Garrigou

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