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Brèves d’Avignon

La délation ordinaire

par Christophe Goby, 30 juin 2026
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Photo © Michel Eid.
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Un bar avec un juke box qui passe un air russe. Une employée blonde platine, muette, (Prisca Lona), passe le balai. Entrent le commissaire, Stéphane Bierry, puis le « rapporteur », joué par Yann Collette. L’interrogatoire commence. Tout le monde est sur ses gardes, même le commissaire. Les dénonciations du dénonciateur sont sur la table. Un gros dossier. On y trouve pêle-mêle l’évocation d’attitudes déviantes et de comportements suspects chez des citoyens lambda. Mais s’invite un élément troublant : des lettres qui dénoncent le rapporteur. Il avoue. On lui a demandé d’écrire des fausses dénonciations l’incriminant. « Une dénonciation ça se rédige, chaque mot compte. » lui a expliqué le correspondant. Il a obéi. Il communique par le circuit ordinaire. Il ne discute pas. Le commissaire, lui, suffoque. En face de lui, il a un excellent dénonciateur. Un des meilleurs. « On ne croit que le faux… le vrai est incroyable. » Ne voyez pas la patte de Guy Debord mais plutôt celle d’Orwell dans cette auto dénonciation, cette culpabilité générale. On pense aussi au Zéro et l’Infini d’Arthur Koestler dans cet interrogatoire et cette démonstration de l’emprise du système sur les citoyens. Au pays du mensonge déconcertant ? Pas forcément, nous explique le comédien Stéphane Bierry. Tous les régimes totalitaires emploient des moyens de police non pour anéantir mais pour faire avouer. L’important, c’est l’autocritique.

S’emparer des cerveaux, les neutraliser, purger la pensée. Dans les systèmes dits démocratiques, on procède autrement : on lave à grande eau les idées par absorption massive de propagande. La répétition martelée enfonce profond les pensées les plus convenues. Cette pièce qui n’a jamais été jouée est de Jean-Claude Carrière dont les parents tenaient un bistrot à Montreuil et qui fut un proche de Bunuel — le scénariste et dialoguiste de plusieurs de ses films. On reconnait son humour teinté de cynisme, qui travaille les failles du totalitarisme. « Dés qu’une chose a lieu dans tous les esprits, elle a réellement lieu. »

Le circuit ordinaire, de Jean-Claude Carrière
Mise en scène d’Alexandre Tchobanoff, avec Prisca Lona, Stéphane Bierry, Yann Collette,au Théâtre du Girasole, Avignon, 3-25 juillet.

Livres cités :

— 1984, George Orwell, Agone, Marseille, 2021
Le Zéro et l’Infini, Arthur Koestler, Calmann Levy, Paris, 2022
Dix ans au pays du mensonge déconcertant, Ante Ciliga, Champ libre-Ivréa, Paris, 1977

Christophe Goby

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