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La liberté très « surveillée » de la presse d’Afrique francophone

par Frédéric Mantelin, 12 décembre 2019
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Les greffiers dans l’attente des trois juges du Tribunal criminel spécial de Yaoundé…
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Yaoundé, capitale de la République du Cameroun.

En ce jeudi 21 novembre 2019, dans un bâtiment désuet situé juste en face de l’imposante Cour suprême, la petite salle du Tribunal criminel spécial (TCS) connaît une effervescence inhabituelle. Une trentaine de personnes, dont des journalistes étrangers et des représentants des ambassades du Royaume-Uni et du Canada, sont venues soutenir Amadou Vamoulké, ancien directeur (2005-2016) de la radiotélévision nationale (CRTV), convoqué pour la 24e séance consécutive d’un procès à rallonge. Incarcéré dans la prison centrale de la capitale depuis plus de trois ans, ce journaliste de 69 ans est convoqué pour une audience qui doit statuer sur sa demande de « libération provisoire » motivée par des problèmes graves de santé (neuropathie), attestés par plusieurs médecins et l’hôpital américain de Paris. Après plus de deux heures d’attente, la cour se réunit enfin. En quelques minutes — et en dépit des communiqués successifs de Reporters sans frontières (RSF), du soutien actif de la Fédération internationale des droits de l’homme (FIDH), de plusieurs députés français (1) et de la saisine du groupe de travail sur la détention arbitraire de l’ONU —, le procureur déboute la demande du détenu. La décision des juges est renvoyée au 28 novembre.

Lire aussi Christine Holzbauer, « Déliquescence du pouvoir camerounais », Le Monde diplomatique, décembre 2018.

Les faits reprochés à ce journaliste, fervent défenseur de l’ouverture du marché de l’audiovisuel, militant connu de la dépénalisation des délits de presse dans son pays et premier président de l’Union des journalistes du Cameroun (UJC) ? Dans le cadre de l’opération anticorruption « Épervier » lancée par l’État camerounais en 2006, le journaliste est accusé de « détournement de fonds publics ». Le TCS lui reproche d’avoir « gonflé les montants de la redevance audiovisuelle et des détournements présumés [non pas à des fins personnelles, mais au profit de la CRTV, ndlr] estimés à plus de 3,2 milliards de francs CFA ».« La durée de cette détention provisoire s’inscrit clairement en violation des lois du Cameroun, le Code pénal de ce pays prévoyant un maximum de 18 mois de détention et le TCS disposant de neuf mois pour le jugement des détenus, estime maître Pondi Pondi, l’un des avocats de la défense présent à l’audience. Les témoins du ministère public ont décidé de ne pas venir témoigner, et le dit ministère public a mis plus de deux ans pour produire les pièces à conviction ! ».

Le cas d’Amadou Vamoulké est malheureusement loin d’être une exception. À l’automne 2019, au moins cinq autres journalistes étaient emprisonnés en Afrique francophone. Au Tchad, le directeur de publication du trimensuel Salam Info, Martin Inoua, a été condamné à trois ans de prison ferme le 23 septembre pour « diffamation » par le tribunal de grande instance de N’Djamena, écopant de 31 400 euros de dommages et intérêts à payer solidairement avec un coaccusé. Au Burundi, quatre journalistes d’Iwacu (Christine Kamikazi, Agnès Ndirubusa, Térence Mpozenzi et Égide Harerimana), l’un des rares médias indépendants au Burundi, et leur chauffeur (Adolphe Masabarakiza), ont été arrêtés le 22 octobre à Musigati, dans le nord du pays. L’équipe de reporters était venue couvrir l’incursion d’un groupe de rebelles burundais basé dans l’est de la République démocratique du Congo (RDC) et opposé au régime du président Pierre Nkurunziza (2).

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Salle du Tribunal criminel spécial de Yaoundé. La prison avant la justice.
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En avril 2019, dans une note consacrée à la « liberté de la presse en Afrique subsaharienne publiée en marge de son classement annuel pour l’année 2018, RSF dressait un constat volontairement alarmiste : « l’Afrique subsaharienne n’échappe pas à la nouvelle dégradation mondiale de la liberté de la presse. La haine des journalistes, les attaques contre les reporters d’investigation, la censure, notamment sur Internet et les réseaux sociaux, les pressions économiques et judiciaires contribuent à affaiblir la production d’une information libre, indépendante et de qualité ». Résultat, 22 pays sur 48 au sud du Sahara étaient alors classés en rouge (situation difficile) ou en noir (situation très grave) sur les 180 pays scrutés par l’organisation. Parmi la trentaine d’États que compte l’Afrique francophone, « la situation est très hétérogène entre des pays comme le Sénégal (49e) et le Burkina Faso (36e) où la liberté d’informer s’est solidement installée ces dernières années, des pays comme la Côte d’Ivoire (71e) ou le Togo (76e) où elle est fortement dépendante du climat sociopolitique, et des pays où elle est très régulièrement malmenée », souligne Arnaud Froger, responsable Afrique à RSF.

De nombreux États d’Afrique francophone font ainsi figure de lanternes rouges du classement : Djibouti (classé 173e dans le monde après l’Arabie Saoudite et avant la Syrie), la Guinée Équatoriale (165e), le Burundi (159e), la RDC (154e, après la Biélorussie et avant le Rwanda), la République centrafricaine (145e), l’Algérie (141e, entre l’Inde et le Pakistan), le Maroc (135e) ou encore le Cameroun (131e, entre la Jordanie et Oman). Dans tous ces pays, derrière des vitrines d’États de droit (procédures et institutions de justice, signature de conventions internationales, lois sur la liberté d’expression, etc.) se cachent des pratiques d’arrestations arbitraires, de gardes à vue et de détentions prolongées qui constituent, ici comme ailleurs sur le continent, les atteintes les plus saillantes à la liberté de la presse. Mais certains pouvoirs usent d’autres armes pour cadenasser et « surveiller » l’information au sens large : menaces, violences et intimidations de journalistes et de blogueurs, réseaux sociaux perturbés, Internet coupé, suspensions de médias, pressions économiques…

Nouakchott, fin novembre 2019.

Installé à l’abri des regards dans un café non loin de l’ancien palais des congrès de la capitale mauritanienne, G. F. connaît bien ces pratiques. Et s’il refuse que son nom soit cité, il accepte volontiers d’évoquer la situation de la presse dans son pays. À 58 ans, ce journaliste expérimenté a travaillé dans les médias publics et privés et connaît bien ce qu’il appelle en souriant « les ficelles locales de la censure ». En trois ans, la Mauritanie a dégringolé dans le classement RSF de la 48e à la 94e place. « Un bloggeur a été arrêté en 2014 pour « apostasie » [Mohamed Mkaïtir, initialement condamné à la peine de mort, ndlr] et sa peine finalement commuée à deux ans de prison, fin 2017, explique le journaliste. Internet et les réseaux sociaux ont été coupés lors de la dernière élection présidentielle de 2018, etc. Plus subtilement, ce n’est pas du côté des prisons qu’il faut regarder. Tout est fait ici pour que chaque journaliste intègre les risques encourus et choisisse de fixer lui-même des limites à son propre travail d’enquête. Pression sur les médias via le marché publicitaire des administrations publiques, pression sur les rédacteurs avec des facilités (ou non) sur leurs emprunts personnels, les études de leurs enfants, quand ce n’est pas le licenciement pur et simple d’un autre travail dont des journalistes ont souvent besoin pour survivre, au sein de la fonction publique, notamment. De façon hypocrite et insidieuse, le pouvoir s’arrange pour marginaliser les journalistes les plus… “indépendants” ».

Lire aussi Pierre Daum, « En Mauritanie, bientôt la manne pétrolière », Le Monde diplomatique, août 2019.

Confrontés à type de « risques », certains journalistes d’Afrique francophone ont fini par choisir l’exil en Europe pour s’extraire de l’étau des pressions sur leur travail. Certains ont abandonné le journalisme mais d’autres poursuivent le combat autrement. C’est le cas de d’Eric Topona Mocnga, 35 ans, qui vient de publier un ouvrage (3) très fouillé où il revient sur son expérience de journaliste au Tchad. Affecté en 2008 à l’Office national des médias audiovisuels (ONAMA) de N’Djamena, la capitale, le jeune homme débute le métier comme membre de la rédaction du journal de la Radiodiffusion nationale tchadienne (RNT), avant de travailler pour la presse écrite comme correspondant de médias internationaux (BBC Afrique, Deutsche Welle, etc.). En 2013, il est arrêté puis inculpé pour « complot et atteinte à l’ordre constitutionnel » et passe cent jours dans une prison de N’Djamena. Soutenu par des organisations des droits humains (dont RSF) et des confrères tchadiens et étrangers, il est finalement libéré et quitte son pays pour l’Allemagne où il travaille aujourd’hui comme journaliste à la Deutsche Welle. De Bonn où il réside depuis six ans, Eric Topona Mocnga justifie la démarche qu’il a développée dans son livre : « Mon souhait est de voir les confrères qui liront mon ouvrage et auront connu, sous d’autres latitudes, les affres de la répression contre la liberté de la presse, témoigner pour une presse toujours plus libre et mieux protégée ».

Entre histoire familiale (son père était aussi journaliste, correspondant de RFI au Tchad), désillusion (Eric Topona Mocnga s’est vu décerner le « prix d’excellence en journalisme » dans son pays, en 2011) et déboires professionnels (prison et exil), le journaliste livre un témoignage édifiant sur le sort réservé par le pouvoir du président Idriss Déby aux journalistes qui « souhaitent simplement faire leur métier avec sérieux, indépendance et déontologie ».« Mes confrères subissent la censure et la situation qui s’est encore dégradée depuis mon départ en 2013, nous explique-t-il. Comme d’autres, j’en ai fait l’amère expérience. À la Radiodiffusion nationale tchadienne, on nous forçait à censurer les activités des partis politiques de l’opposition et de la société civile. Par contre, nous devions faire la part belle aux activités du président de la République, de la première dame et du parti au pouvoir. Les confrères de de la presse privée qui sont critiques envers le pouvoir sont traqués, emprisonnés. Les journalistes sont muselés par le pouvoir. Les radios privées critiques sont fermées et leurs responsables menacés ».

Autre pays, autres modalités de cette liberté « surveillée ». De Libreville, au Gabon, Désiré Ename, 55 ans, directeur d’un journal d’opposition, accepte lui aussi de témoigner sous son propre nom. Menacé à plusieurs reprises par la fameuse DRG (Direction des recherches de la gendarmerie), le journaliste décide de s’installer au Cameroun, en 2013, puis à Paris, afin d’y poursuivre — « avec des correspondants restés au pays » -, la publication du journal d’opposition Échos du Nord qu’il a fondé à Libreville en 2005. « Au Gabon, le pouvoir a divers instrument pour censurer, explique le journaliste. Notamment les différentes cellules policières d’investigation, comme les services de la contre-ingérence, une sorte de police militaire, et ceux de la direction de la documentation appelée CEDOC et de la DGR, directement rattachée à la présidence de la République, et qui procède à des interpellations de journalistes. Ce fut mon cas en décembre 2014. À plusieurs reprises, notre confrère Oscar Mouele du journal La Loupe a été interpellé par ces mêmes instances en 2018 ».

Lire aussi Olivier Piot, « Au Gabon, la mécanique du népotisme s’enraye », Le Monde diplomatique, octobre 2016.

Même en France, les pressions se sont poursuivies contre la publication pilotée par Désiré Ename. « En 2016, juste après l’élection dont nous avons contesté les résultats, des journalistes de ma rédaction restés au pays ont été embarqués par des agents d’un des services de renseignements gabonais et gardés plusieurs jours dans leurs locaux, certains d’entre eux ayant été torturés, comme la directrice de la publication par intérim, Raïssa Oyasseko ». Entre juin 2018 et juillet 2019, Échos du Nord n’a eu que 5 mois d’activité pour cause de… suspensions successives. Les raisons ? Une prérogative exceptionnelle de la Haute autorité de la communication (HAC) gabonaise. « À sa création, cette autorité était censée être un instrument de régulation, mais elle s’est vite transformée en instrument de censure au service du régime, souligne le journaliste. L’article 55 de la loi organique de cette institution donne la latitude à son président de prendre des mesures conservatoires à l’encontre d’un média sans avoir à en référer préalablement au conseil des neufs membres qui statue sur les saisines ». Las de mener ce combat à distance, Désiré Ename vient de rentrer au Gabon : « Ma plume ne contient que l’encre de la dénonciation. Tant que ce pouvoir revendiquera sa liberté de coercition, je revendiquerai ma liberté d’informer et de dire la vérité ».

Retour à Yaoundé.

Le 28 novembre 2019, une semaine après le réquisitoire du procureur, les juges du TCS camerounais rejettent à leur tour la demande de liberté provisoire d’Amadou Vamoulké. Après une détention « provisoire » de plus de 1 185 jours, le journaliste attend toujours son jugement et restera donc croupir dans la prison de Kondengui. « C’est juste scandaleux, s’insurge son avocate, maître Alice Nkom, lauréate 2013 du prix des droits de l’homme de la branche allemande d’Amnesty International. Le dossier est totalement vide et c’est l’unique raison pour laquelle le procès est sans cesse renvoyé. Le détenu étant gravement malade, l’État du Cameroun se rend à présent coupable de non assistance à personne en danger ! ». Quelques jours avant la décision de ses juges, du « local 131 » — sa cellule à la prison centrale de Kondengui —, Amadou Vamoulké rédigeait une missive adressée au Monde diplomatique et signée « journaliste camerounais prisonnier otage » (4).

« Je continue à m’interroger sans cesse sur l’acharnement dont je suis la victime », écrit le détenu. Ma carrière ne peut en être la raison car mes collaborateurs, ma famille, tous plaident en ma faveur, mettant en avant ma probité et mon intégrité. Mais à quoi bon vouloir plaider ? Le président Paul Biya pourrait lui-même témoigner en ma faveur puisque c’est à lui que j’ai écrit, dès ma nomination, pour refuser d’hériter du salaire de mon prédécesseur que je trouvais indécent et que j’ai ainsi pu diviser de plus de moitié ». Juste avant de conclure par ces mots : « Je voudrais continuer à espérer que ces paroles d’un penseur français du XIXe siècle [Victor Cherbuliez], nous apparaîtront un jour comme une vérité dont nul ne devrait s’éloigner : “La vérité se venge, et quiconque la hait ou la méprise, tôt ou tard sera sa proie”.  »

Frédéric Mantelin

(1Lire Sébastien Nadot (député LRM de Haute Garonne), Lettres à la France depuis Kondengui, Téham, Paris, 2019.

(2« Burundi : RSF demande la libération de quatre journalistes arrêtés en plein reportage », Reporters sans frontières, 24 octobre 2019.

(3Éric Topona Mocnga, Misère et grandeur de la liberté d’informer, Édilivre, Paris, 2019.

(4« Cri de détresse », lettre d’Amadou Vamoulké, 25 novembre 2019.

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