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La malédiction présidentielle

par Alain Garrigou, 13 décembre 2018
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Patte de dinde pour concocter des malédictions. cc Malcolm Lidbury.

« Impopularité présidentielle ». Un verdict, un commentaire sans cesse répété par les médias. Attribué forcément à des mesures gouvernementales, ou à des paroles publiques, ou à un style. Amnésie : faute de se remémorer le passé, on se condamne à un présent sans cesse répété. Et puis il faut bien entretenir l’illusion du jeu politique, de politiques meilleures, de maladresses majeures, bref du volontarisme, surtout parmi ceux qui se disputent les trophées politiques. À commencer par le plus prestigieux d’entre eux. Comment le faire si on ne croit pas à sa valeur ? Telle est l’illusion politique, la croyance dans la valeur de l’enjeu. Concourraient-ils s’ils pensaient que cet enjeu vaut surtout détestation publique ? À moins d’être doté d’un narcissisme à tout épreuve, une résilience surhumaine qui serait l’équivalent psychique d’une insensibilisation à la douleur physique : l’algoataraxie.

Certes, les croyants prétendront que cette impopularité revient faute de véritable alternative, les dirigeants changeant pour faire… toujours la même chose. Ils n’ont pas forcément tort. Encore faut-il alors s’interroger sur cette incapacité à proposer des alternatives. Et s’interroger sur les effets d’un éventuel triomphe de ces alternatives. On est un peu ébahi d’entendre des prétendants à la présidence de la République invoquer un vrai peuple, dont une bonne partie les déteste déjà, avant de les détester plus s’ils arrivaient au pouvoir. On ne cesse pas de s’étonner quand un président est affecté par cette détestation populaire. Comme s’ils ne se doutaient pas de ce qui les attendait. Pourquoi échapperaient-ils à une malédiction présidentielle qui tient moins à une politique quelconque qu’à l’économie du présidentialisme ?

Lire aussi Sylvie Aprile, « Aux origines du présidentialisme », Le Monde diplomatique, avril 2017.

En créant les institutions de la Ve République autour d’un chef d’État, il faut bien voir que le mot « chef » était capital pour le général de Gaulle, un officier ayant réfléchi toute sa vie au commandement, aux vertus du chef conformément à son éducation classique, et pour lequel les « bonnes institutions », selon son expression, impliquaient obligatoirement les qualités de chef mais aussi la position institutionnelle de chef. Selon les normes les plus évidentes de son temps et de son milieu, le commandement devait être peu ou prou autocratique, centré et concentré sur une personne disposant de ces qualités de chef, et en position de les exercer. Au lieu de cela, le présidentialisme a engendré un système de chef émissaire, réputé disposer de tous les pouvoirs, sans doute à tort, mais assuré d’en porter toutes les responsabilités. Ainsi, pas un président de la République n’a évité ce piège. On pourrait objecter que les premiers présidents n’étaient pas si impopulaires, encore que l’argument ne soit pas si probant sauf à oublier les slogans de mai 1968, la mort précoce et peu regrettée de Georges Pompidou, la solitude du pouvoir dont s’est plaint Valéry Giscard d’Estaing, l’état de grâce espéré par François Mitterrand. Mais peu importe car une logique a besoin de temps pour se mettre en place. Les conditions nouvelles de l’économie du pouvoir en ont encore renforcé les traits.

Depuis le début du deuxième mandat de Jacques Chirac en 2002, les présidents successifs, Nicolas Sarkozy en 2007, François Hollande en 2012 et Emmanuel Macron en 2018 pâtissent tous d’une chute de popularité rapide.

Les Français ont une mauvaise opinion du président ou de sa politique, répètent en écho les commentateurs qui n’ont plus besoin d’expliciter comment ils savent ce que pensent des millions de gens. Les sondages bien sûr, comme chacun le comprend aujourd’hui. Inutile d’en contester la réalité. Elle est tellement bien ancrée dans les esprits, depuis le public jusqu’à l’Élysée où on les scrute, que l’on ne redit que pour mémoire que cette impopularité est le produit de sondages en ligne, concerne un millier de sondés inscrits sur panel, intéressés à dire leur avis, en conjoncture de calme politique ou de turbulence, donc motivés à le faire pour des raisons politiques, ou faute de cela intéressés par les gratifications même modestes qui leur sont proposées. Tout cela corrigé par les bricolages des sondeurs pour rendre les sondages représentatifs en termes statistiques, comme cela est facile, mais aussi en termes politiques comme cela l’est moins.

Combien de questions les sondeurs posent-ils dont les réponses sont programmées ? On peut multiplier les exemples : on peut être mécontent d’un président par opposition à sa politique mais aussi parce qu’on juge qu’il ne mène pas la politique promise ; on peut sympathiser avec un mouvement social parce qu’on l’approuve globalement, partiellement, parce qu’on est heureux de voir ses adversaires dans la difficulté, parce qu’on voudrait que cela s’arrête, etc. Le problème est cette comptabilité qui ajoute des raisons inverses. Et nous nous sommes contentés des raisons légitimes qui sont avancées, c’est-à-dire politiques, et non des raisons morales ou immorales. On dira que cela est égal. Mais est-il vraiment inutile de souligner l’irréalité du monde dans lequel nous pensons ? Car il existe bien une réalité de la pauvreté, des écarts croissants de richesse, de menaces sur la terre et de risques de guerre. Au lieu de cela, les actions des humains sont forgées par une économie des croyances autoréalisatrices.

À cet égard, ce n’est plus l’information juste ou fausse qui compte mais la croyance que cette information réussit à produire. On retrouve ici le théorème de Thomas dont on a dit parfois qu’il était « fameux » alors qu’il est toujours oublié. Un trait qui dit suffisamment non point ses limites mais combien il dérange. Rappelons-le par conséquent : « Quand les hommes considèrent certaines situations comme réelles, elles sont réelles dans leurs conséquences ».

Ici, il est clair que la croyance dans l’impopularité ou toute autre croyance significative, c’est-à-dire qui intéresse, comme la popularité peut intéresser des gouvernants, devient une croyance partagée, c’est-à-dire une réalité qui commande les conduites. Si les sondages disent que le président est impopulaire, il va faire en sorte de devenir populaire, et n’y croirait-il pas, tout de même s’adapter à son environnement qui le croit. À commencer par les chargés de communication qui ont besoin de l’opinion publique comme les prêtres ont besoin de Dieu. Et à d’autres tels les badauds sur les parcours des visites officielles, les manifestants, les citoyens dans les conversations privées, etc. Le président comme chef émissaire, tel est le fruit d’une personnalisation du pouvoir inscrite dans la Constitution et renforcée par le fonctionnement doxocratique associant sondages, médias et réseaux sociaux. Les mobilisations populaires elles-mêmes se prévalent dorénavant de votes de paille pour prétendre au soutien de l’opinion.

Certes il est possible de faire autre chose. On prétend seulement ici que quoique les gouvernements fassent, ils seront pris dans le même piège du chef émissaire. Après tout, la situation peut paraître positive en comparaison de celle qui a généralement prévalu au cours des millénaires : l’idôlatrie des chefs. Une compensation morale probablement coûteuse.

Alain Garrigou

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